lundi 23 juillet 2018

“On killing” du Lt. Col. Dave Grossman

(Pour donner une idée de mon retard en lectures, ce livre m’attendait depuis la Coupe du Monde, celle de 1998. Je le sors de la cave et la France gagne à nouveau. Il y a de ces coïncidences... Comme d’habitude, l’italique est avis personnel, le reste du texte tentant le résumé objectif. )

« Why can’t Johnny kill ? »

On killing, de Dave GrossmanL’argument de base est étonnant mais simple : les humains sont presque tous presque toujours incapables de tuer leurs congénères, y compris en pleine guerre, y compris si leur vie est menacée. Il faut une accumulation de facteurs pour qu’ils tuent. Et ceux qui le font en paient généralement le prix plus tard au niveau psychiatrique.

Pour le militaire et psychologue américain Dave Grossman, la « killologie » est un domaine à peu près aussi important mais tout aussi délaissé que la saxualité d’il y a quelques décennies. Les études ne datent que de la Seconde Guerre Mondiale, qui pointent que la plupart des soldats, même entraînés, même en danger de mort sous le feu, évitent de tirer sciemment sur des êtres humains. Dans la Guerre de Sécession, de trop nombreux fusils ont été retrouvés chargés. Dans les batailles rangées des XVIè au XIXè siècle, les pertes au combat étaient ridicules comparées avec la puissance de feu théorique (les hécatombes pouvant s’expliquer par de longues batailles). Dans tous les cas, le nombre de munitions tirées pour chaque victime est hallucinant. Les exemples abondent, où des officiers devaient insister pour que leurs soldats tirent, et où des feux nourris se révèlent inoffensifs. Bien avant, Alexandre le Grand n’aurait perdu au combat que sept cent hommes.

La plupart des soldats se contentent de « postures » (au final, des menaces plus qu’une attaque), tirent sans viser quelqu’un, ou essaient de se trouver une autre tâche, même exposée au feu. Parfois ils se rendent. Tout ceci se retrouve jusque dans le comportement des animaux.

Une petite minorité de gens « agressifs », estimée à 2 % de la population, est capable de tuer sans remords. Ces gens ne sont pas moins pacifiques que les autres, mais peuvent tuer si la société approuve : ils fournissent les soldats les plus efficaces, les snipers, les forces de l’ordre.

La répugnance à tuer augmente avec la distance, physique ou morale. À mains nues, nous répugnons à utiliser la manière la plus efficace. De près, nous répugnons fortement à transpercer un ennemi. L’efficacité des arquebuses tenait plus à cette distance et au « taux de frappe » ainsi plus élevé qu’à leur efficacité technique. Un ennemi vu de face, dans une situation qui en fait un humain et non un uniforme, a moins de chance d’être abattu qu’un adversaire aperçu au loin, ou pas du tout.

Un ennemi dépeint comme un criminel, un barbare, un sous-homme sera plus souvent frappé. Bien avant le cas extrême des nazis envers les Slaves et les Juifs, on peut citer les chevaliers du Moyen-Âge, auteurs probable de la plupart des morts de ces piétons roturiers qu’ils méprisaient.

Les pires tueries des batailles rangées de l’ère pré-industrielle venaient des débâcles : vus de dos, les fuyards devaient de plus exciter une sorte d’instinct de chasse encore présent chez l’humain.

Les artilleurs ou les équipages de bombardiers ont peu d’état d’âme : ils ne voient pas l’ennemi. De même les marins ou les pilotes de chasse visent un bateau ou un avion ennemi, pas des humains. De plus la société civile ne les blâme pas, comme elle peut le faire avec un sniper.

Les remords (et conséquences psychologiques) chez ceux qui ont tout de même tué sont liés à cette distance. Plus la mort a été infligée de près, plus l’impact est terrible.

Il est à noter que cela est valable chez les victimes : le traumatisme à long terme est moindre pour les survivants d’attaque de bateaux ou de bombardements stratégiques, car l’attaque n’est pas vue comme une agression « personnelle ». Les survivants des camps de la mort, à l’inverse, ont été personnellement maltraités par un système délibérément sadique.

Augmenter le taux de frappe

Les armées, consciemment ou pas, ont cherché à améliorer la proportion de combattants frappant ou tirant effectivement et ne faisant pas juste semblant.

Dilution des responsabilités, le groupe

La dilution des responsabilités joue un grand rôle : l’effet de groupe, la solidarité entre soldats qui doit être sans faille, la répartition des tâches dans un collectif (artillerie...), l’obéissance à un ordre donné par un supérieur (qui, lui, ne tue pas directement), tout cela décharge le soldat tueur d’une partie de la culpabilité.

Le rôle de l’officier qui ordonne de tirer est capital. Un soldat qui tire sans ordre n’a pas sa place dans une armée. D’un autre côté, l’ordre rend possible certains massacres comme Mỹ Lai (J’ajoute que nombre de nazis n’auraient pas participé au génocide sans, justement, ces ordres.). L’expérience de Milgram illustre parfaitement quoi mène cette soumission à l’autorité.

Respect et cohésion

Le cérémonial autour de l’armée a un rôle thérapeutique. Il rappelle au soldat qu’il appartient à un groupe. Les décorations, par exemple, rappellent à chacun qu’il a fait son devoir envers la société.

Conditionnement

L’esprit de corps, l’entraînement intensif de gestes devenus aussi mécaniques que ceux de la conduite automobiles, sont les techniques modernes les plus efficaces. Ce véritable conditionnement a atteint son apogée en Corée (50 % de taux de frappe, contre 10-15 % pendant la Seconde Guerre Mondiale dans l’armée américaine) puis au Vietnam (95 % !). Le corps expéditionnaire anglais aux Malouines, bien entraîné, a écrasé les soldats argentins en partie grâce à cela.

Si l’esprit de corps a participé au succès des phalanges grecques, Grossman fait de l’entraînement au geste meurtrier de transpercer une des clés de l’efficacité des légions romaines.

Dans les forces de polices, ce conditionnement sert également à entraîner les policiers à ne tirer qu’à bon escient.

Remords et justification

Les soldats qui ont tué suivent un cycle assez courant : éventuellement excitation, puis remord, et rationalisation pour se justifier d’avoir tué. Tous n’y arrivent pas. Les échanges entre anciens combattants sont capitaux (à commencer lors du retour du front, en groupe). Dans les nombreux échanges et récits des soldats, une bonne partie consiste en auto-justification à l’usage de leur propre équilibre mental.

Le Vietnam

Le Vietnam a marqué le summum de l’application des techniques de conditionnement. Mais les conséquences psychologiques ont été terribles en terme de vies dérangées, divorces, instabilité mentale, suicides (mais pas en terme de vétérans devenus criminels !).

Beaucoup plus de soldats ont tué que dans les guerres précédentes, dans un contexte d’éloignement culturel, même de racisme, et de guerre civile où civils, femmes, enfants, étaient parfois réellement des ennemis armés.

De plus, la plupart des compensations habituelles ont été refusées aux vétérans du Vietnam : système de conscription pour un an par personne limitant l’effet de corps ; pas de sécurité lors du repos à l’arrière, qui était aussi zone hostile ; démobilisation personnelle rapide, sans les camarades ; aucun cérémonial au retour ; pas de regroupement des anciens combattants à l’époque ; hostilité ouverte d’une partie de la population envers cette guerre, parfois violemment dirigée contre les soldats eux-mêmes.

Alors que, pour Grossman, la plupart n’ont fait que ce que leur société demandait. Et si la bataille a été perdue, ils ont contribué au final à gagner la Guerre Froide.

Atrocités

Quelques pages mettent l’accent sur l’efficacité, à court terme, d’une organisation ouvertement agressive. Des gangs organisés aux nazis (voire, plus récemment, Daesh), les massacres de prisonniers, non-combattants, civils et innocents permettent de donner une cohésion à un groupe.

Un combattant ne peut alors maintenir sa santé mentale que s’il adhère à l’idéologie sous-jacente et reconnaît toute la population ennemie comme des combattants potentiels, des sous-hommes, ou se laisse convaincre que les règles de la civilisation ont changé.

Cela peut être très efficace (exemple des Mongols ; ou du Vietnam, encore, où les communistes ont largement pratiqué l’assassinat ciblé). Mais à moyen terme l’adversaire voit sa résolution augmentée, comme dans l’exemple des prisonniers américains massacrés pendant la Bataille des Ardennes. Le groupe assassin finit souvent par se mettre tout le monde à dos (cas des nazis, et sans doute de Daesh) et être éliminé.

Conditionnement, médias, jeunesse

Grossman s’inquiète des évolutions récentes de la société américaine : montée des images de meurtres dans les médias, valorisation de héros ambigus tuant illégalement, banalisation de l’acte de tuer dans les films et séries, jusqu’aux tueries parfois gratuites.

Parallèlement, nombres d’enfants grandissent sans père comme référent. Pour couronner le tout, certains jeux vidéos provoquent exactement le conditionnement recherché par les armées : « je vois une silhouette humaine, je tire ».

Il va jusqu’à suggérer un certain retour à la censure hollywoodienne, et la restriction des armes disponibles dans la population (un débat encore d’actualité aux États-Unis).

“We know how to take the psychological safety catch off of human beings almost as easily as you would switch a weapon from "safe" to "fire. " We must understand where and what that psychological safety catch is, how it works, and how to put it back on.”

« Nous savons enlever le cran de sûreté des êtres humains presque aussi facilement que l’on passe une arme de « sécurité » à « feu ». Nous devons comprendre ce qu’est ce cran de sûreté psychologique, où il est est, comment il marche, et comment le remettre. »

Avis personnel

Ce livre est passionnant et met le doigt sur un gigantesque non-dit. D’un côté on reprend un peu foi en l’espèce humaine ; de l’autre on s’aperçoit que transformer n’importe qui en tueur est relativement facile.

Le cadre est clairement américain ; il y a peu de références à d’autres cultures, à part les Européens et les Israéliens. J’aurais bien aimé des références et exemples plus variés.

Comme avec beaucoup de militaires américains de cette génération, on sent que le Vietnam est resté en travers de la gorge de Grossman, même s’il est un superbe exemple de sa thèse.

La conclusion sur les médias et les jeux vidéos dangereux fait un peu conservateur et vieux jeu — ce qui ne veut pas dire qu’elle soit complètement fausse. J’ai expérimenté moi-même le conditionnement des jeux vidéos à petite échelle, ayant mentalement braqué un fusil imaginaire sur un collègue qui entrait dans la petite pièce en pleine partie d’Half-Life à la pause de midi. (Par contre, je me demande dans quelle mesure les films violents et les polars à serial killers ne sont pas un reflet que notre société est justement relativement paisible, et que nous n’y trouvons pas notre dose d’adrénaline ; à l’inverse dans un pays pauvre comme l’Inde on préfère le rêve sucré de Bollywood.)

Grossman a écrit tout cela au moment du pic de criminalité des années 1990 aux États-Unis. La courbe s’est inversée depuis pour diverses raisons possibles (incarcérations massives, méthodes policières différentes, légalisation de l’avortement...). La seconde édition du livre ne me semble rien contenir sur le sujet.

Références

samedi 30 juin 2018

Le chemin de croix pour le lycée

Mon fils a enfin reçu son affectation pour son lycée de Seconde. Ce n’était pas son premier choix, mais je vais vous épargner la saga du mini-Parcours Sup pour futurs lycéens. (En gros, il a bien reçu le message : ce n’est pas la peine de se casser le crâne à avoir d’excellentes notes et un projet, l’affectation finale n’en tiendra pas compte. On fera avec le deuxième choix.)

Bref. Vendredi soir, après la dernière épreuve du Brevet, il reçoit le papier pour le lycée en question. Le dossier complet est à renvoyer pour vendredi 6 prochain dernier délai. Évidemment, je suis en déplacement professionnel cette semaine-là (le seul du trimestre), Murphy oblige. Heureusement on peut démarrer le dossier par Internet, c’est même obligatoire.

Samedi matin. Le serveur rame un peu, un peu normal. Et puis on arrive là : lycee_date_limite.png

Deadline lundi soir donc. Y a pas intérêt à avoir une contrainte, un déplacement, une urgence, une panne d’Internet. Bref. Je clique. Et là :

Rémi va faire du rugby féminin

Oui, enseignement de spécialité : « rugby féminin ». Je confirme que dans sa fiche d’information est bien spécifié « Sexe : masculin ». Pas de choix, pas de possibilité de changer.

Heureusement, par les temps qui court, un changement de sexe est mieux toléré. Mais du rugby, non, là ça va pas être possible.

Pour les options, c’est « Création et culture design » ou « Éducation physique et sportive », point. Intéressant, oui, mais on espérait plus économie, gestion, latin ou italien.

Qu’on ne me mette pas l’erreur sur le dos lors des vœux il y a 4 mois : deux autres garçons de sa classe au moins ont aussi le problème, en demandant juste « 2nde générale et technologique ».

Ils pourront foncer en vélo lundi matin sonner à l’établissement et tenter de voir un être humain possédant une compréhension de, sinon une influence sur, la machine. Heureusement que nous n’habitons pas dans une banlieue ou en cambrousse (rappel : nous, parents, travaillons). Au pire fiston s’inscrit en rugby féminin, raye tout en rouge dans le dossier à remplir, et laisse l’administration gérer sa propre aberration — même si ce ne sera sûrement pas le responsable qui subira les conséquences. Il est presque heureux que l’erreur soit aussi débile.

Caïn par Henri Vidal, Tuileries, Paris, photo Alex E. Proimos, CCBY2.0, via Wikimedia

Allez savoir ce qui s’est passé. Je pense au bête bug informatique faute de tests suffisants et à cause de la sous-traitance abusive, mais c’est peut-être une déformation professionnelle née de mon observation de nombre de clients publics (et pas que publics).

Désolé si vous avez une fille qui rêve de faire rugby-études et est en liste d’attente : il lui laissera la place avec plaisir.

Contact : on ne peut joindre personne, bien sûr. Le seul numéro accessible sur https://teleservices.ac-strasbourg.fr/ est celui du collège, qui n’a sans doute aucune influence sur le Léviathan de l’Éducation Nationale. Le lycée ne répond pas au téléphone un samedi, et je comprendrais que la personne à l’accueil n’ose plus décrocher si l’aberration est courante.

Ah oui : le rectorat a attendu 4 mois après les vœux pour attribuer les places ; nous usagers devons réagir en quelques heures de temps ouvré, il y a donc urgence. Par contre, retirer le dossier papier n’est possible que mardi matin entre 9h30 et 12h. Le retour par la poste doit se faire pour le vendredi ; sinon en main propres c’est 9h-12h ou 13-16h, toute la semaine.

Là encore, dommage si votre fils ne peut y aller sans vous en vélo ou bus et que vous n’avez pas des horaires de travail flexibles. Je ne sais pas qui fait un blocage sur le concept d’« horaires d’ouverture exceptionnellement rallongés en période d’affluence » : connaissant de l’intérieur des administrations et l’EN dans d’autres contextes, la personne responsable déconnectée de la réalité peut être aussi bien à la base qu’à la tête. Pas facile de déduire un « coupable » d’autres échos comme celui-ci : https://france3-regions.francetvinf....

