En général, quand la télé s’aventure dans la paléontologie, il n’y a que deux thèmes possible : les ancêtres de l’homme, ou les dinosaures. Nous ou les grosses bêbêtes bien méchantes.
Dans le premier cas, on couvre au plus les cinq derniers millions d’années de l’histoire de la planète ; dans le deuxième, les dates vont de -230 à -65 millions d’années dans le passé (de leur apparition à la fin du Trias à l’arrivée du gros caillou qui scella leur destin).

Les 3 milliards d’années avant les aventures des grands reptiles favoris des enfants sont en général passées sous silence ; comme si le diplodocus et le ptéranodon étaient apparus ex nihilo après la formation de la Terre.

Sur la Terre des géants

Exception à cette règle cet été, sur France 3 : passe Sur la Terre des géants, un docu-fiction de la BBC sur les bestioles d’avant les dinosaures. Le voyage commence au Cambrien (un demi-milliard d’années dans le passé !) et les premières formes de vie complexes, continue par la conquête de la terre ferme, les fougères géantes du Dévonien, les déserts infinis du Permien, et s’achève par le retour de la forêt luxuriante où s’ébattent les dinosaures. Les images de synthèse sont de toute beauté, et les araignées géantes du Carbonifère répugnantes à souhait.

On trouvera sur dinosauria.com un résumé avec quelques images. Attention, des commentateurs de dinonews.net hurlent contre les approximations massives : ces périodes nous ont laissé peu de fossiles, et pas mal d’hypothèses sur le comportement ou l’allure des divers animaux sont assénées comme des vérités. Effectivement, j’ai passé tout le documentaire à me demander quelle était la part de la « devinette éduquée » et celle de la raisonnable certitude paléontologique. Un docu-fiction grand public oblige à quelques approximations certes, mais quelques précautions oratoires n’auraient pas été superfétatoires.

Bref, ils restent quelques morales à retenir malgré tout :

  • Les monstres géants et agressifs sévissaient bien avant tyrannosaurus rex (qui en fait a été à la fois l’apothéose et un des derniers modèles du genre, puisqu’à l’âge des mammifères les animaux terrestres carnivores n’ont plus atteint ce calibre).
  • On parle parfois des scorpions comme futurs maîtres de la planète une fois que nous aurons tout fait sauter à la bombe atomique : en fait ils ont déjà constitué l’espèce dominante au Silurien (il y a un petit demi-milliard d’années seulement…) — facile, ils étaient les premiers animaux terrestres !
  • Le taux d’oxygène n’a cessé de varier au cours de l’histoire de la vie. Parti de zéro au moment où les premières algues inauguraient la photosynthèse, et rejettaient l’oxygène comme un déchet, le taux a atteint parfois des niveaux beaucoup plus élevés que l’actuel. Or beaucoup d’oxygène permet aux insectes d’être beaucoup plus gros. Et voilà pourquoi les libellules d’un mètre d’envergure n’existent plus. (Et les araignées et scorpions capables de boulotter des chats non plus, et c’est pas plus mal.)
  • Le moment le plus tragique, l’extinction du Permien, représente un gigantesque avertissement pour notre espèce.

L’extinction du Permien

Le Permien a marqué l’avènement des reptiles géants (pas encore des dinosaures). Le plus connu est le dimétrodon, celui avec une voile sur le dos. L’amplitude de l’extinction de la plupart des espèces à la fin du Permien (il y a presque exactement un quart de milliard d’années) renvoie la disparition des dinosaures au niveau de l’anecdote géologique, avec l’extinction de l’écrasante majorité des espèces, dont les mignons et connus trilobites.

S’il est à peu près certain que l’éradication des dinosaures a été causée par un impact météoritique majeur, l’autre grande théorie alternative, l’activité volcanique qui désorganise le climat, semble l’explication pour l’extinction du Permien. Je renvoie le lecteur à l’article de Wikipédia et surtout à celui sur le cheminement vers une théorie à base d’hydrates de méthane pour les détails, mais le scénario résumé est le suivant :

  • un des pires épisodes volcaniques de l’histoire de la planète crée les trapps de Sibérie, et au passage injecte des masses gigantesques de dioxyde de carbone dans l’atmosphère ;
  • l’effet de serre jouant, la température monte de 5°C et bouleverse l’écosystème, menant à une première extinction ;
  • à cause du réchauffement, les hydrates de méthane du fond des océans se mettent à libérer leur méthane — gaz, comme chacun sait, bien pire que le CO2 en terme d’effets de serre… ;
  • la température monte encore de 5°C et la Pangée (le supercontinent unique) se transforme en désert inhospitalier ;
  • selon ce que je lis ailleurs, alternativement ou parallèlement, du sulfure d’hydrogène libéré génère des pluies acides et troue la couche d’ozone ;
  • le tout en très peu de temps à l’échelle géologique (quelques dizaines de milliers d’années), et dans des circonstances géologiques défavorables (Pangée).

Je n’ai pas pas la qualification pour juger de la pertinence de la théorie, mais j’ai déjà lu ailleurs le scénario-catastrophe des hydrates de méthane dérangés qui lancent l’emballement de l’effet de serre. C’était même l’argument d’un livre de SF chroniqué ici l’an dernier (La mère des tempêtes de John Barnes) : une bombe atomique au mauvais endroit, et tout ce méthane provoque une hausse des températures qui transforme le moindre petit innocent cyclone en cataclysme de dimension planétaire.

(Histoire de prolonger la parenthèse SF : les lecteurs réguliers et attentifs se souviendronta des troödons évoqués ici l’an dernier, une espèce intelligente issue des dinosaures qui aurait, selon certaines hypothèses d’une plausibilité nulle, fait sauter sa planète d’une manière ou d’une autre et provoqué la fin du Secondaire. La rapidité de la crise du Permien, la rareté des fossiles de cette époque... permettraient de ressortir l’hypothèse : et si une espèce intelligente issue des dimétrodons ou d’un autre reptile de cette époque avait détruit sa planète par effet de serre, comme nous nous apprêtons gaiement à le faire ? La rareté des traces de l’époque masquerait l’apparition de la civilisation en question. Personnellement, je reste tout de même d’avis que la planète est suffisamment instable pour « se flinguer » toute seule sans invoquer d’espèce intelligente aimant jouer aux apprentis sorciers avec l’environnement.)

La boule de neige

Rappelons aussi que l’inverse du désert de la fin de Permien existe dans l’histoire de la Terre : la glaciation presque complète et intégrale des pôles à l’équateur, sur terre et mer, cela il y a trois quarts de milliard d’années, avant le Cambrien. La vie s’est probablement réfugié un temps au fond des océans. Le scénario semble encore assez débattu, mais la chute des gaz à effet de serre et la glaciation seraient dus à l’activité d’érosion lors de l’éclatement du supercontinent Rodinia (celui d’avant la Pangée), et nos sauveurs seraient cette fois les volcans qui ont réinjecté pas mal de CO2 dans l’atmosphère.

Le climat pourri et changeant ou caniculaire, et les saisons qui n’en sont plus, ne datent donc pas d’hier...