À Béthély, Lisbeï naît et grandit sans connaître sa mère - c’est normal au Pays des Mères : les femmes font tant d’enfantes dans leur vie, pour compenser le manque d’hommes (un sur dix), et il meurent tant de ces enfants en bas âge de la Maladie, qu’il ne vaut pas la peine de s’intéresser à eux, ni de les éduquer avant l’âge de raison.

Les journées de Lisbeï enfant sont illuminées par la présence de Tula, avec qui elle a une affinité particulière — elle aussi a une « lumière ». Tula est sa petite sœur, mais Lisbeï ne le sait pas... Les années passent, les deux fillettes grandissent dans l’univers strict et ordonné de la garderie de Béthély, presque exclusivement féminin.

Puis Lisbeï découvre le monde extérieur — et aussi qu’elle est la fille de la Mère de la cité, la dirigeante, et destinée à lui succéder dès sa majorité. Mais Lisbeï se découvre stérile, et une Mère ne peut l’être. Finalement destinée à devenir la Mémoire - la secrétaire de la Mère — elle fouille le passé de Béthély, et se lance dans l’archéologie. Sa première découverte, sur le plan religieux, est une bombe.

Même si Lisbeï est loin d’être un personnage passif — son évolution et ses relations compliquées avec nombre de personnages sont le centre du livre — elle sert en partie de prétexte à Élisabeth Vonarburg pour décrire la complexe société du Pays des Mères : après le Déclin et le chaos climatique et génétique, les Harems et les Ruches, cette partie de l’Europe devenue presque exclusivement féminine connaît des crises de croissance. L’opposition entre progressistes et conservateurs quasi-intégristes, l’impact des découvertes archéologiques sur la foi en Garde (une équivalente féminine plus récente du Christ), l’obsession de la pureté génétique des lignées, la peur des Mauterres, pleines de mutants, le rôle à laisser aux hommes, ces êtres si violents mais si indispensables, le besoin d’exploration... sont autant de questions que se pose collectivement cette société en pleine renaissance autour de ses quelques villes — questions que notre civilisation se pose ou s’est aussi posé.

Chronique du pays des Mères n’est en rien un pamphlet féministe ; au contraire, par bien des aspects, les mères hégémoniques ne valent pas forcément mieux que les hommes qu’elles ont ravalés au rang d’étalons réservés à la reproduction, et l’amour maternel ne les étouffe pas toujours. Encore ne se battent-elles pas entre elles ; petit à petit leur société avance ; les transformations sont politiques, économiques, sociales. Vonarburg s’étend sur toutes ces évolutions, les différences entre les courants, les cités... Son monde est cohérent et complet.

Les dernières pages sont étonnantes, et en révèle à la fois trop et pas assez sur l’origine de nombreux personnages, et du plus énigmatique d’entre elles.

La clé se trouve partiellement dans le Silence de la Cité, récit plus ancien de Vonarburg, se déroulant quelques siècles auparavant, juste après le Déclin :

Élisa est le produit de manipulation génétique d’un scientifique réfugié au fond d’une Cité, dernier îlot de science presque toute-puissante dans un monde livré au chaos et aux mutations. On n’en saura guère sur les causes profondes du Déclin, mais plus sur la manière dont Élisa cherchera à accélérer le retour de l’humanité sur des voies plus heureuses. Élisa a des capacités très particulières, et, dernière enfant de la Cité, a toute la puissante de cette dernière à disposition. Comment une adolescente peut-elle évoluer dans ces conditions ?

Chronique du Pays des Mères n’est pas vraiment la suite du Silence de la Cité, ce sont plutôt deux récits liés, à des siècles d’écart, aux mêmes lieux... et personnages. Le Silence de la Cité a été encensé à sa sortie en 1982 ; je lui préfère pourtant largement le Pays des Mères, qui décrit une civilisation entière sous de nombreux aspects. Le Silence de la Cité se lit très bien après le Pays des Mères, l’éclaire d’une lumière totalement différente, et donne envie de le relire.

Au final, Élisabeth Vonarburg signe là deux œuvres majeures de la SF franco-québécoise.

(NB : Si Chronique du Pays des Mères se trouve sans problème en France, le Silence de la Cité a bizarrement disparu des rayonnages, même d’Amazon ou de la Fnac. L’éditeur québécois Alire se fera pourtant un plaisir de l’envoyer sans frais de ports. Pour les Parisiens, se tourner vers la Librairie du Québec au Quartier Latin.)