Mise à jour semaine suivante : Bug assez général confirmé par le lycée, et assez vite corrigé après le week-end.

samedi 16 juin 2018

Loi de Clarke-Chachra

Il y a bien longtemps, ici puis , j’avais évoqué la Loi d’Hanlon, celle de Clarke et leurs dérivées comme la loi de Grey :

Toute science suffisamment avancée est indiscernable de la magie.

N’attribuez jamais à la malveillance ce qui peut s’expliquer par la stupidité.

Toute incompétence assez avancée est indiscernable de la malveillance.

Et j’ai croisé sur Touitteur récemment la version qu’on appelera celle de Clarke-Chachra :

Toute négligence suffisamment avancée est indiscernable de la malveillance.

Loi de Clarke-Chachra (de Touitteur : https://pbs.twimg.com/media/Dfo5GnOXUAEuT3N.jpg)

Il y a bien une différence entre incompétence (je n’ai jamais eu mon permis de conduire) et négligence parfois criminelle (j’ai mon permis mais je lis Fessebouc au volant).

Dans le cas d’un mien client, que je ne nommerai pas et qui ne fait jamais ses sauvegardes malgré moultes relances, je suis partisan de cette version :

Loi 3C (Clarke-Chachra-Courtois) :
Toute négligence suffisamment avancée est indiscernable du sabotage.
Any sufficiently advanced neglect is indistinguishable from sabotage.

(Le saboteur pouvant être le financier qui refuse le budget pour un NAS de base.)

vendredi 23 février 2018

« Traité de la ponctuation française », de Jacques Drillon

Les compte-rendus d’intervention et les éventuels fragments de manuels de formation que je rédige à titre professionnel ces temps-ci, et de sporadiques billets de blog, n’ont guère de valeur littéraire. L’orthographe, fautes de frpae exclues, à peu assurée, la typographie de base au moins considérée dans ses bases, restait l’emplacement du point-virgule, du double-point et de cette damnée virgule. D’où l’achat de ce livre.

Jacques Drillon : Traité de la ponctuation française (Gallimard) Si l’éclairage fut réel sur certains sujets comme la parenthèse, le crochet, les points de suspension, je doute d’être plus certain de mes virgules dans le futur. Les plus de cent pages et cent quarante cas d’utilisation mélangent parfois plus les idées qu’ils ne les éclaircissent.

Je pense au moins avoir saisi la différence entre propositions explicative, [virgule] qui ne peut être supprimée sans modifier le sens de la phrase, et déterminative, [virgule] qui ne peut en être retranchée. Application dans les billets [pas de virgule] qui viendront. Le cas des incises, dont, je sais, j’abuse, est à peu près clair.

Par contre, il est tout aussi clair que l’usage a varié moultes fois depuis le Moyen Âge, depuis le n’importe-quoi du XVIIe siècle à l’explosion (sens nihiliste) de la ponctuation au XXe en passant par la dictature des typographes du XIXe. Nombre de cas sont arbitraires, tordus, limite, parfois pure affaire de style. Un des mérites du livre : quelques exemples de choix de ponctuation qui altèrent le sens et le rythme (on sent l’admiration pour Céline et ses points d’exclamation et suspension ; je trouve cela pénible). Les plus grands auteurs sont cités, parfois fort lointains.

La perspective historique et les piques envoyées de-ci de-là allègent le pavé. On sent poindre un certain regret que la ponctuation soit assez négligée de nos jours malgré son importance dans une langue aussi subtile que la nôtre — il faudra que je compare avec l’allemand, tiens[1], mais c’est valable pour tout ce qui semble règles arbitraires et carcan de traditions — pas toutes inutiles ou infondées. Mais Drillon s’insurge régulièrement contre certaines lois imposées par les purs typographes.

Paradoxalement, la situation doit être meilleure qu’au moment de la parution (1991) : il suffit de se poser une question sur une orthographe, une ponctuation, une tournure, [virgule] et un moteur de recherche renvoie vers la page adéquate de l’Académie [pas de virgule] ou d’un maniaque de la langue.

L’index en fin de volume sera fort utile et je pense m’y référer assez souvent...

Note

[1] L’anglais que je lis est majoritairement rédigé par des non-natifs, c’est sans espoir.

samedi 17 février 2018

Éduc Nat’ + Windows : le combo gagnant

Le week-end dernier, j’ai perdu plus d’une heure à faire retomber en marche la mise en route du Windows de ma chère moitié, outil parti dans une boucle sans fin de téléchargement et de mises à jour de la version 1709 de Windows 10.

Windows on fire (merci Deep Dream Generator) Un peu de surf sur les forums Microsoft, téléchargement d’un outil de réparation des upgrades qu’on espère assez récent, détection de services pas démarrés (pourquoi ?)... La bête a fini par retomber en marche et par se mettre à jour, une dernière fois, mais la bonne. C’est courant avec du Windows.

Cette machine sert à mon épouse à lire son mail professionnel et à préparer ses cours. Nous l’avons achetée avec nos sous, y compris la taxe Microsoft (la compatibilité d’Office entre le Mac et les Windows du lycée était déjà assez aléatoire pour qu’elle ne veuille même pas tenter LibreOffice). Au mieux, on a pu faire passer la machine en frais professionnel aux impôts (je n’ai pas dit « note de frais » !).

Non, les régions qui offrent des tablettes et des ordinateurs portables à des gamins pour jouer pendant les cours n’en offrent pas aux profs : pas les mêmes budgets, pas le bon employeur sans doute. Quant à l’État (l’employeur), il y a peut-être pensé, mais la perspective d’offrir des centaines de milliers de portables a dû provoquer un veto immédiat d’un gestionnaire quelconque. Quand je vois déjà le cirque pour obtenir des marqueurs pour les tableaux...

Oh, il y a bien des machines dans les lycées. Sauf que les professeurs bossent en général chez eux. Ségolène Royal, il y a plus d’une décennie, avait proposé que les enseignants effectuent leurs 35 heures dans les établissements (j’en avais parlé à l’époque) : ça ne se fera jamais pour de simples raisons logistiques : où caser les centaines de milliers de bureaux et d’armoires ? ...et d’ordinateurs professionnels ?

Je n’en demande pas tant. J’aimerais juste que pour dépanner son Windows, elle fasse comme dans toutes les entreprises : appeler la hotline (et pas moi ou le collègue qui a royalement deux heures de décharge dans la semaine pour un lycée entier et se forme sur son temps personnel). Ah oui : de fait, cette hotline aura intérêt à être à pleine capacité le soir, et le week-end (horaires déduits des moments où l’ENT rame). Parce que moi, je n’ai jamais signé pour travailler le soir ou le week-end.

PS : Découverte de dernier moment qui me met en joie : après la mise à jour, le scanner n’est plus reconnu ­— un grand classique, comment ai-je pu oublier ? C’est un vieil Epson qui fonctionne très bien une fois qu’on a faire croire à Windows que c’est le modèle d’après ; je redécouvre comment faire à chaque fois. Linux a juste besoin qu’on le branche pour le reconnaître et l’utiliser.

dimanche 11 février 2018

Deep dream generator : ordinateurs sous acide & psychédélisme industrialisé

Inception

Ça avait commencé en 2015 comme un outil pour des informaticiens pour débuguer leurs réseaux de neurones, dont le fonctionnement reste un peu magique. Or les réseaux de neurones font essentiellement de la reconnaissance de formes, imitant l’outil le plus doué pour cela : notre cerveau. Ce cerveau qui, dans les nuages, cherche désespérément des formes et finit par deviner des lapins ou des yeux. Très facilement des yeux d’ailleurs, des fois que ce serait un prédateur en embuscade...

L’outil au point, on peut « pousser les curseurs », dépasser le stade du lapin dans les nuages et voir n’importe quoi n’importe où, c’est le Deep Dream, et une fois de plus c’est un cadeau de Google à l’humanité. (Au-delà du côté ludique, il doit y avoir un intérêt pratique : après tout, il vaut mieux savoir quand une voiture autonome hallucine, pour éviter qu’elle pile à cause d’une silhouette de sorcière dans un nuage un peu bas sur l’horizon.)

Ce qui était une curiosité de labo est devenu un site (https://deepdreamgenerator.com) et chacun peut à présent faire halluciner un ordinateur sur l’image de son choix. Je ne vais pas refaire l’article du Monde sur le sujet, qui comprend même une version vidéo de l’outil (je comprends à présent ce qu’est une hallucination). On trouvera aussi beaucoup d’applications plus ou moins glauques sur Touitteur. Ou ici, à titre d’exercice :

Inception (photo de la mission Galileo, par Wikimedia) & Inception 4

Deep Style

Mais on se lasse vite de ces horreurs lovecraftiennes et la reconnaissance de forme permet de faire plus utile : un autre algorithme repère un « style » de peinture (au sens très large) et l’applique à une image, c’est le Deep style. En pratique ça revient à réinterpréter une image dans le style d’une autre. Et puisque le site permet de charger ses images, on peut s’amuser à croiser n’importe quelle photo avec n’importe quoi trouvé sur Wikimédia. Par exemple si on réinterpète une célèbre image de Saturne par Cassini au travers d’un bout de circuit électronique, on obtient :

Saturne par Cassini + deep style électronique

La Joconde aussi peut être détournée ainsi :

Joconde + deep style électronique

Par contre il faut un certain contraste de style entre les deux images pour un résultat intéressant. Réinterpréter Fragonard à la lumière de De Vinci n’a pas un intérêt terrible. Mettre une fractale sur un peu tout peut donner des choses parfois rigolotes.

Thin Style

Le Thin Style est une variante plus limitée mais bien plus rapide à base d’un choix restreint d’images, ça peut donner quelques choses sympathiques sans être originales. Des applications pour téléphone permettent déjà cela (si cela se trouve, la base technique est la même) :

Fragonard, Le Verrou (par Wikimédia), réinterpration par un Thin Style

Joconde + sthin style chaud

Il y aura forcément beaucoup de déchets dans tous ces essais, beaucoup d’excès et d’essais avant de trouver quelques perles (pensez aux filtres automatiques pour les photos, en pire ). Une sorte de best of est maintenu ici : https://deepdreamgenerator.com/best.

Les essais de n’importe quel quidam découvrant le sujet comme moi et qui aura tenté n’importe quoi le sont aussi : https://deepdreamgenerator.com/latest. Dans le lot il y a quelques perles. Pour les nuls en manipulation numérique comme votre serviteur, Deep Dream Generator est un bon moyen de trafiquer facilement quelques photos. Ne vous étonnez pas si quelques futures illustrations de ce blog virent dans l’expérimental ou le psychédélique.

Hélas, la puissance de calcul n’est pas infinie : il faut un peu de patience pour qu’un datacenter quelque part calcule les images. Et il faudra publier et faire liker pas mal de vos essais format vignette pour avoir le droit de générer une image en grande résolution. Alternative : directement chercher le code pour le faire tourner chez soi, mais je n’ai encore pas tenté, et ça ne semble concerner que la première des manipulations évoquées ci-dessus.

Tour Eiffel + deep style galaxie (images Wikimédia))

mardi 30 janvier 2018

« Le Français qui possédait l’Amérique : la vie extraordinaire d’Antoine Crozat, milliardaire sous Louis XIV » de Pierre Ménard

Toulousain, Antoine Crozat avait un père d’origine modeste, mais qui s’était déjà énormément enrichi sous Louis XIV. Bénéficiant de ses réseaux puis développant les siens, il atteignit un niveau de fortune monstrueux, prêtant même au Roi, allant jusqu’à se voir octroyée toute la gestion de la Louisiane française. Ce ne fut pas sa meilleure affaire.

Antoine Crozat, par Wikimédi) Sa richesse ne provenait pas que du commerce transcontinental, en plein boom, et d’innombrables trafics, y compris d’esclaves. Ajoutons la spéculation sur les monnaies, en des temps où l’État jouait en permamence avec leur valeur, et les premiers billets à ordre et de banque, aux valeurs aléatoires. Ou le copinage avec les plus grandes familles nobles, auxquelles ce snob rêva toute sa vie de s’allier (il y parvint) ; la mise en coupe réglée de pans entiers du commerce, avec des monopoles légaux ; l’achat et la revente des charges publiques, à titre personnel ou comme intermédiaire de l’État ; et le financement des corsaires ; ou encore la contrebande de grand style : les réseaux financiers se jouaient déjà des frontières.

Mais, surtout, le système fiscal de l’Ancien Régime était un tel bazar qu’une bonne partie était quasiment sous-traitée à de riches personnes avançant l’argent à l’État, parfois à l’avance et se débrouillant pour récupérer cet argent. Rémunérateur, le poste était comme tant d’autres une « charge » vendue par l’État, que l’on pouvait revendre ensuite. Il n’était d’ailleurs pas sans risque financier, et valait aussi en retour la haine du peuple ­— en plus du mépris que récolte tout parvenu dans une société si hiérarchisée.

Le Régent remit un peu d’ordre dans ces choses (malgré l’échec de la banque de Law). Crozat comme nombre de confrères, fut poursuivi, mais, de fait indispensable, il s’en tira mieux que d’autres, avec une monstrueuse amende.

Crozat est mort vieux, dans son lit, ayant marié ses enfants aux plus anciennes familles. Il fait partie de ces gens éloignés de toute politique ou idéologie mais égoïstes qui ont modifié l’histoire, pas forcément pour le mieux, et que l’on a très vite oubliés (pourtant il a fait construire les futurs Ritz et Palais de l’Élysée !).

vendredi 19 janvier 2018

John Wyndham : triffides, krakens, lichen, chrysalides, coucous et graines du temps

Je viens de relire des classiques de John Wyndham, ce maître de la science-fiction britanniques des années 50. Ça n’a pas forcément vieilli.

Un point rare dans les livres de cette époque  : les personnages féminins de Wyndham sont très loin des potiches, princesses à sauver ou méchantes sorcières. Elles sont aussi motrices de l’action que les mâles, sinon plus assurées qu’eux. C’est un signe de l’évolution sociale depuis les années 50, à la mentalité étonnamment éloignée de la nôtre (cf The Trouble With Lichen, notamment).

Ce n’est pas le seul point lié à la société : la difficulté d’une réponse collective à un danger extérieur, nos effets de troupeau, les foules stupides (y compris en haut de la société) reviennent systématiquement. Les réactions de l’URSS (à l’époque stalinienne) aux différentes menaces rencontrées relèvent du comique.

Triffides

Triffide par John Wyndham - Fair use via Wikipédia

Le plus connu, The Day of the Triffids (VF : Le jour des Triffides) ne déparerait pas dans les histoires de zombies et vampires. Et comme dans beaucoup de ces histoires apocalyptiques, ce sont les autres survivants, et non les zombies/triffides/monstres divers, qui sont les véritables dangers (on est quand même loin du sadisme de The Walking Dead).

À la suite d’un phénomène astronomique, presque toute l’humanité est devenue aveugle et la civilisation s’effondre. Parallèlement, des plantes autoportantes à dards, très agressives, se répandent ­— l’aspect comique disparaît très vite. À Londres, les quelques non-aveugles restants se battent pour les réserves des magasins, fuient les villes ravagées par les épidémies et qui vont brûler. Comment s’organiser ? Peut-on/doit-on tenter de sauver tous ces aveugles ?

The Kraken Wakes

The Kraken Wakes

Au début il s’agit d’une « classique » invasion extraterrestre, même si la provenance de l’ennemi est floue. Des OVNIs disparaissent en mer, puis des bateaux sont coulés en masse, puis les plages sont attaquées. On ne verra jamais les envahisseurs. Les humains sont surtout incapables de reconnaître à temps le danger et d’y apporter une réponse efficace. Là encore la fin du monde menace.

