(Attention, je me réfère à l’édition en anglais, en trois épais tomes. Pour la correspondance avec le découpage en sept tomes dans l’édition française, un scandale en soi d’ailleurs, voir par exemple http://critiques-imaginaire.com/blog/le-cycle-de-lassassin-royal/ )

Après avoir dévoré la trilogie des Farseer, où Fitz, bâtard royal dans un monde de fantasy, s’en prenait plein la gueule et disait « pouce » à la fin ; après avoir englouti aussi avidemment la trilogie parallèle des « Aventuriers de la mer » (Liveship Traders) ; je me suis lancé avec délectation dans cette troisième trilogie de pavés dans le monde de Hobb.

C’est une suite à la première trilogie, les gens pressés pourront donc sauter la deuxième sans trop de problème, mais ils ne savent pas ce qu’ils perdent en références et en arrière-plan.

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Fitz is back

Fitz reprend le rôle du narrateur. Quinze ans après avoir juré qu’on ne l’y reprendrait plus à risquer sa vie pour la dynastie des Farseer, Fitz est rappelé plus ou moins subtilement à la Cour. Le contexte politique l’exige : la Reine mijote un mariage royal pour faire la paix avec les envahisseurs simili-Vikings de la première trilogie, et la promise a un comportement bizarre ; des luttes internes déchirent les détenteurs du Vif (Wit), ce don qui mène droit au bûcher mais relativement répandu ; le royaume n’a plus de maître pour enseigner l’Art (Skill), la magie des Farseer, au jeune prince ; et autour de ce dernier rôdent des gens inquiétants.

Fitz n’étant plus un gamin, son retour au rang qu’il mériterait aurait eu l’effet d’un chien dans un jeu de quille, et de toute façon, littérairement, il valait mieux qu’il reste dans l’ombre : il ignore ainsi assez de choses pour continuer à faire des bêtises et se faire manipuler par tout le monde. Son rôle de simple valet de Lord Golden (nouvelle incarnation du Fou, délicieuse) sert de prétexte à nombre de quiproquos.

Parallèlement à son rôle de soutien de la dynastie des Farseers, il se retrouve à devoir gérer trois ados, alors qu’il n’est complètement le père d’aucun d’eux. Son statut de guerrier accompli ne pouvant plus mener à de grands développements (même s’il s’en prend encore plein la g...), c’est en tant que père qu’il angoisse — et se plante royalement. Avec les femmes, il n’a toujours fait aucun progrès. La routine, quoi, et c’est pour ça qu’on l’aime.

Ça fonctionne toujours

Comme pour les tomes précédents, impossible de les lâcher sans gros effort de volonté (l’actualisation de ce blog en a souffert). Les personnages sont tous fouillés, réfléchis, avec leurs failles, même les plus forts (Kettricken !). Et même si la plupart sont du même camp et sympathiques, leurs relations aigres-douces, de pouvoir et manipulations réciproques valent le détour.

Quelques scènes d’actions, rapides, rajoutent un peu de rythme, et une masse de détails réalistes sinon triviaux — le rendez-vous amoureux près des toilettes par exemple, ou les remarques sur la monotonie de la nourriture pendant l’expédition — donnent de la crédibilité entre deux lamentations du Fitz sur lui-même. Il y a toujours de la magie, utilisée de manière presque trop rationnelle à présent (et c’est un cartésien qui parle).

Petites déceptions

Je suis pinailleur et exigeant avec les œuvres que j’aime, donc je ne suis jamais content. L’histoire du premier tome met du temps à démarrer, mais l’exposition prend toujours son temps chez Hobb.

Même présentes, les histoires et relations de Fitz avec sa famille plus ou moins proche et d’autres personnages restent sous-exploitées. Quelques fils traînent, inutilisés (Rosemary !) et des scènes d’anthologie nécessitées par quinze ans d’absence, longtemps redoutées par Fitz et impatiemment attendues par les fans, passent tout simplement à la trappe. Ou se déroulent en son absence, à la grande frustration du lecteur. Hobb voulait peut-être épargner quelques raclées supplémentaires à son héros.

Frustrantes aussi les trop rares interventions de Tintaglia — oui, il y a encore des dragons. La Narcheska aurait mérité plus de dialogues avec son prince charmant, pour le côté fleur bleue. On n’était plus à cent pages près ; et à l’inverse trop de pages glissent sur la glace, ou s’appesantissent sur Thick. Mais contrairement aux autres trilogies, assez de pages sont consacrées à ficeler la fin.

Autre fausse note, certains artifices commencent à lasser : Fitz laisse dériver certaines situations sans réagir. Ou se résigne à mourir en faisant son devoir au moins une fois chaque tome. Ou cache des secrets à ses propres amis de manière assez irresponsables. Évidemment c’est le caractère du personnage et le non-dit a toujours été un des véritables ressorts du monde ; mais cette ficelle pour compliquer la situation commence à se voir. Hobb continue à torturer ses héros, et à les sortir des griffes de la mort in extremis (ou pas) de manière de plus en plus improbable.

La Grande Méchante du troisième tome pue le recyclage de thèmes de la première trilogie, alors que les intrigues du premier tome (nouvelles et internes aux Six-Duchés) passent à l’arrière-plan. Elles n’auraient peut-être pas suffi à remplir une trilogie — quoique.

Thèmes

Ce recyclage concerne aussi certains thèmes : la fidélité à la famille ou au devoir, aux traditions ou à l’avenir, à ses semblables discriminés ou à la société entière ; la manipulation par des apprentis dictateurs (plus faciles à vaincre cette fois) ; la capacité qu’a chacun de choisir.

Plus nouveaux : le choix entre différentes formes d’amour ; le rôle du père ; l’absence du père ; la nécessité de laisser les enfants refaire les erreurs de leurs parents ; la mort qui sépare les couples.

Bref, une lecture indispensable pour un adorateur, comme moi, du monde de Hobb ; mais avec la déception d’avoir été spolié de quelques scènes délectables ou tragiques.

(Et pour la suite, ce sera The Rainwild Chronicles, tétralogie qui suit la deuxième trilogie. Quand j’aurais lu ça, peut-être Hobb aura-t-elle achevé la trilogie Fitz and the Fool, pour un total de 18 tomes de 500 à 900 pages. Miam.)