Suite de ma lecture du passionnant Clovis de Michel Rouche. Tout ce qui suit provient de ce livre, à mes erreurs de compréhension près. Certaines dates et certains lieux semblent cependant discutés...

Plus que sur les exploits militaires, l’auteur insiste sur l’ensemble des raisons de la victoire de Clovis, pourquoi son royaume s’impose aux trois quarts de la Gaule, puis à la totalité avec ses fils.

J’ai parlé de la situation après les Invasions jusqu’à l’avènement de Clovis dans une Gaule divisée en quatre. Et cette carte de l’an 500 est un instantané pris peu après la chute de l’Empire d’Occident, au milieu du règne de Clovis.

Chrétien

La mémoire collective retient que Clovis se convertit après avoir appelé Dieu à l’aide sur un champ de bataille, et vaincu ; il gagne alors le soutien des Gallo-Romains et surtout de l’Église catholique, et conquiert la Gaule.

En fait, parmi les différents princes dans la Gaule immédiatement post-impériale, Clovis est initialement le seul non-chrétien !
Les Wisigoths et les Burgondes sont par contre déjà chrétiens... mais ariens, adeptes d’une variante du christianisme considérée comme hérétique par la papauté, l’Empire d’Orient, et nombre de Gallo-Romains influents comme Remi de Reims ou Geneviève de Paris. Les Wisigoths, alliés aux Ostrogoths de Théodoric, ariens eux aussi, dominent la situation depuis l’Aquitaine et l’Espagne ; ils sont moins tolérants que les Burgondes (sud-est de la Gaule).

De plus, les Gallo-Romains, depuis la mort d’Aetius, le vainqueur d’Attila, et la fin de l’Empire, sont en quasi-guerre civile, même entre catholiques : certains sont plus ou moins alliés aux Wisigoths (comme Syagrius, « Roi des Romains » entre Somme et Loire, vaincu à Soissons puis égorgé par Clovis), d’autres aux Francs (Geneviève à Paris).

Quant au corps épiscopal, exilé par les Wisigoths, ou décimé, ou pas renouvelé, il n’a qu’une faible influence. Et la papauté à Rome, empêtrée entre les influences de Théodoric et de l’Empereur d’Orient et diverses hérésies, pense peu à la Gaule.

Clotilde

L’influence majeure sur Clovis est exercée par son épouse Clotilde. Il n’est pas exagéré de dire que la fondation de la France lui doit autant qu’à Clovis.

Clotilde est une princesse burgonde et catholique, nièce de Gondebaud, roi de Burgondie, qui est aussi le meurtrier de ses parents ! Cette jeune fille est également liée au clan des Amales, très prestigieuse famille dont la généalogie remonte à quatorze générations, et le jeune roi franc a besoin de ce mariage hypergamique. Gondebaud est réticent, mais cède.

Clotilde est le moteur de la conversion de Clovis. Elle est la première à s’attaquer aux dieux germaniques, pour elle simples icônes de pierre ou de bois.
Viennent ensuite Remi (évêque de Reims, un nostalgique de l’Empire et un anti-arien convaincu) et Geneviève (maîtresse de Paris, de père franc).

Une particularité de leur couple, selon Rouche, est que ce couple casse la logique barbare matriarcale et polygame. Même si Clovis a eu avant Clotilde une épouse barbare inconnue (la mère de Thierry, son premier fils), un mariage monogame stable, finalement catholique, va à l’encontre de la mentalité des Germains.
Michel Rouche insiste beaucoup sur ce matriarcat germain, où la mère est toute-puissante et détient une sorte de pouvoir, car elle désigne le père de ses enfants ; où les frères sont égaux et règnent ensemble ; et où les mariages incestueux sont fréquents.
Ce mariage monogame constitue un nouveau pas vers la romanité. L’intérêt d’un roi barbare aurait été de multiplier épouses et alliances, mais Clovis s’en abstient.

Assez connu est l’épisode du baptême dès la naissance des enfants du couple royal : le premier meurt très jeune, et Clovis en tient responsable Jésus ; trois fils (Clodomir, Childebert, Clotaire) et une fille (Clotilde) survivent : l’argument du « mauvais Dieu » tombe.

La conversion

Michel Rouche s’étend sur le chemin de Clovis sur la route du baptême. Pour un chef germanique comme lui, le processus de conversion est long et culturellement difficile.

L’influence de la société gallo-romaine, dans son royaume et ses environs, est le second facteur après Clotilde. Remi dès le départ prend contact avec le jeune roi et plus tard participe à sa catéchèse. Clovis n’oublie pas qu’il a hérité de titres officiels romains qui ne signifient plus grand-chose en pratique, mais indiquent une certaine continuité de la légalité romaine. Les Francs, depuis un siècle, sont dans l’orbite romaine.

Geneviève de Paris était déjà en contact avec Childéric, le père de Clovis. Anti-arienne également, à moitié franque, vite liée à Clotilde, elle est celle qui réussit lentement à réunir les Gallo-Romains à la faveur de l’avancée franque.

L’évolution mentale du chef franc est difficile sur un point : le rôle que lui octroient l’Église et Dieu. La doctrine est encore mouvante, et les discussions et luttes sur ce point continueront en gros tout le Moyen-Âge. Mais il est clair qu’il faut renoncer à la toute-puissance inspirée par un dieu : le Dieu chrétien ne règne pas par la force, et a même laissé crucifier son fils, chose inconcevable pour Clovis. Sa phrase d’indignation célèbre (« Si j’avais été là avec mes Francs, j’aurais vengé cette injure. ») est d’ailleurs révélatrice d’une autre tradition germanique, que le pardon cher au Christ n’a pas remplacé : la faide, la vengeance obligatoire entre familles, qui sera encore source de tant de sang versé entre Mérovingiens. (Et d’ailleurs même chez la très chrétienne Clotilde cette tradition ressurgira : elle enverra ses fils conquérir la Burgondie pour venger la mort de ses parents.)

D’autre part, la principale distinction entre catholiques et ariens se fait jour précisément sur ce sujet. Le dogme de la Trinité, chez les catholiques, sous-entend un partage des pouvoirs dans l’harmonie ; alors que le Dieu « unique » des ariens rend en quelque sorte le roi (choisi par Dieu) tout-puissant, et en fait aussi le chef de l’Église - optique parfaitement en phase avec la mentalité germanique païenne, et qui explique que Goths, Vandales, Burgondes... soient devenus ariens et non catholiques.
Les catholiques par contre s’attachent à un héritage du droit romain : l’État de droit, où un Empereur, aussi puissant soit-il, est tenu par les lois de l’État qu’il édicte lui-même. Cette notion est déjà bien présente à l’époque, et Clovis saura l’assimiler et la respecter.

Autre distinction entre ariens et catholiques : le culte des saints. Le commerce des reliques bat déjà son plein en ces temps, et les récits de miracles sont légions. L’illumination finale de Clovis se déroule peut-être lors de la visite au tombeau de Saint-Martin de Tours, un des principaux saints en Gaule en l’époque.

À suivre...