Le couple de narrateurs est journaliste : très pratique pour suivre les informations et les errements politico-sociaux. Mais ils se laissent un peu porter par les événements, en spectateurs.

The Chrysalids

Grand saut dans le futur : The Chrysalids relève de la SF post-apocalyptique version atomique, dans un Labrador devenu le dernier refuge de la civilisation, ravalée tout de même au niveau social et technologique de la Renaissance. Cette petite communauté hyper-religieuse brûle la moindre plante mutante, et il arrive malheur aux nouveaux-nés anormaux. Les zones ravagées par la radioactivité reculent peu à peu, mais à leur frontière vivotent de nombreux humains « anormaux » et agressifs. Mais certains ne présentent aucune malformation apparente et apparaissent dans les familles les plus établies du Labrador. Seront-ils démasqués ?

Le thème du mutant-surhomme-mais-maudit n’avait déjà pas une grande originalité (À la poursuite des Slans de Van Vogt date de 1940 et n’est sûrement pas le premier sur le sujet) et le coupler à la grande peur de l’Apocalypse atomique correspondait à l’ambiance de la Guerre Froide.

Là encore le héros réagit plus qu’il ne mène les événements, et les personnages moteurs sont plutôt féminins. Le plus intéressant réside encore dans la sociologie de cette communauté isolée, arc-boutée sur l’orthodoxie, dont les membres les plus laxistes et irresponsables sont involontairement facteurs de progrès. Le deus ex machina final est un peu facile.

The Seeds Of Time

C’est un recueil de nouvelles. J’en ai oublié donc la plupart. Un peu atypiques par rapport à ce qui se lisait dans les années 50, et avec ces femmes qui ne se laissent pas marcher sur les pieds (parfois le contraire...).

The Trouble with Lichen

Difficile de parler de The Trouble with Lichen sans révéler son thème principal, longtemps inconnu du lecteur. De tous les livres de cette petite liste, c’est aussi le plus marqué par son époque : si l’héroïne, biochimiste, est la maîtresse de son destin dans tous les sens du terme, elle subit bien des pressions pour revenir au cliché de la femme au foyer ayant abandonné ses études, préoccupée par les enfants et sa beauté qui sera trop vite fanée. On ne réécrirait rien de pareil à notre époque. Quoique.

En arrière-plan : comment faire accepter à une société des changements scientifiques majeurs, qu’elle a de bonne chance de rejeter d’emblée ? Un goût de transhumanisme avant la lettre...

The Midwich Cuckoos

Des films ont été tirés de cette histoire d’invasion, tout à fait dans l’air de son temps, elle. Une nuit, un village entier est coupé du monde et toutes les femmes tombent enceintes. Et les enfants font peur... Un classique.

samedi 11 novembre 2017

« Uchronie : l'Histoire telle qu'elle n'a pas été, telle qu'elle aurait pu être » (François Pernot & Éric Vial)

Ce livre rassemble des contributions d’une journée d’étude de 2013 incluant quelques pontes français du domaine (par exemple Éric Henriet). Au-delà de quelques rétrospectives sur l’évolution du thème dans le grand public et chez les historiens, on trouvera quelques bijoux, parfois très anciens.

En vrac : Uchronie : L’Histoire telle qu elle n’a pas été, telle qu’elle aurait pu être (François Pernot et Éric Vial)

Antiquités

Une sélection de très anciennes uchronies rappellent que l’idée n’est pas ancienne :

Hérodote démontre que, sans les Athéniens, personne ne se serait opposé à Xerxès, qui aurait conquis la Grèce.

Tite-Live suppose que le grand Alexandre a eu le temps de poursuivre ses conquêtes : vieilli et corrompu par les Empires même qu’il a conquis, il n’aurait pu vaincre la jeune Rome, aux hommes disciplinés, aux généraux tous doués de la même force d’âme que lui, et capable de perdre bien des combats sans perdre les guerres ; sans parler du recrutement et de la logistique.

Clovis aurait dit qu’il aurait sauvé le Christ s’il avait été là avec ses Francs. Alain-René Lesage, en 1732, raconte le voyage d’Indiens qui découvrent l’Europe, une bien étrange contrée peuplée de gens bizarres. Delisle de Salles conte, peu après les événements réels, ce qui serait survenu si Louis XVI avait vu la lumière et soutenu l’Assemblée du Jeu de Paume (le texte est pompeux et illisible).

Textes plus récents

Giusto Traina suppose que César n’est pas mort. Où aurait-il tourné ses armées ?

Raymond Iss tente d’imaginer ce que l’Europe serait devenue si le pistolet de Gavrielo Princip s’était enrayé en 1914 à Sarajevo : petit exercice plein de name dropping, où Hitler n’est plus qu’un peintre à succès.

Un texte assez ancien de H.A.L. Fischer imagine Napoléon réfugié aux États-Unis et partant délivrer le message de la Révolution en Amérique du Sud.

Rémi Astruc parle du Complot contre l’Amérique de Philip Roth (chroniqué ici il y a bien des années), qui relève en partie de l’autobiographie fictive. Rémi Astruc évoque une résonance avec les années Bush, il n’a pas écrit cela après l’avènement de Trump...

Frédéric Pernot commente l’article Analyse d’une bataille atomique de Ferdinand-Otto Mieksche, un militaire franco-tchèque, paru en 1955.Il s’agit ni plus ni moins d’étudier l’impact de bombes atomiques lors de l’attaque allemande de mai 1940. La France dégaine en atomisant notamment Aix-la-Chapelle, les Allemands répliquent sur des villes belges. La progression des blindés allemands est cassée mais la contre-attaque est elle-même laborieuse. Bloqués tactiquement, les deux camps passent au niveau stratégique et les bombes A rasent de grandes villes...

J’ai fait un rêve de Robert Franck imagine une Europe acceptée dès les années 50 par les gaullistes, basée sur la CED et donc sur une alliance d’abord politico-militaire. Les Britanniques n’adhèrent qu’après la chute du Rideau de Fer et l’instauration d’une monnaie unique en 1979. Le monde n’est pas fondamentalement changé mais a gagné quelques décennies d’évolution.

Articles

L’inventeur du mot « uchronie », au XIXème siècle, est Charles Renouvier, un anticlérical militant. Éric Vial retrace l’évolution de son univers, où il imagine que le christianisme ne s’est pas imposé. Renouvier évolue dans sa haine au fil des événements de son temps.

François Pernot conte l’évolution de la notion de Lotharingie, née de la partition de l’Empire carolingien, coincée entre Gaule/France et Germanie, et dont le plus célèbre avatar est la Bourgogne de la fin du Moyen Âge. La Lotharingie a ressurgi périodiquement dans l’histoire en guise d’État tampon, et fut même évoquée encore lors des négociations de paix de 1919, bien que réduite alors à la Rhénanie.

L’Histoire secrète n’est pas un fantasme récent de complotistes : D’Israeli en a fait un livre dès 1791.

En 1964, le premier film uchronique de l’Histoire parut sous le titre It Happened Here, tourné par deux ados avec peu de moyens et des acteurs principalement amateurs. Mais pour cette histoire d’une Angleterre occupée par les nazis dès 1940 les auteurs s’étaient documentés sur la Résistance des pays occupés. Ce n’était pas si lointain alors... Le film est une réussite par son grand soin du détail et se voulait un avertissement sur une résurgence possible de l’extrême droite dans l’Angleterre des années 60.

Ajoutons à ce menu roboratif quelques mini-uchronies plus oubliables, et des articles, dont un sur les jeux vidéos.

jeudi 18 mai 2017

Bouvines, Ramsès III contre les Peuples de la Mer, Murat et éléphants de guerre : « Guerres & Histoire » n°35 de février 2017

Petit résumé encore plus en retard que d’habitude à cause de ces fichues épaules. Commentaires personnels en italique comme d’habitude.

Guerre et Histoire n°35.jpg

Bouvines : l’acte de naissance de la France

Titre un peu racoleur : la bataille de Bouvines (1214) ne marque pas la naissance de la France comme entité nationale, mais plutôt l’affirmation définitive de la suprématie du roi en tant que puissance dominante dans son propre royaume, après avoir soumis les grands seigneurs et confisqué aux Plantagenêts l’essentiel de leurs terres françaises. Les Capétiens travaillaient à cela depuis deux siècles. À la même époque les seigneurs du Nord de la France soumettent le Sud sous prétexte de Croisade. Pour la véritable naissance d’un sentiment national, il faudra attendre deux autres siècles et la fin de la Guerre de Cent Ans.

À Bouvines, Philippe Auguste, roi depuis 34 ans, écrase l’Empereur Othon et le comte de Flandres, alliés du Roi d’Angleterre Jean sans Terre, et met fin à leur tentative d’invasion. Par la suite, ce seront même les Français qui manqueront de peu l’invasion de l’Angleterre. Quatre articles décrivent le lourd contentieux Capétiens/Plantagenêts ; expliquent pourquoi les Français ont gagné un duel au départ équilibré (surprise, initiative et motivation religieuse) ; décrivent l’apogée de la chevalerie franque (plus que française) ; enfin s’étendent sur les conséquences à très long terme pour la France (établissement de la domination royale) et en Angleterre (Grande Charte et contrôle du Roi par le Parlement).

La guerre civile grecque

La Grèce n’a jamais été un État très stable. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, l’occupation allemande est terrible (avec des famines), et la Libération marque le début d’une guerre civile entre les communistes pro-URSS, lâchés plus tard par Tito, et le gouvernement pro-anglais puis pro-américain. À la victoire de ce dernier en 1948, on compte au moins 158 000 morts.

La Libération fut rarement aussi joyeuse et « réussie » qu’en France.

Éléphants de guerre

Les éléphants de combat remontent à la plus haute Antiquité, en Asie du moins (y compris en Chine). Ils font merveille contre les chevaux qui en ont peur. Les Perses les avaient déjà affrontés contre les royaumes indiens, mais c’est Alexandre le Grand qui les ramène en Occident après avoir soumis Poros.

L’éléphant se retrouve dans les armées des diadoques puis dans celles des Carthaginois, et même dans les troupes romaines. L’animal est cher et peut se retourner contre son propre camp quand il panique. Les éléphants d’Afrique du Nord disparaissent peu après. En Asie l’animal reste utilisé pour le combat (notamment comme plate-forme de tir) jusqu’au XIXè siècle.

Ramsès III contre les Peuples de la Mer

Les Peuples de la Mer ravagent les côtes du Proche Orient au XIIè siècle avant notre ère, redistribuant les cartes dans un équivalent méditerranéen des Grandes Invasions européennes du Vè siècle.

On ne sait trop d’où ils viennent (Europe du Sud via la Grèce ?), on ne sait trop ce qu’ils deviennent (à part ceux que la Bible connaîtra un peu plus tard comme les Philistins), et ils détruisent entre autres l’Empire hittite.

L’Égypte, elle, tient bon, et la bataille du Nil vers -1175 n’est que le plus notable de nombreux affrontements étalés sur des décennies. Le Nouvel Empire égyptien est au faîte de sa puissance avec Amhenotep III, Ramsès II et Ramsès III. La bataille dans le delta du Nil est féroce mais la victoire de Pharaon est totale. C’est pourtant le chant du cygne pour le Nouvel Empire : l’Égypte s’enfoncera lentement dans la décadence puis passera sous domination assyrienne, perse, macédonienne, romaine...

Shoah et destruction des États

Selon Timothy Snyder, spécialiste des grands massacres de la Seconde Guerre Mondiale (j’ai toujours la chronique de Bloodlands dans mes brouillons), le déclencheur premier de la Shoah est la destruction des États à l’est : Pologne, Lituanie, Estonie... Ces États ont subi l’invasion de l’URSS et de l’Allemagne entre 1939 et 1941 : toutes leurs institutions ont disparu.

L’Allemagne, même nazifiée, est encore trop pétrie de droit et de règles pour que des massacres à très grande échelle ait lieu : la Nuit de cristal n’a pas l’ampleur de l’Holocauste. Mais là où le chaos s’installe peut se consolider l’idée que l’on peut massacrer tous les Juifs massivement, rapidement, impunément. Cela n’arrive qu’à partir de 1941. Auparavant, les nazis se contentaient de ghettoïser, spolier, déporter, chasser, liquider les élites.

Dans la France de Pétain ou le Danemark occupé, les Allemands n’osent pas trop brusquer des institutions qui leur servent certes de courroie de transmission, mais qui tentent aussi de protéger au moins leurs concitoyens (et pensent parfois aux représailles au cas où les États-Unis gagneraient la guerre). Les Juifs apatrides ou déchus de leur citoyenneté sont dans ces États les principales victimes, les nationaux ont de meilleures chances survie.

Dans les zones où l’État a disparu, les gens s’adaptent au chaos, et les Justes sont ceux qui ont agi comme si les institutions existaient encore, sans trop eux-mêmes savoir pourquoi.

Timothy Snyder, Américain, fait le parallèle avec l’Irak : la barbarie de Daesh est survenue en Irak parce que ses structures (armée, partie Baas) ont été liquidées par Bush sans remplacement, en imaginant que la démocratie fleurirait toute seule. Et remarque que la Russie considère l’Ukraine dans le Donbass comme illégitime, ce qui autorise tout.

« Si vous considérez que la Shoah est un événement unique, si unique qu’il n’y a pas d’histoire, qu’il n’y a que la mémoire, alors vous ne pouvez pas en tirer de leçons. En réalité on peut en tirer beaucoup. La plus importante à mes yeux est que détruire un État est toujours une chose extrêmement dangereuse. »

Divers

  • La prise du fort belge d’Eben-Émael en mai 1940 fut montée en épingle par la propagande allemande pour l’audace et la préparation minutieuse de l’attaque. L’article montre que la nullité de la défense belge a puissamment contribué.
  • La suite de l’histoire de Yon Deguen reste dans la veine de la première partie (dans le n°32). Jusqu’à une blessure en janvier 1945, il enchaîne les combats. Les officiers soviétiques incapables se révèlent parfois aussi dangereux que les Allemands. Après avoir vu tant de camarades se faire tuer, il peut se considérer comme extrêmement chanceux. Après guerre il devient chirurgien orthopédique, et il a encore à souffrir de l’antisémitisme stalinien et russe, au point d’émigrer en Israël.
  • La polygamie des classes dominantes et donc le besoin de s’enrichir aurait été une cause majeure des raids vikings.
  • Les États-Unis n’ont eu aucun mal à fournir l’énorme effort de guerre de la Seconde Guerre Mondiale grâce à l’emprunt, à leur propre population essentiellement. La dette monte à 110% du PIB en 1945 mais l’investissement se révèle rentable : domination économique sans partage, croissance vigoureuse lors de la reconstruction et du baby boom... (La dette française actuelle est du même ordre, presque 100% ­­-- mais difficile de croire que la croissance et la démographie actuelles permettront de la repayer aussi vite...)
  • Joachim Murat, général, ami et beau-frère de Napoléon fait partie de ces destins exceptionnels des périodes de chamboulement comme l’Empire. Bon militaire, piètre politique, il meurt en tentant de reconquérir son royaume de Naples alors même que Napoléon a perdu Waterloo.

mercredi 8 février 2017

Blog en pause pour cause de tendinite...

