Parmi les choses qui m’énervent et me font douter du respect que l’industrie du livre porte à ses lecteurs[1], figure le changement répété de la tranche au sein d’une même série de bande dessinée.

Pourtant une BD est, dans le domaine grand public et financièrement raisonnable[2], ce qui se rapproche le plus de l’Œuvre d’Art qu’on aime montrer. Ce ne sont pas des livres de poches à empiler dans des cartons une fois lus. On pourrait penser que l’alignement esthétique des tomes, toujours plus nombreux à chaque série, sur les étagères, serait une préoccupation importante des artistes et commerçants que sont les éditeurs. Que nenni. La tranche d’une bande dessinée fait montre d’une labilité bien plus grande que son verso ou son recto.

Parfois l’œil ne relève qu’un changement du logo de l’éditeur ; ces gens-là sont chatouilleux sur leur image et considèrent que le grand public doit oublier du jour au lendemain leur ancien glyphe qui rendit tant de services pendant 20 ans. C’est le cas sur mes BDs de XIII[3] : le logo rond de Dargaud est remplacé à partir du tome 14 par un « DARGAUD » en toutes lettres, dix fois plus long, qui casse l’alignement des numéros de tome. Mais un manager a sans doute décidé que, faute de mieux, un changement d’identité visuelle était une nécessité pour relancer les ventes. Au moins la couleur blanche reste-t-elle du tome 1 au tome 17.

Toujours chez Dargaud, mes neuf tomes de Lapinot[4], de Lewis Trondheim, passent violemment du noir austère au bigarré, changement du « positionnement marketing » de la collection ou autre aberration de marketeux oblige.
C’est le contraire pour la dernière série de Bilal (la suite de la Trilogie Nikopol[5]) qui passe au noir complet au tome 3.
Lanfeust de Troy[6] a eu le bon goût de changer de graphie entre deux cycles[7], mais le spin-off Trolls de Troy a suivi au même moment, et a brisé son harmonie sur étagères au tome 5.

J’avais cru un temps, naïvement, qu’au lieu de prendre une série en cours de route, et m’exposer à ces perturbations esthétiques sur mes étagères - ainsi qu’à la possibilité si courante d’un arrêt total de la série avant la fin de l’histoire -, je serais plus avisé d’acheter en bloc les premiers tomes, souvent disponibles à un prix attrayant sous forme de coffret.
La déception fut grande. L’excellent et jubilatoire De capes et de crocs[8] a totalement modifié le graphisme de sa tranche à partir du tome septième.

Il n’y a que chez Fluide Glacial que je réussis à repérer une certains constance dans l’esthétique latérale, jusqu’à l’extrême inverse, puisqu’il est difficile de repérer les différentes séries à l’œil seul (Bill Baroud[9], Aimé Lacapelle[10]...).

L’éditeur de BD moyen pense-t-il vraiment que les premiers acheteurs vont acheter une deuxième fois les premiers tomes pour avoir une étagère bien uniforme ? Et y en a-t-il suffisamment qui le font pour que le « truc » soit aussi systématique ? Suis-je le seul à m’intéresser à ce problème[11] ?

Mise à jour d’octobre 2006 : Et paf, ça y est, « ils » viennent de frapper à nouveau, cette fois avec Sillage. Rââââhhh...

Notes

[1] Humour.

[2] Quoiqu’à 8 ou 9 € minimum, la pilule soit parfois dure à avaler...

[3] Série très commerciale que je n’achète plus que par nostalgie depuis au moins cinq tomes ; après vingt-deux ans, il serait temps que cela finisse.

[4] Une des mes bandes dessinées fétiche. À l’inverse de XIII, l’auteur a su s’arrêter à temps - de manière définitive, et cette fois trop tôt à mon goût.

[5] Très spécial et glauque, il faut aimer. Mais quand je disais plus haut que la BD est un art, c’en est la démonstration. Chaque case est un tableau.

[6] Série à orientation ados très prononcée, très saignante par moment. Son charme réside dans une foule de petits détails et d’allusions diverses.

[7] Rappelons qu’un « cycle » en bande dessinée correspond à une histoire entière ; il y a changement de cycle quand l’auteur ose enfin mettre un point final à sa première histoire après quatre à dix tomes, et que l’éditeur le convainc ensuite (avec moultes promesses de juteuses ventes) de reprendre monde et personnages pour une autre série de quatre à dix tomes. Il est conseillé d’attendre quelques années la parution complète du deuxième cycle pour savoir s’il vaut la peine d’être acheté, même si on a adoré le premier. Par exemple, le premier cycle de Voyage au bout du monde était excellent, le deuxième est décevant, le troisième hideux.

[8] Purement génial. Une démonstration que les textes et le scénario et le dessin peuvent être étudiés et originaux. Plein d’humour. Achetez.

[9] Septième degré, j’aime, comme presque tout de Larcenet, d’ailleurs.

[10] Bucolique et rural, second degré, j’adore.

[11] Très mineur certes par rapport à la faim dans le monde, les OGM, le sida, la guerre au Liban, la campagne présidentielle de 2007, mais aucune bataille pour un monde meilleur n’est trop dérisoire pour être menée.