J’ignorais qu’avant d’être un film, avec une ribambelle de stars et de futures stars[1], ce titre a commencé sa carrière en tant que pavé littéraire franco-américain, fruit de longues recherches et de nombreux entretiens. Bizarrement, le Net est avare de commentaires sur le livre, éclipsé par son adaptation cinématographique. Il est également paru bien trop tôt (1964, vingt ans après les événements !) pour que les critiques décantent dans le web.

Von Choltitz

« Paris brûle-t-il ? » demande Hitler en apprenant la chute imminente de la ville devant l’avancée alliée. Ses ordres de miner tous les bâtiments importants, de ne pas hésiter à détruire par représailles des pâtés de maison entiers en cas d’insurrection... n’ont finalement pas été exécutés : le général von Choltitz, qu’Hitler avait pourtant personnellement choisi comme gouverneur militaire de Paris pour son respect des ordres, même terribles, a désobéi, et s’est rendu sans ordonner les destructions.

Von Choltitz, évidemment un des personnages clés de cet épisode de la Seconde Guerre Mondiale, n’est pourtant pas un enfant de cœur : il est impliqué dans les bombardements de Rotterdam et la prise de Sébastopol. Il raconte cependant qu’un épisode l’a marqué : son court entretien avec Hitler peu avant sa prise de fonction à Paris. Un Hitler usé et vieilli qui a fait vaciller la confiance du général ; confiance déjà entamée par la progression des Alliés qui, enfin dégagés de Normandie, se ruent sur tout le nord de la France. L’attentat raté du 20 juillet n’a rien arrangé à la folie du Führer.

Indifférent au coût humain, Hitler veut faire de Paris un camp retranché et vendre chèrement la ville ; il la tient pour un verrou capital sur la route de l’Allemagne. Il promet à von Choltitz de lui fournir tous les moyens humains et matériels nécessaires. Si le général a effectivement vite à disposition de quoi faire sauter Paris, les chars promis n’arriveront qu’après ceux de Leclerc (rouler depuis le Danemark, de nuit pour éviter l’aviation alliée, n’est pas si simple).

Inversement, Eisenhower et son état-major considèrent la région parisienne comme une contrainte logistique énorme, avec une nombreuse population à nourrir, alors que l’avance alliée nécessite chaque jour plus de pétrole. Les moyens de transport étant limités (convois maritimes lents et ports souvent détruits), le généralissime allié a choisi de contourner l’Île-de-France dans un premier temps et de foncer d’abord vers la Belgique et l’Allemagne. On peut se demander si les deux semaines de carburant « perdus » en libérant Paris dès la mi-août n’ont pas manqué aux Alliés à l’hiver 1944, et permis aux Allemands de se replier plus facilement sur le Rhin, prolongeant la guerre de quelques mois.

Varsovie

Lorsque la libération de Paris se profile, un spectre hante les consciences, qui restera présent jusqu’au bout : celui de l’insurrection et de la destruction de Varsovie, quelques semaines à peine auparavant. Presque 200 000 personnes payèrent de leur vie le choix désastreux de la résistance polonaise de libérer la ville avant l’arrivée (apparemment imminente) de l’Armée Rouge. Staline laissa les Allemands mater la révolte et réduire la cité en cendres : les chefs des insurgés auraient pu faire concurrence au gouvernement provisoire polonais communiste à sa botte.

Lorsque les Russes daignèrent prendre Varsovie, les Allemands en avaient rasé 85% au total, entre la prise de la ville en 1939, l’insurrection du ghetto juif en 1943, les combats lors de l’insurrection de 1944, et les destructions délibérées ordonnées par Hitler.

Et justement, en août 1944, Paris est dans une situation politiquement et militairement très proche de celle de Varsovie.

De Gaulle, les Américains ou les communistes ?

La belle unité des Alliés pendant la libération de la France tient du mythe.

D’une part, de Gaulle ne s’entend pas avec les Américains. Sa légitimité comme chef de la France libre et du gouvernement provisoire destiné à administrer le pays libéré n’est pas reconnue par l’administration Roosevelt. De Gaulle doit son rôle de représentant de la France d’abord au soutien de Churchill, puis à l’unification sous son autorité des troupes de la France libre et des mouvements résistants intérieurs.
Cependant, il est parfois mis à l’écart (il a appris la date du Débarquement le jour même), et les Américains envisagent plutôt une administration directe de la France libérée, éventuellement en recyclant une partie des structures de Vichy. Entrer dans Paris et s’emparer des lieux symboliques du pouvoir devient vital pour de Gaulle, et il pousse Eisenhower (qui ne raisonne qu’en terme de logistique et de boys tués, et ne s’intéresse pas à la politique) à prendre Paris — au départ sans succès. Une insurrection parisienne qui risquerait de tourner au massacre est ce moyen de forcer la main aux Alliés.

Les communistes représentent le second danger pour le général, par leur poids comme par leur motivation. Après avoir chassé les Allemands, ils comptent bien accueillir les Alliés dans une ville libérée par ses propres moyens, et n’accepter de Gaulle que sous tutelle. Dans leur optique, rejouer la Commune marquerait la première étape vers la conquête du pouvoir en France.
Pour leur chef Rol Tanguy, un ancien d’Espagne dans la Résistance depuis le début, tant pis si le prix à payer se compte en dizaines de milliers de morts...
(Selon certains, De Gaulle surestimait les communistes et sous-estimait sa propre popularité. Facile à dire après coup...)

Entre le spectre de Varsovie, le danger de se faire doubler par les communistes, et celui d’être écarté par les Américains, de Gaulle décide que si insurrection il y a, ce ne sera qu’avec son autorisation. Un soulèvement symbolique juste avant l’entrée des blindés alliés aurait été idéal.

Dans les quelques jours avant et pendant l’insurrection, de Gaulle frôle la mort plusieurs fois : son avion est à la limite de la panne de carburant à son arrivée (presque clandestine) sur le sol français ; il n’hésite pas à se promener dans Paris alors que la capitale n’est pas encore « nettoyée » ; etc.

À suivre...

Notes

[1] Je déteste dans un sens ces films où le jeu du « mais c’est qui ça ? » et du « tiens, il était jeune en 1966 ! » casse complètement l’ambiance du film pour le spectateur.