No comment...

dimanche 22 janvier 2017

« Ravage » de Barjavel

Dans la SF française, qui ne s’appelait pas encore comme cela en 1942, c’est un classique et la première œuvre d’un de nos plus grands auteurs. Mais noyés dans les odeurs de cendres surnagent quelques relents un peu nauséabonds. C’est une des difficultés des anciens livres : discerner ce qui vient de l’air de son temps, ce qui est deuxième degré, et ce qui est vrai choix de l’auteur.

Ravage - Barjavel, ed. Folio, illustration Constantin) Dans le Paris de 2052, tel qu’imaginé juste avant-guerre, l’électricité disparaît inexplicablement. Pendant que la civilisation s’écroule puis que le monde flambe, le jeune François sauve sa jeune, innocente, belle et naïve Blanche, puis monte une expédition pour rejoindre la région rurale isolée où ils ont grandi.

Comme dans toute anticipation dont la date est dépassée ou proche, certaines pages font sourire. La nourriture ne provient que de la synthèse chimique, personne ne sait plus à quoi ressemble un poulet, mais les ouvriers meurent toujours à 50 ans à cause de la dureté de l’usine. Le « plastec » omniprésent n’est pas si loin de la réalité actuelle, et les trains à haute vitesse sillonnent l’Eurasie, mais les avions ne semblent pas voler plus loin qu’en 1939. Le téléphone est en 3D mais il faut toujours se déplacer dans la pièce où il sonne. Les mœurs nous sembleront surannées : Blanche suit une école pour futures « mères d’élite » et elle obéit sans mot dire à son homme. Il est facile de se moquer après coup, je pense que mes éventuelles prédictions pour 2117 feraient rire mes descendants (voire moi-même ?).

La partie la plus intéressante reste la description de la société qui s’effondre, du chaos et des méthodes de survie. On a sans doute fait mieux dans le domaine depuis 1942, mais le passage des individus policés aux bandes barbares reste convaincant : un sage a bien dit que la différence entre la civilisation et la barbarie n’était que de quelques repas, et je le crois volontiers.

Par certains côtés Ravage m’a rappelé Malevil de Robert Merle : destruction totale, barbarie des survivants, héros reconstituant une bande.

Tout cela a d’ailleurs un avant-goût assez inquiétant : combien de temps durerait notre civilisation si l’électricité, pour une raison ou une autre, disparaissait pour longtemps à une échelle continentale ? Sommes-nous certains d’être à l’abri du danger ? Saurions-nous rester assez disciplinés et éviter le chaos ? Barjavel a peut-être été inspiré en partie par l’Exode, tout proche.

Le personnage de François fait froid dans le dos par son adaptation froide à la barbarie de la situation. C’est l’« homme providentiel » par excellence, le guide-né sans lequel les autres ne sont que moutons stupides, et contesté par personne. C’est par lui que l’on retrouve peut-être le pétainisme à la mode en 1942. Barjavel a certes travaillé pour Denoël qui était collaborationniste et publié chez lui, mais il y travaillait avant guerre ; et si Ravage cadrait dans la philosophie de Vichy, le reste de l’œuvre de Barjavel n’a rien à voir. On peut ne voir dans Ravage que méfiance envers un progrès incontrôlé et regret de la France rurale, comme encore parfois aujourd’hui ; ce qui ne veut pas dire que l’on souhaite la destruction de la société moderne. Doit-on voir dans le chapitre final une apologie du bonheur par l’obscurantisme, ou un avertissement ? C’est sur cette grosse ambiguïté que se finit le livre. Même si le futur de cette société, entrevu dans le Voyageur imprudent paru peu après, ne fait pas rêver.

samedi 31 décembre 2016

Bombe atomique nazie, pentaquarks, guêpe parasite... dans Pour la science n°471 de janvier 2017

Pour la Science n°471 de janvier 2017Innovation de ma part : commencer le compte-rendu du meilleur d’un numéro de Pour la Science l’année précédant sa parution !

Faisons vite. Commentaires personnels en italiques comme d’habitude.

La chronique de Didier Nordon

Entre autres perles :

Exceller dans une technique n’incite guère à discuter la vision du monde qui la sous-tend. (...) Admirer sans réserve un « grand pro », c’est faire la part trop belle à la seule maîtrise technique.

Didier Nordon, p.98

Pourquoi les nazis n’ont pas eu la bombe atomique

Ich danke Gott auf Knien, dass wir keine Atombombe gebaut haben.

Je remercie Dieu à genoux de nous avoir évité de construire la bombe atomique.

Otto Hahn, découvreur de la fission atomique

C’est l’article le plus intéressant du lot, par un spécialiste du nucléaire allemand : les nazis sont passés à côté de la bombe atomique non à cause de limitations matérielles et économiques, non parce que ses physiciens ont sciemment saboté le programme (comme le clamaient certains après guerre), mais à cause de la nature même de leur régime de terreur.

Manfred Popp décrit (voire dézingue) les hypothèses des divers auteurs, surtout anglo-saxons, qui s’étaient penchés sur le sujet. Il semblait étonnant que l’Allemagne, grande puissance scientifique, maîtresse de toute l’Europe, se soit fait grillée par les États-Unis, partis tard dans la course, même avec leurs moyens considérables. Rappelons que les Américains ont même construit et utilisé contre le Japon deux types de bombes : à l’uranium et au plutonium !

Samuel Goudsmit, à la fin de la guerre, était chargé de repérer et arrêter les physiciens allemands de l’Uranverein. Ceux-ci ont été regroupés dans un manoir anglais pour qu’ils discutent... sous l’oreille de micros. Goudsmit, physicien lui-même, a publié dès 1947 ses conclusions, reprises par Popp : les physiciens allemands confondaient réacteur et bombe et ont donc fait fausse route dès le départ.

Les synchrotrons français ou danois n’ont pas été utilisés pour créer du plutonium, cette piste était donc fermée. Pour l’uranium 235, ils en restèrent à l’utilisation de neutrons lents, acceptables pour un réacteur (qu’il faut maîtriser), alors qu’une bombe doit utiliser des neutrons rapides (pour parer à la dilatation ultra-rapide du combustible). Les neutrons lents semblaient pourtant une bonne piste. Si les Américains surent repérer celle des neutrons rapides, les Allemands ne l’explorèrent même pas en tentant d’obtenir quelques microgrammes d’uranium : jusqu’au bout ils travaillèrent à un réacteur, pas une bombe.

Les documents administratifs de l’époque se concentrent sur l’utilisation d’un réacteur et évoquent très peu la bombe, qui pour eux ne serait qu’un dérivé. Il semble que les estimations sur les besoins, la taille et la puissance dégagée aient été faux, faute de neutrons rapides

Les écoutes montrent qu’à l’annonce d’Hiroshima, Heisenberg, Hahn et consorts furent sincèrement étonnés (voire soulagés). Ce n’est qu’à la lumière des premières explosions qu’ils tentèrent vraiment de découvrir le principe de la bombe. Leurs calculs les jours suivants reprennent les erreurs « de débutant » déjà faites bien plus tôt par les Américains. Pour Popp, « durant toute la guerre, Heisenberg n’a pas réfléchi sérieusement à la bombe pendant toute une semaine ! »

Popp s’étonnait aussi que l’Uranverein n’ait pas exploré de nombreuses pistes pour ensuite se concentrer sur une, ce qui est le procédé normal en terrain inconnu. Ce n’était pas un simple problème de gestion de projet. D’un côté personne n’avait intérêt à voir son petit sous-projet arrêté pour être réaffecter ailleurs voire au front ; de l’autre promettre explicitement une bombe à ces fous furieux de nazis était dangereux sans garantie de succès à court terme. Heisenberg, lui-même qualifié de « Juif blanc » par les SS et un temps inquiété, se méfiait d’eux. Mieux valait continuer sur le chemin connu et faire taire sa curiosité. Les nazis n’ont pas eu de bombe A à cause de la terreur qu’ils inspiraient en cas d’échec.

Et Staline ne l’a eue que parce que lui savait que c’était réalisable, et avec une bonne dose d’espionnage.

En complément :

  • une interview de Heisenberg en 1967, où il évoque aussi la piste ratée du graphite comme modérateur (au lieu de l’eau lourde), parle des limitations économiques, de l’espoir que les Américains renonceraient aussi devant les coûts monstrueux, de l’inertie des hauts dirigeants allemands qui n’ont pas compris le potentiel dès 1940 comme Einstein et Roosevelt et surtout pensé que la bombe arriverait de toute façon trop tard ;
  • la réaction de Otto Hahn à l’annonce d’Hiroshima : en tant que découvreur de la fission il culpabilisa lorsque les Américains, en qui il plaçait tous ses espoirs, utilisèrent la bombe A contre une ville.

Tétraquarks et pentaquarks

Depuis les années 60, on sait que protons et neutrons sont constitués de trois quarks. Depuis a été découvert tout un bestiaire de quarks différents par leur « saveur », « charme », « couleur »... et de mésons (pions, kaons...) constitués d’un quark et d’un antiquark de saveur différente.

Depuis quelques années se rencontrent dans les accélérateurs les premières particules constituées de quatre voire cinq quarks, suggérées depuis des décennies par la théorie mais à la durée de vie si éphémère que leur détection n’est qu’indirecte.

Quant à savoir à quoi peut bien mener cette quête ? C’est de la recherche pour de la recherche, dont le résultat final sera peut-être juste de peaufiner les modèles et la chromodynamique, ce qui servira pour Dieu sait quoi Dieu sait quand.

Guêpe-émeraude et blatte zombie

Un article s’étend sur les mécanismes qui permettent à une jolie guêpe bleue de zombifier une pauvre blatte qui se fera bouffer de l’intérieur par la larve de la guêpe (oui, on est dans Alien) : piqûre pour paralyser, re-piqûre de venin en plein dans ce qui sert de cerveau à la victime, ponte sur le corps, abandon dans le terrier. La blatte entre quasiment en hibernation forcée pour rester fraîche plus longtemps sans mourir et se fait dévorer de l’intérieur jusqu’à l’éclosion de la larve.

Rien de bien neuf, on connaît les guêpes parasitoïdes depuis longtemps, mais avec plein de détails croustillants sur la biochimie de cette abomination.

Voir aussi sur le site de Pour la Science

Les Pelagornis

Les Pelargonis avaient le double de l’envergure des albatros, leur bec avait des excroissances rappelant des dents. Ils ont dominé les ciels maritimes pendant 50 millions d’années, occupant la niche écologique des ptérosaures jusqu’à leur disparition inexpliquée il y a 3 millions d’années.

Le calcul sans coût énergétique

Il semble à présent que le lien entre entropie et information soit expérimentalement validé et donc un calcul a forcément un coût énergétique minimal : c’est la barrière de Landauer. À la vitesse actuelle (tous les 18 mois doublement du nombre d’opérations effectuées à énergie égale), nous l’atteindrons au plus tard dans 20 ans.

Une parade serait le calcul réversible où toute opération pourrait être faite à rebours. Par exemple, une opération ET (destructrice) serait remplacée par une opération donnant le résultat et des informations permettant de revenir en arrière. Il y a un coût en mémoire à payer.

La recherche fondamentale travaille déjà sur la théorie, des puces, des compilateurs, un langage... peut-être en lien avec les futurs ordinateurs quantiques, naturellement réversibles.

Mouais. Ça me semble trop beau pour être vrai, l’entropie gagne toujours.

Divers

  • Le cannabis perturbe bien la mémoire.
  • Il y aurait des noyaux atomiques « bulles », c’est-à-dire creux, comme le silicium 34, et qui seraient donc moins incompressibles.
  • Encelade, une Lune de Saturne, cacherait bien un océan sous une couche de glace, avec des cheminées hydrothermales. De quoi abriter la vie ? La source de la chaleur d’Encelade n’est pas claire, et cela une importance pour savoir à quand remonte cet océan.
    Il n’y a pas qu’Encelade a receler un océan souterrain et à faire fantasmer les exobiologistes : Europe, le satellite de Jupiter, était connu pour cela, mais peut-être aussi Ganymède, Callisto, Titan, Mimas, voire Pluton...
  • Les ordinateurs ont un avantage sur nous : la « pile ». Ils peuvent donc reprendre un travail interrompu là où ils l’avaient laissé, ce dont nous sommes incapables sur plus d’un niveau. Les portes de la récursivité leur sont ouvertes, tandis que nous pauvres humains en sommes réduits à des algorithmes moins efficaces ne nécessitant pas de mémoire de travail.
  • Le Président du CNRS veut des sous, la France est à la traîne pour le financement de la recherche par rapport à l’Allemagne, au Japon, aux États-Unis...

samedi 26 novembre 2016

Deux choses qui me passent très au-dessus de la tête

keep-calm-and-solve-navier-stokes-equation-8.jpgJ’adore la vulgarisation qui fait presque comprendre des choses qui nous volent très très très au-dessus. Quelque part des gens y consacrent leur vie et comprennent, eux, quand j’ai juste saisi des bribes de connaissances, des éclairs d’au-dehors de ma caverne platonicienne, que je serais bien incapable de retransmettre.

Pour la génération avant la mienne, ce seuil était atteint par la description du moteur nucléaire d’Objectif Lune. Comme j’en ai été gavé avant même de savoir lire, c’est acquis. Par contre pour les deux exemples ci-dessous je m’émerveille mais intellectuellement je déclare forfait :

  • La gravité quantique à boucle expliquée en vidéo par David Louapre.
    C’est une concurrente de la théorie des cordes pour concilier la gravitation et les autres forces, le Graal des astrophysiciens. Nos outils ne permettent pas encore de trancher entre les deux mais c’est envisageable. Il faut lire aussi le long commentaire écrit à la vidéo.
    Ne pas s’effrayer des quelques équations dans la vidéo : de toute manière elles sont tellement ésotériques que ça aurait pu être des glyphes mayas.
  • C’est le futur, une traduction d’une parodie américaine cruelle sur la vogue des web services et virtualisations en tout genre à base de technos qui évoluent plus vite qu’on ne peut les absorber en empilant les couches d’abstraction, et passent de mode dès que le développeur moyen commence à en entendre parler. (Si quelqu’un passe ici, qui est du domaine j’aimerais son avis...)
    Je suis fort heureux de sévir dans la partie de l’informatique qui ne peut se permettre de céder au hype et aux effets de mode parce que les données, elles, devront encore être là dans dix ans.

vendredi 18 novembre 2016

Les mythes de la Seconde Guerre Mondiale

Les Mythes de la Seconde Guerre Mondiale

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dimanche 6 novembre 2016

Tout n’est pas noir dans ce monde : les leçons de Gapminder

Parmi les sites qui ne seront jamais assez connus, Thias m’a rappelé récemment l’existence de Gapminder, une merveille alliant histoire, technologie (à la portée des années 90), dataviz, doses massives de statistiques, bon sens et optimisme. Résumer en un graphique les fantastiques progrès de l’humanité sur les deux derniers siècles, chapeau !

2015

Gapminder 2015.pngEn ordonnée, l’espérance de vie de chaque pays. En abscisse, le PIB par habitant. Les riches avec une grande espérance de vie sont donc en haut à droite, les pauvres mourant jeunes en bas à gauche.

La taille de la bulle indique la population : la Chine est donc bien visible. L’autre bulle rouge est évidemment l’autre superpuissance en devenir dont on parle trop peu, l’Inde, juste derrière la Chine.

