Pas la peine de s’abaisser aux romans de fantasy pour rencontrer un destin titanesquement hors norme : dans un pays arriéré, un jeune paysan presque illettré, sorti du rang pendant une guerre civile impitoyable, a la chance de côtoyer des maîtres dans l’art martial, devient ensuite un des plus grands militaires de son temps, passe miraculeusement entre les griffes du Seigneur Rouge maléfique qui maltraite son peuple, se retrouve à affronter une cataclysmique invasion par le Mal absolu, transforme une armée d’incompétents déboussolés en un rouleau compresseur inexorable, finit vainqueur d’une guerre inexpiable, mais ne choisit pas de venir dictateur — quoiqu’il aurait peut-être dû, et enfin participe à l’éviction des criminels héritiers du Seigneur Rouge, tout cela pour finir écarté par cette bande de médiocres qui ne supportent ni son franc-parler ni sa popularité. Il y a aussi des femmes, des amitiés scellées dans le sang, et des haines mesquines pour la place dans l’Histoire.

Joukov

Joukov.gifL’histoire de la Russie au XXè siècle est une telle suite de transformations au sein d’une suite de catastrophes que tout survivant fait figure de héros ; et toute personne douée (et chanceuse) de génie. Mais le maréchal Joukov émerge.

Gueorgui Konstantinovitch Joukov n’avait pas terminé l’école primaire : il a écrasé l’élite du militarisme allemand, issu de deux siècles d’excellence militaire. Promis à une carrière de fourreur et sans goût martial particulier, il a su se nourrir de la littérature militaire de son temps, et plus tard planifier des opérations gigantesques impliquant des millions d’hommes sur la moitié d’un continent. Émotif, il a envoyé des milliers (sinon des millions) d’hommes se faire tuer — l’URSS et l’Europe ont été sauvées à ce prix. Brutal et vaniteux, il ne cède pas à la tentation bonapartiste. Russe, il n’était pas alcoolique. Franc et factuel, il réussit à gagner la confiance de Staline — et à y survivre. Communiste convaincu, il sauve et soutient un système qui le mettra deux fois au placard.

La biographie de Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri tient de l’oignon : il y a plusieurs couches. Tout en bas, les Mémoires écrites par Joukov dans les années 1960 pour rétablir la vérité après sa mise d’office à la retraite, quand la réécriture de la Grande Guerre patriotique servait plus les intérêts des clans du Kremlin et du Parti que la vérité factuelle. Il y mit juste ce qu’il faut de mauvaise foi pour masquer quelques bourdes et régler quelques comptes avec d’autres maréchaux. Par-dessus, une bonne couche de censure et de déformation soviétiques pour encenser ses origines misérables, masquer sa conversion relativement tardive au bolchevisme, alléger les crimes de Staline ou encenser le rôle du Parti, ce Parti que Joukov tenait pourtant à écarter des affaires militaires. Puis les auteurs, à la suite de bien d’autres, comparent ces souvenirs déformés avec les archives des différents événements, ou les mémoires d’autres maréchaux, pas tous des amis de Joukov.

Formation et début de la Grande Guerre Patriotique

Pour Jean Lopez, le rôle de Joukov a été déterminant dans la Seconde Guerre Mondiale, il en est même le plus grand général par la durée, l’ampleur des opérations, la distance entre l’effondrement de 1941 et l’apothéose de 1945. En face, les Allemands ne comprenaient pas, et pensaient que Joukov était passé par leurs écoles à l’époque de la coopération secrète germano-soviétique entre les deux guerres. C’était faux, mais les Allemands ne comprirent jamais l’art opératif, le produit des meilleurs penseurs russes et soviétiques. Joukov y fut formé, et face aux nazis mieux entraînés et tactiquement très supérieurs, mais ne rêvant que de batailles décisives impliquant toutes les forces, cette optique nouvelle de la guerre fut une des clés de la victoire.

Certes, Joukov porte une partie de la responsabilité dans le désastre de l’été 1941, quand la Wehrmacht pulvérise la défense soviétique. Mais tout le système soviétique est coupable de cette catastrophe. Staline d’abord refuse de croire aux innombrables signaux annonçant l’attaque (Hitler ne serait tout de même pas assez stupide pour ouvrir un deuxième front quand l’Angleterre n’est pas encore hors-jeu ? Et bien si !). Le même Staline a éliminé physiquement en 1937-38 la majeure partie des officiers, par peur de toute tentation bonapartiste, alors que l’Armée Rouge, comme celle des tsars, souffrait d’un sous-encadrement massif. Bien que Joukov ait fait son éducation d’état-major avec la clique de Thoukhatchevski, intégralement liquidée, il s’en sort, peut-être par hasard. La plupart des autres officiers survivants sont déresponsabilisés par ce système paranoïaque, et à cause du manque de cadres et de l’explosion des effectifs avant la guerre, sont montés en grade beaucoup trop vite.

Joukov a eu la chance de ne pas avoir à apprendre son métier pendant la guerre. Car il a peut-être déjà sauvé une première fois l’Europe, indirectement : en 1939 il inaugurait sa carrière de redresseur de situations à Khalkin Gol. Grâce à lui, son souci de la logistique et sa maîtrise de l’art opératif, l’URSS infligeait une cuisante défaite aux arrogants Japonais partis à la conquête de la Mongolie. Le Japon, refroidi, ne participa donc pas à la curée en 1941 et préféra l’aventure dans le Pacifique.

