(Voir ici pour la partie 1.)

Insurrection

Chaban-Delmas, après un périple assez hallucinant entre Paris occupé et Londres, et une traversée du front à bicyclette, transmet les ordres de de Gaulle : attendre. Cependant, les communistes ne l’entendent pas de cette oreille et préparent le soulèvement. Déjà des grèves touchent train et métro.

En réaction, une partie non communiste de la Résistance prend les devants : tout d’abord la police (oui, la police de Vichy, celle qui rafla aussi les Juifs pour le Vel d’Hiv’) se met en grève, puis... prend d’assaut le symbole de l’administration : la Préfecture.

Un peu partout, des petits groupes mal armés plus ou moins spontanés prennent les bâtiments importants d’assaut, des barricades apparaissent, les Allemands se font attaquer à chaque coin de rue : communistes comme gaullistes lancent l’insurrection.

Parmi la foule d’anecdotes, tragiques ou comiques, de ces journées, citons cette femme dont le mariage (par procuration !) est interrompu par l’arrestation du maire et son remplacement immédiat par un résistant ; ou encore Yvon Morandat, 26 ans, qui prend possession de Matignon en compagnie de sa secrétaire, armé en tout et pour tout d’un ordre de de Gaulle, et de pas mal de culot. Dans la Préfecture, Joliot-Curie fabrique (invente ?) des cocktails Molotov dans des bouteilles de grands crus.

L’action est osée. Militairement, les Allemands sont plus nombreux, bien mieux armés, et possèdent des chars. Le pari ne tient que si les Alliés entrent très vite dans la ville.

En quelques jours, von Choltitz reçoit plusieurs fois l’ordre de faire sauter tous les bâtiments historiques et administratifs, soigneusement minés. Le tunnel de Saint Cloud n’est par exemple plus qu’un gigantesque entrepôt de torpilles et d’explosifs. Un officier de la Luftwaffe (dont la famille a péri dans le bombardement de Hambourg) propose de raser une partie de la ville avec les bombardiers du Bourget.

Ces ordres de destruction, von Choltitz ne les donnera pas. Pas seulement par grandeur d’âme : il sait très bien que la bataille est perdue d’avance, et que la population se vengerait sur ses hommes. Les Alliés sont tout près, les chars promis sont loin, et les chances de tenir longtemps maigres. Et il n’est pas le seul Allemand à beaucoup apprécier la ville.

Cette inaction de von Choltitz confine peu à peu à la trahison ; les ordres sont pourtant clairs et assez vite il ne peut cacher que la situation en ville empire et que les accrochages meurtriers sont nombreux. Finalement, von Choltitz aussi espère une arrivée rapide des alliés, qui lui permettrait de céder après juste un « baroud d’honneur » (baroud qui fera tout de même quelques dizaines de morts de part et d’autre, jusqu’à ce que les soldats de Leclerc entrent dans son QG à l’hôtel Meurice et qu’il signe la capitulation).

Au début de l’insurrection, grâce à cette volonté de temporiser, von Choltitz accepte même une trêve avec les insurgés gaullistes. Elle n’est pas suivie, les communistes tenant à libérer la ville eux-mêmes.

La course à Paris

De Gaulle comme Eisenhower sont mis devant le fait accompli. Si certains cercles américains ne veulent pas modifier la stratégie précédente, les Français de tous bords (de Gaulle, résistants ayant traversé les lignes, envoyés du consul de Suède Nordling et de von Choltitz (!)...) font le siège du Commandemant Suprême allié.

La 2è Division Blindée de Leclerc relève théoriquement d’un commandement américain, mais de Gaulle considère qu’elle doit d’abord lui obéir, et menace Eisenhower de la retirer. L’Américain lui rappelle que sans le matériel américain, les munitions américaines, le carburant américain, l’armée française n’est rien. De Gaulle passera outre et enverra Leclerc sur Paris : les Français, voyant venir le coup, ont resquillé sur l’essence, et en ont même volé. Le Commandement Suprême s’inclinera et enverra la 4ème Division américaine en soutien des Français.