La couleur indique le continent. Les Européens (en jaune) sont concentrés dans le quadrant supérieur droit. L’Afrique, en bleu, s’étale entre l’extrême pauvreté (Centrafrique ou Congo Démocratique, à gauche, et un niveau de vie dépassant celui de certains États est-européens (Maghreb).

On a déjà une comparaison très visuelle des rapports entre pays. On peut ergoter sur la pertinence des indicateurs (notamment le PIB), il y en a une palanquée d’autres disponibles.

1800

Mais j’adore Gapminder pour se dimension temporelle. Retournons directement en 1800. La Chine et l’Inde se détachent toujours, en même milieu de peloton. Europe et États-Unis sont parmi les plus avancés.

Mais le plus important : pour l’espérance de vie à la naissance, les nations les plus avancées de 1800 sont toutes, et de loin, derrière le plus misérable pays du Tiers-Monde de 2015. Mieux vaut naître de nos jours en Centrafrique qu’en 1800 en France, rien que pour la probabilité d‘atteindre son premier anniversaire.

Et pour la richesse, à la louche, les 3/4 de l’humanité actuelle font mieux que l’Europe de 1800. Gapminder 1800.png

C’est la grande leçon que Hans Rosling tient à transmettre (par exemple dans cette vidéo où il incendie un présentateur télé pour la vision catastrophiste du monde portée par les médias) : l’écrasante majorité de la population mondiale a accès au confort de base, est vaccinée, envoie ses fils et ses filles à l’école, et se limite en gros à deux enfants.

Les paysans pas éduqués, crevant parfois de faim, faisant beaucoup d’enfants mourant comme des mouches correspondent plus à notre propre passé qu’au pays pauvres actuels — Afrique Noire exceptée, qui reste le point noir avec quelques moutons noirs isolés comme l’Afghanistan ou le Yémen. (Si vraiment vous en êtes resté à l’idée d’un Tiers Monde peuplé de lapins : comparaison de la fertilité par femme en France ou Suède par rapport au Brésil, l’Algérie, la Chine, l’Inde, l’Indonésie.)

Le monde bipolaire (riches d’un côté, miséreux de l’autre) a existé — il y a des décennies. La plupart des pays sont dans un continuum entre la richesse et la pauvreté. Il ne s’agit pas de nier l’existence d’un milliard de personnes réduites à l’extrême pauvreté, notamment en Afrique, d’inégalités au sein de chaque pays (voyez nos SDF...) ou de régressions locales, mais la tendance globale est bonne. La généralisation de l’éducation, depuis des générations, a payé, les programmes d’aide au développement ont payé.

Que cela soit grâce à la mondialisation, la colonisation ou l’intervention des petits gris n’est pas le sujet ici. Et cela ne doit en rien pousser à relâcher les efforts pour le développement (l’explosion démographique se poursuit d’abord dans les pays les plus pauvres et les moins éduqués).

1950

Gapminder 1950.pngL’Afrique noire actuelle est déjà bien au-delà de la France napoléonienne — voire de celle de 1950. Le Nigéria actuel est au niveau de l’URSS de 1950 — une superpuissance pourtant à l’époque.

La sortie du cadran inférieur gauche

Gapminder 1898.png Quand la transition entre les deux cadrans a-t-elle eu lieu ? Sans surprise, au XIXè siècle, mais vers la toute fin, quand les progrès cumulés de l’hygiène, de l’éducation, des transports et de l’industrialisation ont commencé à avoir un effet sur l’espérance de vie et la richesse globale. C’est à ce moment que l’Europe et les États-Unis se sont nettement détachés et ont foncé vers le coin supérieur droit.

La progression a continué tout le XXè siècle, malgré deux Guerres Mondiales, malgré la grippe espagnole par exemple, dont les effets sont violents sur l’espérance de vie des belligérants, voire de la planète entière dans la version animée.

La France

Gapminder France 1800-2015.png L’outil permet de sélectionner un pays et d’en faire une trace, et de résumer en un coup d’œil l’évolution de la France en deux siècles : une progression régulière, hormis la Guerre de 14 bien visible sur l’espérance de vie.

La Chine

Gapminder Chine 1800-2015.png L’évolution de la Chine est un peu différente : aucune progression en terme de richesse par habitant pendant un siècle et demi ! L’évolution vers la droite (la richesse) ne date que des années 1970, après un XIXè siècle bien chaotique et sanglant (entre autres, la Guerre des Taipings) entraînant une plongée vers le bas, suivi d’un XXè siècle très éprouvant aussi.

Je pourrais y passer des heures

On peut cibler d’autres pays, observer le parcours très chaotique de la Russie, toujours à la queue de l’Europe, ou les rattrapages spectaculaires de nations endormies (Japon après 1870) ou subitement enrichies (Qatar).

Les Américano-Européens traversent le schéma en diagonale (richesse et espérance de vie progressant ensemble) tandis que la plupart des pays plus tardivement partis montent avant seulement d’entamer la progression vers la droite (la santé amenant la richesse — à moins que les deux ne soient une conséquence de l’éducation qui progresse, de l’alimentation qui s’améliore).

Pour l’outil complet, c’est ici : http://www.gapminder.org/tools/#_ui_chart_trails:false;;&chart-type=bubbles&state_time_end=2015&delay=325.0;&entities_select@_geo=fra&trailStartTime:null;&_geo=afg&trailStartTime:null;&_geo=usa&trailStartTime:null;&_geo=deu&trailStartTime:null;&_geo=gbr&trailStartTime:null;&_geo=rus;&_geo=nga;&_geo=swe;&_geo=qat;;;&marker_size%2F_label_extent@:0&:0.08;;&axis%2F_y_zoomedMin:14.98

Décisionnel

Pour l’ancien consultant en décisionnel que j’ai été, ce graphique écrase par densité et sa simplicité tout ce que je pouvais cracher péniblement avec cette bouse de BusinessObjects.

Un unique graphique rassemble 3 indicateurs (richesse, espérance de vie, population) et 2 dimensions (le temps et deux niveaux de géographie, continent et pays). C’est énorme. C’est au-delà de ce que la plupart de mes clients cherchaient à avoir, eux qui ne voulaient souvent pas démordre de leur bête tableau de chiffres !

On pourrait même pas passer à 4 indicateurs (la couleur de la bulle pourrait être utilisée pour un ratio quelconque).

Mais encore

Il y a plein d’autres indicateurs présentés aussi avec la même perspective, pas toujours hélas depuis 1800 pour tous les pays. On peut choisir n’importe quelle combinaison. Quelques exemples :

  • En abscisse la dépense énergétique par personne, en ordonnée le nombre d’enfants par femme, la taille des bulles indique les émissions de CO2 par personne : les quatre pays les plus consommateurs mêlent la glaciale Islande peu émettrice de CO2 pour pays riche (grâce à la géothermie ?) et des États pétroliers. En version animée, la chute inexorable de la natalité donne l’impression d’une pluie alors que la consommation d’énergie par personne reste relativement contenue dans la plupart des pays. (Version animée ici) Gapminder_-_Be_be_s__NRJ__CO2_-_2010.png
  • En abscisse l’index de démocratie de -10 à +10, en ordonnée le pourcentage de filles à l’école par rapport à celui des garçons, et en taille de bulles les dépenses militaires par personne : on voit un grand mouvement vers la droite depuis 1988, notamment avec la chute du rideau de fer, et hélas trop de pays qui vont à contre-sens. La bonne nouvelle est que le plus souvent l’éducation des filles n’est pas délaissée, y compris dans les pires dictatures tout à gauche. (Version animée ici) Gapminder_-_e_duc_filles__de_mocratie__de_penses_militaires_-_2010.png

Je m’arrête là — j’y serais encore demain.

samedi 17 septembre 2016

« La Forteresse perdue » (de Nathalie Henneberg)

Ma période Nathalie Henneberg n’est pas terminée, il me reste quelques livres issus des étagères remplies par mon père dans les années soixante.

La forteresse perdue, Nathalie Henneberg, Le Rayon fantastique, 1962La Terre de 2300, en pleines convulsions, envoie sa Légion Spatiale de « volontaires pour mourir ». Un navire échoue sur une planète maudite et stérile où de sombres forces maléfiques immatérielles manipule la faune et la population locales, pousse des humains à la trahison, pour se saisir de ces astronautes perdus — avec la Terre en ligne de mire.

La Forteresse perdue ne restera pas pour moi son meilleur ouvrage. Trop de thèmes déjà lus dans la Rosée du soleil ou le Mur de la lumière reviennent. Le couple des Amants-Parfaits-qui-se-sont-toujours-connus perturbé par un génie-tourmenté-presque tout-puissant, évidemment amoureux de la belle-pas-indifférente-car-ils-se-sont-connus-dans-un-autre-temps-mais-qui-le-repousse a déjà été utilisé dans le Mur de la lumière. La force occulte et la trahison dudit savant annoncent le prince Valeran de la Plaie. Autre rengaine : les mutants, positifs ou négatifs, qui modifient l’univers autour d’eux sans le vouloir ni même le savoir. Au moins n’a-t-on pas cette fois de mère folle prête à vendre sa fille, l’héroïne est orpheline.

Le style d’Henneberg reste matière de goût, un rien confus et flamboyant, instable mélange de lyrisme slave et de rationalité française. Et on ne goûte pas forcément l’utilisation systématique de ces personnages-archétypes.

Un intérêt quand même : le parallèle avec la vie de l’autrice et certains faits oubliés de l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale. Impossible de ne pas retrouver Nathalie Henneberg et son mari, sous-officier de la Légion Étrangère d’origine allemande, basé en Syrie avant-guerre, dans le couple d’Alix & Arnold de Held (Held = héros en allemand). Les résurgences entre époques abondent chez Nathalie Henneberg.

Le couple était également aux premières loges pendant la campagne de Syrie de juin 1941, quand Britanniques et Français libres envahirent le territoire tenu par Vichy pour couper les voies de communication de l’Axe : des Français, dont des légionnaires, étaient dans les deux camps, et il y eut des morts. Dans quels camps de 1941 se transposent les légionnaires et les androïdes du livre ? La transposition est vaine mais la Légion de 2300 se bat inutilement pour l’honneur plus que pour d’autre cause, comme celle de 1941 par bien des côtés.

Bref, la Forteresse perdue livre peut-être un peu superflu pour qui n’est pas un inconditionnel, mais il m’a donné envie de lire les autres autour de cette histoire syrienne vécue réellement de près (notamment Hécate).

vendredi 16 septembre 2016

Petits plaisirs de la vie

  • Enlever les rubans de masquage après avoir passé plusieurs jours à repeindre une pièce.
  • Un bébé qui se lève à neuf heures du matin le week-end, et enchaîne deux heures de sieste l’après-midi.
  • Rouler fenêtres ouvertes en plein été sur une route des Vosges dégagée qui tourne gentiment.
  • Un ordinateur ou une base de données en croix qui redémarre enfin.
  • Vider sa vessie après des heures sans possibilité de se soulager.
  • Entamer le dernier tome d’une trilogie presque d’une traite, au calme.
  • Un bébé hilare et frétillant accueillant son papa le soir.
  • Retrouver des potes pas vus depuis deux ans autour d’une bonne table.
  • Bouquiner une heure peinard sur la terrasse en fin d’après-midi.
  • Deux mois en vacances en été entre deux boulots, à faire le tour de France, voir anciens condisciples et famille et à réduire infinitésimalement le stock de livres et revues en retard.
  • Annoncer sa démission à son chef après des années de recherche d’un meilleur boulot.
  • Paramétrer pour la première fois un bout d’électronique.
  • Découvrir le premier épisode d’une série dont tout le monde parle depuis des années.
  • Battre son (modeste) record de longueurs à la piscine, sans trop d’effort.
  • Réussir sa première réplication sous PostgreSQL, du premier coup.
  • Publier un billet de blog qui traînait depuis des années dans les brouillons.
  • Faire découvrir à ses enfants le premier Star Wars, la Grande Vadrouille ou Il était une fois l’Homme.
  • Ranger une pile de livres dans une nouvelle bibliothèque enfin assez grande (du moins pour le moment).

mardi 13 septembre 2016

« Guerres & Histoire » n° 32 d’août 2016 : l’armée invincible d’Alexandre le Grand

Guerres & Histoire n°32 (août 2016)

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dimanche 11 septembre 2016

« Guerres & Histoire » n° 32 d’août 2016 : Verdun, un borgne chez les aveugles

Guerres & Histoire n°32 (août 2016)

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dimanche 4 septembre 2016

« Skeptic » de Juin 2016 (vol 21, n°2) : la prochaine apocalypse

Dernière partie du résumé du dernier numéro de Skeptic (après articles divers, la numérisation du cerveau et l’épilepsie de Saint-Paul), avec un article effrayant de Phil Torres : le terrorisme apocalyptique va prendre de l’ampleur durant le XXIè siècle. (Manifestement Phil Torres est un athée militant. Je viens de voir que l’article dans Skeptic résume son livre.)

Changement de nature du terrorisme

Depuis les années 1990 la religion est devenue la cause principale du terrorisme. Ce dernier n’est plus un moyen pour une fin politique mais bien un but en soi : il s’agit de hâter la fin du monde, le Jugement Dernier, le retour du Mahdi ou d’une incarnation du Christ...

Il n’y a plus de limite au mal : il est justifié par cette fin du monde qu’il faut déclencher. Exemple le plus médiatique et récent : Daesh qui veut que l’Ouest vienne l’affronter à Dabiq. Mais toutes les cultures ont des tendances millénaristes, parfois très répandues, à commencer par la chrétienté (même s’il y a un très grand pas entre s’attendre au retour très prochain de Jésus et chercher activement à provoquer l’Apocalypse).

Changement de civilisation

Pendant ce temps, la population augmente, les technologies évoluent, et donc le nombre de fous furieux avec l’accès à des technologies potentiellement dévastatrices va exploser. Pour Phil Torres, c’est un énorme danger pour la survie même de la civilisation.

Historiquement, les groupes apocalyptiques apparaissent dans les périodes instables (changements sociaux rapides, instabilité politique ou économique) : radical change breeds radical religion. Or ce siècle devrait être marqué par la « révolution GNR » (génétique, nanotechnologies, robotique) avec allongement de la vie, interface cerveau-machine voire numérisation de cerveaux, intelligences artificielles, nanomachines... Les changements vont s’accélérer, de manière encore plus disruptive que jusqu’à présent. Torres craint qu’en réaction la pensée apocalyptique n’explose.

Indépendamment de la science, une autre évolution menace : le changement climatique et d’innombrables désastres écologiques. Cela a commencé : le changement climatique serait à l’origine de la terrible sécheresse de 2007-2010 en série, d’un exode rural massif, des troubles sociaux, puis indirectement de Daesh. De plus, les catastrophes naturelles annoncent l’Apocalypse dans beaucoup de religions, et les conversions augmentent pendant les catastrophes.

Changements démographiques

Torres estime à la louche que les croyances apocalyptiques concerneront un ou deux milliards de personnes (oui, milliards) . Dont évidemment une majorité écrasante de « spectateurs » qui s’attend à la fin du monde prochaine sans chercher à la hâter d’aucune manière, qui sera hélas le terreau d’une minorité active, numériquement nombreuse par le simple accroissement de la population.