Dans le chaos de l’été 1941, Joukov réussit (sur ordre de, avec et malgré Staline) à remettre de l’ordre dans cette armée en décomposition, à réinstaurer la discipline comme il a toujours fait, à trouver les chefs valables parmi les incapables, à apprendre la défensive à une armée dont la doctrine est exclusivement offensive, enfin et surtout à éviter l’effondrement total. Les ordres pour cela sont terribles, et rappellent ce que les Nazis imposeront à leurs troupes dans la situation inverse (j’avais parlé ici de The End) : punitions massives, déserteurs fusillés sommairement, voire représailles sur les familles... Aurait-il pu faire autrement ? Pas avec Staline dans le dos en tout cas. En face, Hitler n’a pas l’intelligence de chercher à s’attirer la sympathie des populations, il vise plutôt leur extermination ! Le Parti et l’Armée Rouge tiendront.

C’est le peuple russe qui porte le gros de l’effort, ce qui surprend les Allemands : la première défense enfoncée, ils en affrontent une deuxième, inattendue, puis une troisième qui livre une guerre d’usure, avant qu’une contre-attaque sauve Moscou. En moins de six mois, l’Armée Rouge peut à nouveau passer à l’offensive, certes avec des pertes énormes. La boue, l’hiver, les problèmes logistiques, les pertes plus sévères que prévues ont raison du blitztkrieg. Joukov en décembre 1941 n’a pas sauvé que Moscou, mais aussi l’URSS, voire l’Europe.

L’homme qui a vaincu Hitler

Après Moscou, Joukov poursuit son redressement et son projet de professionnalisation de l’Armée rouge, malgré un Staline toujours prompt à lancer ses maigres réserves dans des assauts tous azimuts, malgré les commissaires politiques qui parasitent le commandement habituel, malgré le clientélisme et le manque d’unité du corps des officiers.

Joukov participe au tournant majeur de Stalingrad, mais cache dans ses Mémoires l’échec de l’opération Mars. Puis le rouleau compresseur soviétique (aguerri et soutenu par l’industrie américaine, Joukov le reconnaît lui-même) s’enclenche face à une Wehrmacht qui est au bout de ses forces et sans vision stratégique. Joukov procède par de gigantesques offensives soigneusement et longuement préparées qui progressent de centaines de kilomètres d’un coup. Bagration amène l’Armée Rouge en Pologne au moment où les Alliés libèrent la France. Son armée s’arrête aux portes de Varsovie, pendant que les nazis écrasent l’insurrection : le livre ne s’étend pas sur l’attentisme ignoble des Soviétiques à ce moment (les insurgés n’étaient pas communistes...).

Autre exploit : le franchissement de la Vistule et la conquête-éclair de l’est de l’Allemagne au tout début 1945. Certains lui ont reproché de ne pas être allé jusque Berlin dans la foulée : c’est justement parce qu’il savait (en général...) jusqu’où ne pas aller trop loin qu’il n’a pas pris le risque. De plus se révèlent de nouvelles faiblesses de l’Armée Rouge : renseignement défaillant en territoire ennemi ; logistique défaillante dans des régions rasées et... indiscipline généralisée dans une troupe occupée à violer, piller et se venger !

Par contre, quelques semaines plus tard, Staline mettra la pression pour que Berlin soit prise par l’Armée Rouge, avant les Alliés. Comme à son habitude, le dictateur sème la zizanie entre ses propres maréchaux, et met Joukov et Koniev en compétition pour la prise de Berlin : bien des soldats payèrent de leur vie des opérations précipitées ou mal coordonnées dans la prise de cet objectif symbolique mais pas militaire. Joukov finalement entre dans l’Histoire en vainqueur de Berlin et signe la capitulation allemande.

Gloire et déchéances

Staline couvre son maréchal favori de gloire — momentanément. La paranoïa reprend le dessus, et les purges recommencent : des proches de Joukov disparaissent, et sont torturés pour monter un dossier contre lui — sa vanité va lui coûter cher, ainsi que sa part dans le pillage de l’Allemagne (généralisé par les Russes). Joukov est exilé à un poste subalterne dans l’Oural : il y trouvera sa dernière femme ! Comme tant d’autres de son époque, Joukov avait du mal à voir Staline comme un psychopathe manipulateur et criminel [1], mais il sera plus ambivalent : Staline avait commis d’énormes fautes, mais il avait été le moteur de la victoire de 1945.

À la mort de Staline, Béria manque de prendre le contrôle du pays. Khroutchev et ses alliés appellent Joukov pour procéder à son arrestation musclée. L’Armée Rouge ne se mêle pourtant jamais de politique : en l’occurrence, Joukov ne faisait là qu’obéir au Parti. Il en profite pourtant : Khroutchev le nomme Ministre de la Défense. Parmi ses tâches : la professionnalisation d’une armée toujours sous-encadrée et très mal formée (et très surestimée par l’Occident) ; la prise en compte du feu nucléaire ; l’écrasement du soulèvement hongrois de 1956 (après bien des hésitations, quand le pays semble vouloir passer à l’ouest) ; la réhabilitation des victimes de Staline ; la reconnaissance envers les anciens soldats et les anciens prisonniers...

Joukov soutient la déstalinisation de Khroutchev, mais ce dernier, en bon bolchevik, craint un général trop puissant, trop populaire, trop proche même de l’autre grand vainqueur, Eisenhower : Joukov est brutalement mis à la retraite à soixante et un ans. Le tombeur de Khroutchev, Brejnev, lui octroie quelques compensations symboliques, mais le maintient à l’écart. Joukov consacre la fin de sa vie à ses Mémoires, gros succès de librairie. Sa mémoire continue de suivre les vicissitudes et besoins de la politique russe : maudit un temps comme maréchal de Staline, il est maintenant au niveau de Souvorov et Koutouzov.

Quelques articles sur le web :

Note

[1] Le destin du maréchal Rokossovski est hallucinant : trois ans de prison et de torture avant une réintégration soudaine et inexplicable, et pourtant le maréchal se souviendra avec émotion plus tard de Staline.