Par pur hasard, des scientifiques américains découvrent une émission répétitive, donc artificielle, dans le flux de neutrinos d’un point précis du ciel. Au fond d’une base militaire secrète, un groupe de scientifiques va s’arracher les cheveux pour décrypter la « lettre ». En est-ce une ? On sait d’entrée que ce sera un échec, mais dans quelle mesure ? Le livre raconte le Projet du point de vue d’un des principaux mathématiciens du Projet Master’s Voice, des années après que tout ait été rendu public, controverses incluses.
Le parallèle avec le projet Manhattan est constant, avec le secret total, la paranoïa, la base militaire dans le désert, les intrigues politico-administratives, et le conflit entre scientifiques idéalistes et les politiques et militaires capables de détruire la Terre avec les retombées du Projet. Le livre date de 1968, la Guerre Froide et la fin du monde sont l’arrière-plan de l’histoire.
Les pistes explorées pour déchiffrer la « lettre » et les disputes entre savants et services sont les passages les plus faciles, même si cela vole parfois assez haut. La lecture de ce livre ambitieux n’est pas toujours aisée, les digressions philosophiques sont nombreuses, sur le sens de l’histoire humaine et cosmique ; sur les intentions de l’Expéditeur ; sur ce qui peut être considéré comme un invariant universel et non lié à une culture ; sur l’utilisation des quelques retombées obtenues (comme un Néandertal heureux de se réchauffer auprès d’un feu allumé avec les plus importants livres de l’Histoire) ; sur le côté platonicien ou pas des mathématiques ; sur la possibilité de détruire l’humanité pour protéger son pays…
Il reste d’actualité. En 1968, à côté du risque d’apocalypse nucléaire, planaient déjà le risque de l’abrutissement généralisé par recherche d’un plaisir facile à obtenir, ainsi que celui de la généralisation de propos stupides et incohérents aux dépens des discours sensés et rationnels. J’ai grincé des dents.
Lem était polonais, mais les personnages sont exclusivement américains. La censure communiste de l’époque a dû laisser passer le livre car les seules critiques portent sur le fonctionnement du système militaro-politique américain qui ne pense qu’à construire des armes avec les connaissances venues de l’espace puisque le camp d’en face est supposé faire exactement pareil, pendant que des gens crèvent encore la dalle dans le monde. Le lecteur du Bloc de l’Est transposait de lui-même. Mais le livre est en fait assez intemporel, une fois oubliés les ordinateurs qui crachent des bandes de papier.
(Et pour rigoler : en 2009 paraissait un article de Sandip Pakvasa dans Physics Letters (extrait, page du PDF) sur la communication interstellaire par neutrinos, comme dans la Voix du maître. Idée inspirée par le livre, ou était-elle déjà dans l’air chez les physiciens en 1968 ? Communiquer entre étoiles avec des photons, dispersés et masqués par divers objets galactiques, avec plein de parasites, est vain. Cela pourrait expliquer que nous ne détections rien, comme si nous cherchions des signaux de fumée d’autres civilisations. Les neutrinos sont peut-être la voix privilégiée de communication des extraterrestres, et une détection serait envisageable.)
- Page Wikipédia du livre (seulement en anglais hélas)
- Critique de Laurent Leleu dans Bifrost 104


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