De quoi se demander pour beaucoup si notre civilisation, la civilisation, ou même l’espèce humaine arrivera au XXIIè siècle... Une perspective qu’en fait toute religion rejette d’emblée : au moins une petite partie d’élus survivra. Les avertissements de la science sont donc niés plus ou moins consciemment (exemple : des ultra-conservateurs américains qui nient le réchauffement en citant la promesse de Dieu de ne plus noyer la Terre après le Déluge).

Un danger plus grand à présent

On remarquera que l’histoire est jalonnée de groupes apocalyptiques qui ont échoué — mais ils n’avaient pas de grands moyens. Torres cite la révolution GNR évoquée ci-dessus : comme toutes technologies elles pourront être employées pour le bien comme pour le mal. Mais leur efficacité et leur croissance sera exponentielle, et surtout sera accessible à énormément de monde. (Voir ce que certains hackers et escrocs peuvent faire avec un ordinateur et leur intelligence — que se passera-t-il avec une usine pour nanomachines ? Au moins la bombe atomique nécessitait les moyens d’un État). Bref, le nombre de moyens pour l’humanité de s’autodétruire va augmenter... même si la civilisation a permis au monde de s’améliorer d’innombrables manières.

Contre les religions

Pour Torres, l’activisme autour du Nouvel Athéisme n’en devient que plus nécessaire : la religion est fausse mais aussi dangereuse. Nous allons avoir à faire à des groupes apocalyptiques plus nombreux et mieux équipés, dont un seul pourrait nous amener l’extinction — et non le Paradis.

Remarques personnelles

Phil Torres s’attaque directement aux religions ici. Hélas nous avons eu suffisamment de fous furieux nihilistes aux XIXè et XXè siècles pour savoir que ce n’est pas que cela. Comme (entre mille autres) Souvarine dans Germinal de Zola : « Allumez le feu aux quatre coins des villes, fauchez les peuples, rasez tout, et quand il ne restera plus rien de ce monde pourri, peut-être en repoussera-t-il un meilleur. » On pourrait citer le nazisme (délire raciste sans aspect religieux), ou les cinglés qui déclenchent régulièrement des fusillades aux États-Unis sans savoir trop pourquoi eux-mêmes.

Les religions établies et « embourgeoisées » n’ont jamais été une menace sérieuse menant à la fin du monde : le conservatisme souvent associé à la religion a ses bons côtés. L’athéisme progresse dans le monde avec le renouvellement des générations et la communication, même aux États-Unis ou dans les pays musulmans, la domination mondiale est loin. Même si la pratique religieuse s’effondrait, les extrémistes dangereux ne seraient pas forcément moins nombreux car ils viennent des noyaux durs ou au contraire des non-religieux déboussolés, cibles de toutes bonnes sectes. La solution serait-elle de laisser chaque religion tenir ses ouailles les plus excitées fermement, bref de couper l’herbe à toute secte ? Mais comme dit plus haut, le nihilisme athée, ça ne date pas non plus d’hier.

Note pour 2100

’’Relire cet article, voir en quoi il s’est complètement planté, ou comment il a été prophétique, et si nous nous en sommes sortis par pure chance ou suite à des appels de ce genre."

Ajout quelques jours plus tard : Une citation :

Every eighteen months, the minimum IQ necessary to destroy the world drops by one point.
Eliezer S. Yudkowsky

jeudi 1 septembre 2016

« Skeptic » de Juin 2016 (vol 21, n°2) : Saint Paul et l’épilepsie

Troisième partie du résumé du dernier numéro de Skeptic (après articles divers et la numérisation du cerveau), avec Agony and Ecstasy: Were Saint Paul’s Christian Beliefs a Symptom of Epileptic Personality Disorder?, un article de Harry White.

Épilepsie et conversion

La conversion de Saint Paul - Le Caravage, 1600 (via Wikimedia) Le christianisme a été durablement influencé par Saint Paul, ancien Juif pharisien, persécuteur des premiers Chrétiens, mais, selon la Bible, converti sur le chemin de Damas par une apparition de Jésus.

Lors de cet événement bien connu, les symptômes ressemblent à ce qui peut précéder une crise épileptique : perte de la vision et du contrôle musculaire notamment.

Plus que la conversion, conséquence de la crise (cela s’est vu ailleurs), Harry White s’intéresse à la personnalité de Paul, et aux traits de caractères liés à cette épilepsie : certains désordres liés sont évoqués dans ses épîtres. (Voir aussi cette page qui reste sceptique sur le lien entre épilepsie et certains traits plus ou moins pathologiques ; mais l’article ne remet pas cela en cause).

Symptômes

Parmi les symptômes de la maladie : expérience mystique pendant la crise, modification de la personnalité après, recherche d’un sens cosmique dans chaque trivialité, manque d’humour, sens de sa propre importance, égocentrisme, hypergraphie, obsession des problèmes philosophiques et théologiques, épisodes colériques voire violents. (À comparer à d’autres épileptiques célèbres, si j’en crois Wikipédia : Alexandre le Grand, Jules César, Jeanne d’Arc, Napoléon, Dostoïevski, Lénine.)

Entre les crises, les malades se comportent parfois de manière incontrôlable ou irrationnelle : cela cadre avec les actes violents de Paul avant sa conversion puis des mots très violents envers des dissidents dans ses épîtres. Mais ces malades ne sont pas psychotiques : ils gardent intelligence et sens moral, et sont conscients de mal agir. Paul se reprochait ses excès, ses péchés malgré sa volonté de suivre le bien : d’où sa vision de la chair et de l’esprit qui s’affrontent.

Dostoïevski, autre épileptique et très pieux sur la fin, connaissait sa maladie et le lien avec ses excès. Dans l’Idiot il a analysé tout cela : l’hyper-religiosité, les accès de colère, les excès sexuels, tout ce péché incontrôlable. Paul ne savait rien de son état.

Influence sur le dogme

Saint Paul, place St Pierre du Vatican - Photo Matthias Kabel, licence CC-BY-SA, via WikimediaEn généralisant son propre cas, il établissait que chacun était inévitablement un pécheur incapable de se contrôler. C’est le début de la distinction entre culpabilité et responsabilité, la possibilité de rester un bon Chrétien si, malgré ses fautes, on distinguait le Bien et le Mal. C’est aussi la voie ouverte au pardon et à l’absolution pour le pécheur repentant.

De plus, le Jugement Dernier se baserait donc plus sur les pensées que sur les actes — et donc, plus par la foi que par le comportement.

Paul serait aussi le responsable de la condamnation de la sexualité, bien plus qu’un Jésus peu loquace sur le sujet, ou qu’une tradition juive parfois beaucoup plus tolérante. Ce Paul malade, qui prêche l’amour tout se sachant capable du pire, a bien plus influencé le christianisme actuel que Jésus.

Remarque perso

Je n’ai aucune idée de la pertinence de tout ceci, n’étant ni médecin ni versé en théologie. Disons que l’argument semble se tenir.

L’article s’étend peu sur la cohérence ou les différents avec les autres apôtres, et pourquoi Paul a prévalu (il y a une lacune dans mon histoire des religions). Qu’un névrosé hyperactif et militant ait influencé une religion dans les premiers stades de son développement me semble logique, et aussi qu’il ait attribué ses propres angoisses à tous — un peu l’opposé de la paille et la poutre. Rappelons que l’article est américain, et que le christianisme là-bas est différent de celui de l’Église catholique en France, l’interprétation des Épîtres de Paul est-elle différente ?

lundi 29 août 2016

« Skeptic » de Juin 2016 (vol 21, n°2) : numériser un cerveau et la conscience

Skeptic-21-2-201606.jpg Suite du résumé du dernier numéro de Skeptic... (premier épisode : ici, suivant : ici) Avis personnels en italique..

Numériser un cerveau & le copier

C’est le dossier du numéro où scepticisme, matérialisme, transcendance se mélangent allègrement.

Qui commence de manière bizarre puisque le premier article de Kenneth Hayworth démonte par avance le deuxième du très sceptique Peter Kassan, qui discutait de l’impossibilité de dupliquer un cerveau, état des pensées inclus.

Les problèmes techniques évoqués par Kassan couvrent la modélisation de 85 milliards de neurones et 85 billions de synapses (alors que nous ne savons encore modéliser qu’un ver à 302 neurones et 7000 synapses). Si même c’était possible, le coût en serait faramineux. La précision ne serait jamais suffisante pour un tel système chaotique. Un cerveau numérisé pourrait paraître conscient mais ce ne serait que notre interprétation extérieure.

Pour Hayworth par contre, il n’y a pas d’objection de principe à une description complète d’un cerveau, et Kassan n’est pas au courant des progrès foudroyants de ces dernières années. Ce qui ne veut pas dire que nous ayons une chance de pouvoir dupliquer à l’identique un cerveau dans un avenir proche, mais c’est envisageable à très long terme. (Je passe sur l’avalanche de termes techniques, je n’ai évidemment pas le début de la moindre qualification pour juger de la plausibilité de la chose.)

Des rétines artificielles (ça commence tout juste) ne posent pas de problème, pourquoi cela en poserait-il pour le reste de notre corps et du cerveau ? C’est le matérialisme : si on suppose que le cerveau est uniquement gouverné par les lois de la physique, alors on peut remplacer chaque paquet de neurone par une simulation équivalente, pourvu que les interfaces soient respectées. Et au final on obtient un cerveau numérisé strictement équivalent.

Le problème de la conscience

Et la conscience ? On pense savoir où elle se logerait. Le phenomenal self-model (je n’ai pas de traduction française) est une structure qui regroupe actions et états du cerveau et semble agir comme un centre de contrôle. Les neurones concernés couvriraient de grandes parties du cortex, de l’hippocampe, du ganglion basal. Les modèles du cerveau actuel, tous matérialistes, impliquent donc qu’une conscience peut être copiée, comme un programme... et reproduite en plusieurs exemplaires !

Un autre article de Robert Lawrence Kuhn (présentateur d’une série télévisée philosophique) continue sur ce problème de la conscience. Il rapproche ce problème de celui de la Singularité, ce moment où un cerveau électronique nous dépassera. Pour Kuhn, les problèmes technologiques ou la mécanique quantique ne sont pas des obstacles à un cerveau numérique : l’« éléphant dans la pièce », c’est le problème de la conscience. Si nous comprenons parfaitement ce qui cause la conscience, nous pouvons la reproduire en silicium, comme un cœur artificiel. Mais pour d’autres penseurs, simuler n’est pas reproduire (une simulation d’un ouragan n’est pas mouillée) et un cerveau numérique ne serait qu’un « zombie ».

Le support de la conscience

Le substrat biologique à la conscience est-il nécessaire ? Kuhn développe certaines entretiens avec spécialistes et scientifiques de renom, mais aucune certitude n’apparaît. Roger Penrose depuis longtemps pense que la conscience n’est pas calculable et se cache dans l’indéterminisme quantique. Cela reste à prouver (après tout, tout est quantique si on descend assez bas). Pour Ray Kurzweil, les ordinateurs arriveront au stade où ils diront eux-même qu’ils sont devenus conscients, et participeront au débat pour définir les critères.

Toujours pour Kurzweil, il n’y a pas de critère objectif, scientifique, permettant de savoir si un autre être est conscient ou un zombie. Nous ne pouvons être sûrs que pour nous-mêmes, et nous l’accordons aux autres humains par analogie. Si un robot se mettait à exprimer toutes les caractéristiques de la conscience, nous lui accorderions aussi — et il vaudrait mieux, sinon le robot serait furieux ! Au-delà de la Singularité, d’autres formes de conscience pourraient même apparaître.

Fondamentalement, y a-t-il besoin d’autre chose que de nos neurones ou d’une simulation pour arriver à la conscience ? Kuhn énumère les différentes théories autour de sa nature :

  • matérialisme : la conscience est un état physique, mesurable, reproductible (ce que laisse supposer l’état actuel de la science) ;
  • épiphénomènalisme : la conscience n’est qu’une apparence, elle existe mais n’est en réalité jamais le moteur des actions du cerveau (l’« écume de la vague ») ;
  • physicalisme non-réductible : la conscience reste le produit de l’activité physique du cerveau mais est un phénomène émergent, non physique, lui ;
  • conscience quantique : la conscience n’est pas calculable et se niche dans les équations quantiques ;

Jusque là on reste dans un cadre physique et scientifique, et un ordinateur conscient reste envisageable. Avec les théories qui suivent, cela est plus discutable :

  • qualia comme force : la conscience est indépendante du monde physique habituel, quantique ou pas, comme une nouvelle force ;
  • qualia comme espace : idem, mais qualia est une structure totalement différente de la réalité (nouvelle dimension...) ;
  • panpsychisme : tout dans l’univers possède une particule de proto-conscience, qui peut s’agréger en « vraie » conscience ;
  • dualisme : la conscience réside dans un univers totalement détaché, une telle âme notamment peut exister indépendamment du cerveau (vision de nombre de religions) ;
  • conscience comme réalité ultime : seule la conscience existe, et l’univers physique émane de la « conscience cosmique » (voir certaines religions asiatiques).

De l’aspect pratique

L’importance de la conscience chez les robots aura un jour un aspect pratique, puisqu’ils conquerront un jour l’univers (en tout cas plus vite que nous, humains de chair) (cas extrême : les sondes autoréplicantes de von Neumann). Une colonisation par des machines intelligentes mais inconscientes ne serait pas philosophiquement la même chose que par des robots conscients, que nous pourrions prendre pour nos enfants — ou nous-mêmes, si nous nous sommes téléchargés dans ces robots voyageurs. Et ces futures (super-)intelligences artificielles, nécessiteront-elles la conscience ?

Autre aspect pratique, l’immortalité. Suivant les options ci-dessus, elle est possible, ou pas (création de zombies), et la duplication d’une conscience est possible, ou pas. Si la duplication est possible, on aura des indices pour trancher entre les théories précédentes : une même conscience copiée plusieurs fois donnerait-elle lieu à plusieurs consciences indépendantes qui ne se sentiront pas différentes de l’original, resteront-elles liées dans une même conscience, ou celle-ci se fragmentera-t-elle ? La conscience originale est-elle détruite avec le corps original ?

Je ne commenterais pas ce débat qui me passe très au-dessus. Je me bornerais à citer deux bouquins de SF assez exigeants :
- la
Cité des permutants de Greg Egan, sur la conscience et son besoin d’incarnation physique ;
-
Accelerando de Charles Stross, sur la Singularité, les consciences numérisées et dupliquées, dont j’avais parlé ici.

vendredi 26 août 2016

« Skeptic » de Juin 2016 (vol 21, n°2)

Skeptic, l’ennemi des illuminés et des mystiques, a rarement plané aussi haut. Le dernier numéro s’intéresse notamment à la neurologie de science-fiction, à l’exégèse psychiatrique et à l’Apocalypse qui vient, qui feront l’objet d’autres billets. Résumé du reste :

Skeptic-21-2-201606.jpg

Vaccin contre la grippe

À propos du vaccin contre la grippe, la rubrique médicale dézingue les habituels arguments des anti-vaccins.

En vrac : le thimerosal n’est pas systématique et non, il ne cause pas d’autisme ; on peut avoir la grippe adulte sans jamais l’avoir eue avant ; le vaccin ne donne pas la grippe ; la maladie est plus dangereuse que tout effet secondaire ; vous rêvez si vous pensez vous protéger avec des plantes ; la grippe n’est pas bénigne ; le vaccin ne coûte pas cher (en tout cas moins qu’être malade) ; et évidemment il n’est pas « naturel » mais tant mieux puisque dans ce cas la nature vous tuerait (“Medecine is all about trying to keep nature from hurting people”) ; le formaldéhyde encore présent dans le vaccin est négligeable par rapport à celui naturellement présent chez nous ; etc.