La course à Paris est épique. Le mot d’ordre est « foncer ! ». Les villages sur le chemin accueillent les chars avec des fleurs, mais les défenses allemandes sont encore là, et de nombreux soldats ne verront pas Paris.

Cette course à Paris a parfois des allures surréalistes. Les deux divisions alliées, et les chars allemands en renfort de Choltitz, ne sont pas les seuls à y prendre part : les journalistes (dont Hemingway, qui bien sûr libérera son cher bar du Ritz) veulent aussi couvrir les premiers l’événement (au point que la libération de la ville et le reportage seront diffusés avant l’entrée des chars !). Les escaliers de la Tour Eiffel voient s’affronter deux candidats pour la mise en place du premier drapeau français depuis 1940.

Le téléphone entre la capitale et la province n’est pas coupé : les Parisiens sont tenus au courant de l’avance alliée, et les Français libres originaires de Paris annoncent leur retour prochain à leur famille — mais certains se feront tuer en route.

Libération

Les images de l’époque que nous avons tous vues rendent faiblement compte de la joie des Parisiens à ce moment. Le terme « fraternisation » est faible, les soldats américains par exemple croulant sous les baisers et les propositions (peu d’entre eux ont passé la nuit suivante seul, et plusieurs y ont rencontré leur femme). Les Américains répandent leur chocolat, et les Parisiens débouchent avec le premier libérateur venu le champagne ou le vin précieusement conservé pour l’occasion, ou lui offrent le luxe suprême pour un troufion qui ne s’est pas déshabillé depuis la Normandie : un bain.

La progression des véhicules alliés est freinée par des hordes de Parisiens euphoriques, qui bravent parfois un danger encore bien présent. Dans une rue, les soldats américains croulent sous les baisers des jeunes filles, mais on se bat dans la suivante contre un point d’appui allemand.

Le summum de la témérité est atteint par le fameux défilé, décidé par de Gaulle, d’un million de Parisiens sur les Champs-Élysées, une manière pour le général d’asseoir son nouveau statut, mais aussi un risque extrême : les tireurs isolés étaient encore nombreux, mais surtout des bombardiers allemands ou un raid de panzers à travers la ville auraient pu faire un carnage et décapiter le nouveau gouvernement ; et sans une autre désobéissance du général Hans Speidel à Reims, il y aurait pu y avoir une pluie de V1 et V2 sur la ville.
Juste après la libération d’ailleurs, un raid aérien allemand fit des centaines de morts : il n’y avait plus de DCA à Paris...

Environ 5000 Français (insurgés, civils...) et 3200 Allemands périrent dans les combats : Paris ne brûla pas, mais le bilan fut lourd.

Mais de Gaulle reste maître du terrain, malgré les communistes (la fusillade à Notre-Dame est peut-être une intimidation ; Rol Tanguy signe avec Leclerc la capitulation de von Choltitz, etc.) : liquidation des FFI ou intégration à l’armée régulière, dissolution des organismes de la Résistance et des milices... De Gaulle tient à ce que l’État qui recommence à fonctionner n’ait à affronter aucun organisme parallèle.

C’était 20 ans après

Soixante-trois années se sont écoulées depuis. Mais pour les auteurs du livre, il ne s’était alors écoulé que vingt ans, et nombre des protagonistes vivaient encore. Le principal intérêt du livre est justement la somme de tous ces témoignages entrecroisés de très nombreux témoins directs de tous les camps. Bien des pages sont émaillées de notes indiquant que tel ou tel soldat ou officier est redevenu un simple employé ou commerçant dans son pays. Von Choltitz lui-même, retraité, a été longuement interrogé par les deux auteurs.

Vingt ans après, de Gaulle, qui doutait de sa capacité à contenir les communistes était devenu le chef suprême du pays, sur le point d’ailleurs d’être sacré par le suffrage universel. En conséquence, quel biais involontaire avaient Collins et Lapierre ? Je n’ai pas trouvé sur le net de critique d’historien sur le livre qui en éclaire des zones à l’époque oubliées, mais il est clair que les communistes, bien qu’héroïques, n’avait pas toute leur sympathie.