Le vaccin n’est pas infaillible (il faut que la souche soit bonne pour une protection quasi-parfaite) mais une immunité partielle protège déjà les plus faibles (personnes âgées, immunodéprimées et très jeunes enfants) en réduisant la propagation (immunité de groupe).

Évidemment, des arguments basés sur des méta-études scientifiques ne valent rien quand on croit que tous les scientifiques sont vendus aux labos pharmaceutiques.

Le cycle de la violence

Des enfants maltraités répéteront-ils ces actes sur leurs propres enfants ? L’argument a été utilisé pour retirer préventivement des enfants à des parents à l’enfance malheureuse. Intuitivement il y a un risque, et effectivement ceux maltraités d’une manière ou d’une autre dans l’enfance sont surreprésentés parmi les personnes dépressives, suicidaires ou violentes. Mais on ne parle jamais des résilients, ceux devenus des adultes qui ne feront pas parler d’eux (même si leur vie reste marquée) — et ils sont de loin la majorité !

Si l’on suit sur 30 ans toute une population d’enfants maltraités, de manière rigoureuse (groupe de contrôle de même environnement, validation de la réalité des mauvais traitements, etc. — ce n’est pas facile) on constate que la criminalité des jeunes adultes est plus élevée, mais pas énormément (l’étude citée donne 21% contre 14% dans le groupe de contrôle).

Les auteurs ne trouvèrent pas de preuve de transmission intergénérationnelle des abus physiques, sachant que les enfants de parents d’enfance difficile sont plus surveillés (et sensibilisés) que d’autres. Une autre étude australienne conclut aussi à la non-transmission des violences sexuelles.

Bref : la plupart des enfants surmontent les épreuves, par caractère, chance, et/ou grâce au soutien d’autres personnes. S’il y a séquelles, leurs propres enfants n’en subissent pas les conséquences (en tout cas pas plus que dans la population générale et en termes de maltraitance).

Carol Travis conclut qu’il ne faut pas relâcher la surveillance quant à la détection des mauvais traitements aux enfants, mais qu’ils ne faut pas voir ceux-ci comme de futurs criminels en puissance. Cela rajouterait à leur malheur. À l’inverse, de mauvais traitements dans l’enfance ne sont pas une excuse suffisante chez un adulte pour son propre comportement.

Divers

  • Après une décennie, le « dessein intelligent », cette forme de créationnisme soft qui se voulait aussi scientifique, est en déclin aux États-Unis, faute d’avoir atteint aucun de ses objectifs, et après bien des débats et procès qui lui ont bloqué l’entrée des écoles.
  • J. Howard Siegel signe un article un peu provocant sur le mouvement « anti-anti-science » qui va trop loin : “because science”est une réponse parfois un peu méprisante, voire conservatrice à tout questionnement sur le fonctionnement de la technologie ou de la science. (Ah, ce bon vieux débat entre science établie parfois sclérosée et contestation oscillant entre le « cela reste à prouver » et le grand n’importe quoi. Y a pas de réponse simple à part de rester ouvert sans l’être trop...).
  • Les pages pour la jeunesse s’étendent sur une longue tradition de plantes carnivores géantes et autres vignes vampires dans la littérature de la fin du XIXè et du début du XXè siècles. Tout semble parti de New York en 1874, avec un pseudo-reportage sensationnaliste mais totalement imaginaire sur Madagascar, ses tribus barbares et son arbre carnivore. La plante décrite n’est pourtant pas réaliste : elle a des tentacules (inconnues chez les plantes) et compile quasiment toutes les adaptations connues des diverses plantes carnivores (une impossibilité évolutionniste). L’article a eu du succès et été maintes fois reproduit... y compris à Madagascar, où la rumeur locale l’a repris !
    Les plantes carnivores, assez répandues en Europe n’ont été reconnues comme telle que récemment (XVIIIè siècle) et peu étudiées jusque vers l’époque de l’article, justement.

À suivre dans :
Numériser le cerveau et le problème de la conscience
Saint Paul et l’épilepsie

mardi 16 août 2016

Presque 10 ans et bien plus qu’un carton

C’était il y a presque 10 ans : je changeais d’employeur, et les six années précédentes tenaient dans un carton.

Aucun regret : en migrant vers un autre domaine (où j’ai dû me reformer mais toujours dans le merveilleur monde des SSII), j’ai appris plein de choses, rencontré plein de collègues et clients sympas et différemment compétents, qui m’ont en général supporté, en tout cas qui valaient le coup d’être connus ;

Mais quand les roues tournent, que les entreprises se font manger, et qu’on se retrouve à travailler pour une entité qui n’a plus grand-chose à voir avec celle qui nous a embauché (même en faisant attention au syndrome « c’était mieux avant » et même si les humains dans les bureaux restaient en gros les mêmes) ;

quand l’essentiel des droits du développeur relève de la science-fiction ou de l’utopie (pas de SSD sur un portable pro en 2016 ??!) ;

quand la techno découverte avec (presque) admiration à un moment périclite, gérée avec les pieds par son nouvel éditeur, gros prédateur sans soucis du développement, de la cohérence, des tests de régression ou du respect du client ;

quand mes audits deviennent implicitement la recherche du meilleur moyen pour le client de ne pas raquer le prix d’un appartement (pour... rien), voire à échapper à une amende de l’éditeur (ça devient son business model), et que plus généralement les clients cherchent parfois activement à se désengager de la techno dont on est référent (et justement pour cette raison) ;

quand faute de budget les clients ne font plus grand-chose d’autre que des migrations techniques sans aucun besoin créatif ;

quand le domaine entier où l’on exerce s’oriente dans deux directions différentes, aucune ne semblant vraiment excitante pour un câblé du SQL comme moi ;

quand on se demande ce qu’on fait là au milieu des bouchons, à polluer la ville et réchauffer la planète, juste pour aller ou revenir d’un bureau où l’open space bruyant et la simple (et agréable) socialisation provoquent un effondrement de la productivité, où la connectivité est parfois inférieure à celle de la maison, et quand cette transhumance quotidienne est source de stress (parce que traverser l’agglomération à l’heure de pointe pour être à 18h30 à la fin du périscolaire, c’est pas de la tarte sans partir trop tôt) ;

alors il est plus que temps de se dire qu’il faut voir ailleurs.

Ailleurs mais pas n’importe où : on sait ce qu’on perd, pas ce qu’on gagne. Mon ex-employeur, aussi exaspérant qu’il soit par bien des côtés, n’est pas le pire sur ce créneau et j’avais ma niche confortable avec le réseau informel qui va bien. Mais cela aurait-il été le cas encore dans 2, 5 ou 10 ans ? Certains collègues peuvent encore jouer la montre en attendant la retraite, pas moi.

Dans un milieu où le jeunisme règne (ben oui, un jeune diplômé c’est pas cher et ça pose pas de questions quand on l’envoie à 170 km une semaine entière avec aller-retour quotidien en train), un reclassement devient de plus en plus difficile au fur et à mesure que les tempes grisonnent. Mon chef direct n’aurait pas voulu que je parte, mais il n’aurait sans doute pas le droit de me réembaucher !

Évidemment, entre penser à partir et le faire, il y a un monde, amplifié par le travail en cours à continuer d’assurer, la difficulté à vouloir changer et d’employeur et de créneau (et la réflexion sur lequel), les contraintes familiales, mon manque flagrant de sens de l’aventure... Vive l’informatique moderne et ses sites d’offres d’emploi, même si ce sont plutôt les hasards du réseau informel qui m’ont mené là où je vais.

Les prochains mois vont être denses. Mais je me demanderai sans doute moins à quoi je sers dans l’existence – en tout cas pas à enrichir un éditeur qui n’en a rien à battre de ses clients.

(En attendant, vider 10 ans de bazar dans mon armoire, puisque j’avais la chance d’être en général en agence, a pris bien plus de temps et quelques bacs Ikéa de docs de formation à garder, audio-électronique personnelle, exceptionnels goodies, et, ce qui donne presque envie de rester, les cadeaux de départ des collègues.)

vendredi 5 août 2016

« Syzygie » de Michael Coney

Le britannique Michael Coney n’est pas très connu mais certaines de ces œuvres m’ont marqué. La nullité et/ou la duplicité d’un gouvernement d’incapables ou de médiocres qui néglige les petites communautés, les catastrophiques effets de foule dans une population, ou la manque de vision à long terme reviennent fréquemment. Malgré tout les romans restent optimistes, et on sent de la tendresse pour le commun des mortels.

Syzygie tire son nom d’un phénomène astronomique. En l’occurrence une conjonction des six lunes d’Arcadia, paisible planète colonisée depuis des décennies mais encore très rurale. La précédente conjonction, 52 ans plus tôt, avait donné lieu à de nombreuses violences. Dans ce monde manifestement ni informatisé ni connecté, la mémoire collective de l’événement reste étonnamment floue.

Ces phénomènes réapparaissent avec la nouvelle conjonction, avec de nombreux phénomènes écologiques bizarres. Pourquoi les villageois se querellent-ils violemment ? Comment est morte la fiancée du héros (un scientifique un rien misanthrope, donc l’observateur détaché idéal des mouvements de foule et leur cible favorite), quelques temps auparavant ? Comment réagir face à une intelligence extérieure qui n’a jamais côtoyé d’autre intelligence ? (Ça m’a fait penser à la distinction raman/varelse de Orson Scott Card dans les suites de la Stratégie Ender).

Roman assez court, à conseiller à tous y compris vos ados.

dimanche 17 juillet 2016

Les mythes du terrorisme (Michael Shermer)

Histoire de relever le désastreux niveau médiatique après les tragiques attentats de Nice, voici le résumé de Myths of terrorism, un article de 2015 de ma revue américaine préférée, Skeptic, avec une vision assez américaine mais sur une longue durée du terrorisme en général. Remarques personnelles en italique.

Michael Shermer (ex-fondamentaliste chrétien passé chef de file des sceptiques) a pour conviction que l’humanité, contrairement aux apparences, s’améliore, et en tient pour preuve l’avancée des droits des minorités et le nombre décroissant de meurtres et autres massacres sur le long terme. (Un exemple extrême et récent cité par ces gauchistes du Figaro : deux tiers d’homicides en mois à Paris en vingt ans’’ ; sur une tendance plus globale en France, voir la Voix du Nord)

On lui oppose souvent le contre-exemple du terrorisme, apparemment une régression majeure. Mais même cela est sur la pente descendante, et en fait noyé dans le bruit statistique des décès (malgré le bruit médiatique). Alors, pourquoi en avons-nous tant peur ?

Le terrorisme est une attaque par des entités non étatiques contre des non-combattants, et vise à faire régner la terreur — et à empêcher tout raisonnement rationnel. Shermer tient à faire rendre gorge à sept mythes :

Mythe 1 : les terroristes sont le Mal incarné

« Ils nous attaquent parce que nous sommes le Bien », et eux sont purement maléfiques — c’est le mantra de Bush en 2001 par exemple, et cela revient encore de nos jours. Mais ce n’est pas la motivation première des kamikazes. Une étude a établi que pour beaucoup leur motif est la vengeance : contre l’Amérique qui frappe où elle veut (Afghanistan, Irak, Yémen...), contre Israël... (et en France contre ces blasphémateurs de Charlie Hebdo, contre les frappes françaises en Syrie, contre les lois sur la laïcité...)

Plus qu’étendre la Charia, les terroristes pensent protéger leurs coreligionnaires.

Daesh ou les Talibans sont très doués pour monter en épingle la moindre bourde de ciblage des frappes occidentales. Goebbels faisait pareil après les bombardements alliés, nettement moins ciblés. En conséquence, toute riposte de notre part doit être soigneusement pensée pour ne pas être récupérée. C’est pour cela que les Américains n’ont pas déployé toute leur armée contre Daesh, le remède serait peut-être pire que le mal, et certains proposent qu’ils se retirent. Beau dilemme pour Obama et son successeur.

Une grosse partie des auteurs d’attentats-suicide sont des jeunes, où une cause, les effets de groupe, la camaraderie, la promesse de gloire sont importants (et ce sont même des éléments de cohésion majeurs de toutes les armées régulières !), et les promesses des vierges au Paradis comptent moins que le statut et le prestige social qui rejaillissent sur la famille d’un combattant tombé contre l’ennemi.

Mythe 2 : Les terroristes sont organisés

Il n’y a pas de réseau centralisé des conspirateurs contre l’Ouest. (Un tel réseau ne tiendrait pas face aux capacités de renseignements ennemies.). La mouvance terroriste est décentralisée, auto-organisée, et constituée de sous-réseaux complexes n’ayant rien à voir (clubs de sport locaux...).

Ce qui, dirais-je, les condamne à un amateurisme éternel, même dangereux. Daesh ou les Talibans ne développeront jamais un État fort avec des infrastructures qui seront autant de cibles. Des groupes terroristes ne peuvent que végéter tapis dans une population, ou dans les zones de chaos comme l’Irak, la Syrie, la Lybie, ce qui ne les empêche pas de rester dangereux. Pour survivre, de tels groupes sont condamnés à évoluer vers une structure mafieuse, féodale, politique... où l’on revient dans le champ rationnel, avec des buts différents, une violence qui n’est plus une fin en soi, et d’autres moyens de pression.

Mythe 3 : Les terroristes sont des génies du mal

Le 11 septembre est un plan bien organisé mas une exception (dans le contexte des attentats sur le sol américain). La plupart du temps, une fois la tête neutralisée ou loin du réseau principal, ne restent que des « imbéciles incompétents ». Michael Shermer énonce quelques exemples de plans lamentablement ratés aux États-Unis. Même à Boston, les frères Tsarnaev n’avaient rien planifié.

(Et l’attentat de Nice est un nouvel exemple de pauvre type solitaire utilisant une technique tout ce qu’il y a de plus basique et low-cost. On pourrait citer aussi la mode palestinienne des attentats au couteau à l’aveugle, le degré zéro du machiavélisme — plutôt du désespoir.)

Mythe 4 : Les terroristes sont pauvres et sans éducation

Non, il ne suffit pas de leur payer des écoles pour que l’éducation fasse de tout le monde des pacifistes. Les terroristes proviennent au contraire plutôt des couches moyennes sinon aisées (cf 11 septembre, Londres...). La pauvreté n’a pas grand-chose à voir avec le terrorisme.

(Pourtant, on retrouve souvent le prototype de la petite frappe qui se trouve un but dans la vie en virant djihadiste. Cela ne veut pas dire que ce sont des crétins incultes. Mais Shermer se concentre surtout sur les États-Unis, où le vivier des djihadistes locaux est bien différent de l’européen.)

Mythe 5 : Le terrorisme est une menace mortelle

Comparé à tous les homicides commis aux États-Unis, le terrorisme relève du « bruit statistique », même en tenant compte du 11 septembre.

Le contre-exemple serait la Norvège, où un terroriste (d’extrême-droite cette fois) a fait exploser les statistiques des meurtres en un seul massacre — mais la Norvège n’a rien à voir avec les États-Unis. En tout cas, les pertes humaines et matérielles terroristes sont d’un ou deux ordres de grandeur inférieures aux pertes aux moins de 1000 homicides volontaires, 10000 suicides ou 5000 morts par accident de la route annuels en France. Évidemment, c’est en partie parce que les forces de l’ordre cherchent activement les terroristes. Mais nous avons toujours tendance à surestimer un danger effrayant par rapport aux simples accidents.

Mythe 6 : Les terroristes vont obtenir une bombe nucléaire ou une bombe « sale »

Construire une bombe atomique est très complexe et rien n’indique que des terroristes aient réellement essayé. Les sources radioactives sont tracées, et celles perdues ne représentent pas de danger à cette échelle-là.

Mythe 7 : Le terrorisme fonctionne

Shermer cite une étude de 42 groupes terroristes sur plusieurs décennies : seuls le Hezbollah au Sud Liban et les Tigres tamouls sont parvenus à établir un pouvoir durable. (Peut-on ajouter Daesh, qui a construit un embryon d’État, même si son avenir est sérieusement compromis ?)

Les prises d’otage et meurtres de prisonniers entraînent des réponses violentes de la part des opinions publiques et des États — or il faudra bien finir par négocier avec eux un jour. Les exigences des terroristes étudiés (du moins ceux à l’ancienne, voir plus bas) sont en fait rarement politiques, ils veulent plus souvent de l’argent ou libérer un prisonnier.

Les démocraties encaissent mieux le terrorisme malgré leurs lois moins sécuritaires, car elles s’interdisent les contre-mesures disproportionnées. Les résultats des terroristes sont en général nuls, rarissimes sont ceux qui obtiennent des résultats politiques. Les mouvements disparaissent généralement en quelques années.

(Il faudrait lire How Terrorism End’’, le livre cité, peut-être aborde-t-il le thème central de la définition de terrorisme, notamment par les vainqueurs. Pétain nommait « terroristes » nos Résistants (qui n’ont rien réussi seuls d’ailleurs) ; Assad appelle terroristes ses opposants, qui ne se définissent pas comme tels et la mention n’arrivera pas dans les livres d’histoire locaux s’ils arrivent au pouvoir ; Poutine nomme terroristes les Tchétchènes qui s’opposent au pouvoir russe, dont certains se sont effectivement rabattus sur le terrorisme ; en Afghanistan comme en Irak la guerre a également une dimension nationaliste ou ethnique, il n’y a pas que l’influence des émules de Ben Laden. D’ailleurs la CIA ne devait pas le cataloguer Ben Laden « terroriste » à l’époque où il attaquait l’armée soviétique. La composante terroriste n’est parfois qu’un élément d’un mouvement plus vaste mais pacifique, et la puissance dominante a souvent un gros intérêt à confondre les extrémistes avec l’« adversaire » classique. On retrouve le bon vieux phénomène qui consiste à se débarrasser des bonnes volontés chez soi comme chez l’adversaire pour ne garder que des épouvantails.

Ajoutons que l’article Apocalypse soon de Phil Torres dans le dernier Skeptic s’étend sur la mutation des motivations terroristes : autrefois nationalistes ou mafieuses comme le décrit Shermer, elles sont en train de changer vers un extrémisme à visée apocalyptique, typique des sociétés en changement brutal, visant à restaurer un monde parfait, en détruisant l’actuel : tuer n’est plus un moyen pour une fin mais le but en soi. Et l’article avance que cela en empirant vu l’explosion démographique et les avancées technologiques.

Tout ça pour dire que ce point « le terrorisme ne fonctionne pas » se base sur une mentalité qui n’est plus celle de l’étude citée. Non que je crois que le terrorisme actuel puisse marcher à long terme directement. Indirectement, il fait des ravages sur le niveau intellectuel du politique moyen aux États-Unis ou en France...)

Voir aussi : la stratégie de la mouche

« Pour la Science » n° 464 de juin 2016

Je sais, je suis en retard. Petit numéro sans grand-chose de passionnant à retenir pour moi. pls_0464_200px.jpg

Didier Nordon

  • Qu’une œuvre soit « datée » ne devrait pas être en soi un problème, toutes les grandes œuvres artistiques ou philosophiques le sont. Il y a problème si l’œuvre ne semble plus contenir que l’ambiance ou le style de l’époque.
  • On néglige trop un universel : le déchet. La vie sur Terre ne tient que grâce aux déchets (électromagnétiques) de l’activité du Soleil.
  • Les gens conscients d’être influencés par la mode vestimentaire sont plus nombreux que ceux conscients de l’être par la mode intellectuelle.
  • Didier Nordon met en parallèle la version classique de La laitière et le pot au lait, pleine de détails populaires qui en appellent à tous, et celle d’un physicien qui la résumerait à la forme du pot et le rythme de marche. L’écrivain exprime un cas particulier, mais où tous se reconnaîtront, et le physicien réduit jusqu’à l’os, pour arriver là aussi au cas général.

OGM : débat manipulé

Une tribune de Yves Bertheau dénonce les procédés très cavaliers du Haut Conseil des Biotechnologies (dont il a claqué la porte). De nouveaux procédés pour créer des OGM seraient prétexte à une procédure de validation allégée par rapport à l’existante, alors que le résultat final est le même : l’ajout d’un fragment d’ADN ou ARN inconnu jusque là dans l’organisme cible.

Il est aberrant que des cultures traditionnelles aient plus de contraintes que de nouveaux OGM. La coexistence peut être possible mais, à cause de la dispersion par les vents, plutôt entre régions entièrement dédiées aux modèles OGM ou non-OGM.

Pi

Dans la suite du précédent numéro, Jean-Paul Delahaye décrit maintes méthodes, physiques ou mathématiques, plus ou moins intuitives, pour calculer π. Il se trouve vraiment dans les endroits les plus inattendus : ensemble de Mandelbrot, conjecture de Syracuse, choc de billes élastiques, voire Jeu de la vie !

Cryptage quantique

Rien de bien neuf : l’ordinateur quantique n’en est qu’au prototype, mais il menace la cryptographie traditionnelle. Par contre, il autorise d’autres méthodes avec une confidentialité parfaite, qui commencent à se mettre en place.

Quant à la théorie de la chose, ça me passe au-dessus. Ce passage me laisse rêveur : « Les corrélations monogames assorties à une quantité même faible de libre arbitre suffisent pour protéger notre vie privée. »

Divers

  • La meilleure façon d’empiler des oranges a occupé les mathématiciens pendant presque quatre siècles. Képler avait déjà conjecturé que les pyramides sur les étals étaient l’optimum ; en 1998 ce fut enfin démontré formellement — mais seulement pour le monde réel en 3D. Pour les oranges en dimensions 8 et 24, c’est fait depuis peu. Ces résultats servent dans les logiciels pour la correction d’erreurs de transmission.
  • Homo naledi : on en sait encore peu sur cet ancêtre, à l’âge encore inconnu, retrouvé récemment en Afrique du Sud dans une grotte quasi inaccessible — il a fallu sélectionner des paléontologues, uniquement des femmes, sur des critères de minceur pour se glisser dans l’étroit boyau. Comment quinze individus de tous âges se sont-ils retrouvés là ? Il s’agirait bien d’une pratique funéraire, ce qui serait étonnant pour une espèce qui tient à la fois de l’homo et de l’australopithèque. L’analyse des milliers d’os va durer longtemps.
  • Le bassin de la femme évolue avec l’âge (optimum d’élargissement vers 25 ans) mais aussi les hormones : quel est l’influence de l’alimentation sur les difficultés à l’accouchement ?
  • On va pouvoir remplacer des catalyseurs chimiques par des champs magnétiques. Encore une branche de la chimie qui s’ouvre.
  • Les garçons ne sont pas si nuls en lecture par rapport aux filles, il faut juste ne pas présenter l’exercice comme un test mais comme un jeu. (Ça corrobore l’expérience de mon épouse, dont les élèves ont surtout un problème de motivation et ne cherchent même pas essayer.)
  • La science africaine démarre !
  • L’imparfait du subjonctif revient à la mode, du moins à l’écrit : la version correcte est à deux clics grâce à Internet.
  • La fraude fiscale est vieille comme le monde : des tablettes assyriennes révèlent des astuces de marchand pour contourner taxes et péages.
  • Les prises de sang peuvent à présent suffire pour détecter des cancers.
  • Une exoplanète aux anneaux géants a été détectée, et ainsi, indirectement, sans doute la première lune hors de notre système solaire. Je suis fasciné par les courbes de luminosité de l’étoile qui ont permis de démasquer la planète.
  • Même en buvant jambes écartées, une girafe doit faire monter l’eau le long de son œsophage sur deux mètres en hauteur. Remplir la bouche et lever la tête des dizaines de fois serait trop long, et dangereux pour le cerveau car la variation de la pression sanguine sur un animal aussi grand est d’une demi-atmosphère, même si le système sanguin est adapté. Le principe de la paille semble possible (les auteurs de l’article sont parvenus à aspirer à deux mètres de haut), mais en fait la girafe fait l’inverse : elle remplit son œsophage d’eau sur le principe de la pompe à piston, qui refoule de l’eau depuis le bas. Il suffit que sa mâchoire sache se fermer malgré le poids des 5 kg d’eau dans l’œsophage.

mercredi 6 juillet 2016

Nathalie Henneberg

Ma revue de SF préférée, Galaxies, a sorti un dossier sur Nathalie Henneberg, et ça n’a pas raté : je relis en rafale tous les tomes que j’ai sous la main (en bonne partie hérités de mon père, car la dame est peu republiée depuis ma naissance, hélas !).

N_Henneberg_La_Plaie.jpgElle était exactement le genre d’auteur entre deux mondes (on dit aussi « le cul entre deux chaises » ) que j’aime en ce moment : Nathalie Henneberg n’est pas née française mais russe, s’est réfugiée en Syrie après la Révolution de 1917, et a épousé d’un militaire français, témoin de la Seconde Guerre Mondiale.

Elle mélange allègrement romantisme, souffle épique et fatalité slaves, éléments rationalistes plus occidentaux et science-fiction de l’époque « fusées et fulgurants ». Elle détonne dans le monde très rationnel de la SF du XXè siècle.

N_Henneberg_Le_Sang_des_astres.jpgJ’avais parlé ici de la Plaie, que j’adore, et de sa suite Le Dieu foudroyé ; mais aussi du Sang des astres, beaucoup plus dispensable (quoique Pierre ne serait pas d’accord).

Je viens de relire la Rosée du soleil, qui commence comme une mauvaise histoire d’astronautes perdus sur une planète, et dérive dans l’heroic fantasy noire avec des reines-déesses.

Un de ses premiers succès, le Mur de la lumière (republication de An Premier, Ère spatiale), mélange allègre le space opera, des mutants, des réminiscences atlantes et un roman policier à huis clos à l’ancienne.

Avec le dossier, Galaxies avait publié Kheroub des Étoiles, dernière œuvre, jamais publiée, sans plus grand rapport avec la science-fiction, au point que l’on pourrait la transposer aux temps d’Ulysse ou du Graal en changeant une poignée de mots. Plus encore que dans le Dieu foudroyé, les ellipses nuisent à la lisibilité, et la rationalité des personnages-archétypes devient accessoire.

La subtilité n’est pas le rayon des Russes et Nathalie Henneberg ne lésine pas sur l’eau de rose : les jeunes gens innocents des deux sexes se pâment devant (suivant leur sexe) leur sauveur mi-boy scout mi-demi-dieu ou devant une reine quasi-déesse. Une pesante dose de catastrophisme provient des guerres que Nathalie Henneberg a vues en Russie ou en Syrie. Les personnages sont rarement gris clair-gris foncé, le manichéisme règne — parfois au sein d’un même personnage ! Ajoutons un peu de psychanalyse de bazar : il y a peu de mères plus indignes que celles de ses livres, il paraît que Nathalie Henneberg ne s’entendait pas avec la sienne. Les turpitudes internes des personnages sont plus travaillées que l’arrière-plan technologique parfois risible.

N_Henneberg_Le_Dieu_foudroyé.jpgDans les anciens comme les derniers livres, les personnages principaux sont toujours des archétypes, quasi-explicitement. Pas forcément parfaits, parfois maléfiques mais souvent surhumains. Le parallèle avec les demi-dieux ou les Atlantes est parfois explicite, parfois plus ténu. Comme dans les tragédies grecques, ça ne fait pas leur bonheur : soit ils ne savent pas maîtriser leur don, soit ils en usent pour le pire plus ou moins volontairement, soit le monde veut les éliminer [1], ces options ne s’excluant nullement entre elles. Et le temps qui passe ne change rien, car c’est un cycle et les réincarnations sont courantes.

Vue la génération de la dame, on pardonnera quelques clichés plus très politiquement corrects, notamment les comportements stéréotypés des femmes-enfants énamourées ou sur des remarques sur le côté hystérique et instable des dames que ces crétins de mâles sont évidemment incapables de comprendre.

Stylistiquement, j’ai l’impression que les parties les plus faibles, sinon carrément mauvaises, sont celles se voulant rationnelles, dans le fil de la SF des années 50 un peu naïve, explicative (simplette ?). Une fois l’histoire en place, et le mode épique enclenché, parfois sans trop se soucier que le lecteur suive, on change de dimension, se fait emporter, et tant pis si la vérité scientifique ou la cohérence de l’histoire passent à la trappe — et c’est un cartésien qui parle —, tant pis pour quelques aspects devenus kitsch.

Mais c’est justement souvent cela qui frappe et qui plaît : un mélange nettement plus corsé que Star Wars, car écrit de manière plus lyrique et moins simpliste, avec du vocabulaire, souvent là d’ailleurs plus pour le clinquant des mots que pour leur sens. Il faut lire Henneberg plus comme on lit le Graal ou le Seigneur des Anneaux, pas comme de la hard science ni même de la bonne fantasy « réaliste » comme l’Assassin Royal.

Pour les détails, voir sa page Wikipédia ou le dossier de Galaxies

Note

[1] Vieille tradition remontant au moins au À la poursuite des Slans de Van Vogt de 1946 ; des érudits connaissent sans doute plus ancien encore.

vendredi 24 juin 2016

Canicule & discrimination

La canicule revient, et avec elle une pénible discrimination de notre société.

Pendant que ces dames peuvent en général réduire et raccourcir textiles et chaussures jusqu’aux limites autorisées par la décence élémentaire, nous autres hommes de bureau sommes contraints par la pression sociale, le management, nombre de règles plus ou moins écrites, voire la fashion police, au pantalon long, aux chaussures fermées, donc aux chaussettes, voire aux chemises à manche longue. J’ai une pensée pour ceux condamnés à porter en sus une cravate par 40°. [1]

Écologiquement c’est un non-sens, à cause de besoins en climatisation supplémentaires par rapport au triptyque tee-shirt/short/sandale que la plupart d’entre nous adoptent spontanément chez eux.[2]. Le confort puis la santé pâtissent de l’écart important avec la température extérieure. Je ne parle pas des bus, du métro ou de la voiture, étouffants quand on est trop vêtu.

Nous sommes le pays de la mode : qu’attendent nos couturiers pour s’inspirer du meilleur du kilt, de la djellaba, du boubou, de la toge puis lancer tout un nouveau marché de vêtements d’été pour hommes !

Notes

[1] Et j’hallucine quand je vois des costards-cravate dans des pays tropicaux.

[2] Surtout dans mon bureau, où nous ouvrons les fenêtres pour éviter de geler mais le cas est extrême.

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