(Pour donner une idée de mon retard en lectures, ce livre m’attendait depuis la Coupe du Monde, celle de 1998. Je le sors de la cave et la France gagne à nouveau. Il y a de ces coïncidences... Comme d’habitude, l’italique est avis personnel, le reste du texte tentant le résumé objectif. )

« Why can’t Johnny kill ? »

On killing, de Dave GrossmanL’argument de base est étonnant mais simple : les humains sont presque tous presque toujours incapables de tuer leurs congénères, y compris en pleine guerre, y compris si leur vie est menacée. Il faut une accumulation de facteurs pour qu’ils tuent. Et ceux qui le font en paient généralement le prix plus tard au niveau psychiatrique.

Pour le militaire et psychologue américain Dave Grossman, la « killologie » est un domaine à peu près aussi important mais tout aussi délaissé que la saxualité d’il y a quelques décennies. Les études ne datent que de la Seconde Guerre Mondiale, qui pointent que la plupart des soldats, même entraînés, même en danger de mort sous le feu, évitent de tirer sciemment sur des êtres humains. Dans la Guerre de Sécession, de trop nombreux fusils ont été retrouvés chargés. Dans les batailles rangées des XVIè au XIXè siècle, les pertes au combat étaient ridicules comparées avec la puissance de feu théorique (les hécatombes pouvant s’expliquer par de longues batailles). Dans tous les cas, le nombre de munitions tirées pour chaque victime est hallucinant. Les exemples abondent, où des officiers devaient insister pour que leurs soldats tirent, et où des feux nourris se révèlent inoffensifs. Bien avant, Alexandre le Grand n’aurait perdu au combat que sept cent hommes.

La plupart des soldats se contentent de « postures » (au final, des menaces plus qu’une attaque), tirent sans viser quelqu’un, ou essaient de se trouver une autre tâche, même exposée au feu. Parfois ils se rendent. Tout ceci se retrouve jusque dans le comportement des animaux.

Une petite minorité de gens « agressifs », estimée à 2 % de la population, est capable de tuer sans remords. Ces gens ne sont pas moins pacifiques que les autres, mais peuvent tuer si la société approuve : ils fournissent les soldats les plus efficaces, les snipers, les forces de l’ordre.

La répugnance à tuer augmente avec la distance, physique ou morale. À mains nues, nous répugnons à utiliser la manière la plus efficace. De près, nous répugnons fortement à transpercer un ennemi. L’efficacité des arquebuses tenait plus à cette distance et au « taux de frappe » ainsi plus élevé qu’à leur efficacité technique. Un ennemi vu de face, dans une situation qui en fait un humain et non un uniforme, a moins de chance d’être abattu qu’un adversaire aperçu au loin, ou pas du tout.

Un ennemi dépeint comme un criminel, un barbare, un sous-homme sera plus souvent frappé. Bien avant le cas extrême des nazis envers les Slaves et les Juifs, on peut citer les chevaliers du Moyen-Âge, auteurs probable de la plupart des morts de ces piétons roturiers qu’ils méprisaient.

Les pires tueries des batailles rangées de l’ère pré-industrielle venaient des débâcles : vus de dos, les fuyards devaient de plus exciter une sorte d’instinct de chasse encore présent chez l’humain.

Les artilleurs ou les équipages de bombardiers ont peu d’état d’âme : ils ne voient pas l’ennemi. De même les marins ou les pilotes de chasse visent un bateau ou un avion ennemi, pas des humains. De plus la société civile ne les blâme pas, comme elle peut le faire avec un sniper.

Les remords (et conséquences psychologiques) chez ceux qui ont tout de même tué sont liés à cette distance. Plus la mort a été infligée de près, plus l’impact est terrible.

Il est à noter que cela est valable chez les victimes : le traumatisme à long terme est moindre pour les survivants d’attaque de bateaux ou de bombardements stratégiques, car l’attaque n’est pas vue comme une agression « personnelle ». Les survivants des camps de la mort, à l’inverse, ont été personnellement maltraités par un système délibérément sadique.

Augmenter le taux de frappe

Les armées, consciemment ou pas, ont cherché à améliorer la proportion de combattants frappant ou tirant effectivement et ne faisant pas juste semblant.

Dilution des responsabilités, le groupe

La dilution des responsabilités joue un grand rôle : l’effet de groupe, la solidarité entre soldats qui doit être sans faille, la répartition des tâches dans un collectif (artillerie...), l’obéissance à un ordre donné par un supérieur (qui, lui, ne tue pas directement), tout cela décharge le soldat tueur d’une partie de la culpabilité.

Le rôle de l’officier qui ordonne de tirer est capital. Un soldat qui tire sans ordre n’a pas sa place dans une armée. D’un autre côté, l’ordre rend possible certains massacres comme Mỹ Lai (J’ajoute que nombre de nazis n’auraient pas participé au génocide sans, justement, ces ordres.). L’expérience de Milgram illustre parfaitement quoi mène cette soumission à l’autorité.

Respect et cohésion

Le cérémonial autour de l’armée a un rôle thérapeutique. Il rappelle au soldat qu’il appartient à un groupe. Les décorations, par exemple, rappellent à chacun qu’il a fait son devoir envers la société.

Conditionnement

L’esprit de corps, l’entraînement intensif de gestes devenus aussi mécaniques que ceux de la conduite automobiles, sont les techniques modernes les plus efficaces. Ce véritable conditionnement a atteint son apogée en Corée (50 % de taux de frappe, contre 10-15 % pendant la Seconde Guerre Mondiale dans l’armée américaine) puis au Vietnam (95 % !). Le corps expéditionnaire anglais aux Malouines, bien entraîné, a écrasé les soldats argentins en partie grâce à cela.

Si l’esprit de corps a participé au succès des phalanges grecques, Grossman fait de l’entraînement au geste meurtrier de transpercer une des clés de l’efficacité des légions romaines.

Dans les forces de polices, ce conditionnement sert également à entraîner les policiers à ne tirer qu’à bon escient.

Remords et justification

Les soldats qui ont tué suivent un cycle assez courant : éventuellement excitation, puis remord, et rationalisation pour se justifier d’avoir tué. Tous n’y arrivent pas. Les échanges entre anciens combattants sont capitaux (à commencer lors du retour du front, en groupe). Dans les nombreux échanges et récits des soldats, une bonne partie consiste en auto-justification à l’usage de leur propre équilibre mental.

Le Vietnam

Le Vietnam a marqué le summum de l’application des techniques de conditionnement. Mais les conséquences psychologiques ont été terribles en terme de vies dérangées, divorces, instabilité mentale, suicides (mais pas en terme de vétérans devenus criminels !).

Beaucoup plus de soldats ont tué que dans les guerres précédentes, dans un contexte d’éloignement culturel, même de racisme, et de guerre civile où civils, femmes, enfants, étaient parfois réellement des ennemis armés.

De plus, la plupart des compensations habituelles ont été refusées aux vétérans du Vietnam : système de conscription pour un an par personne limitant l’effet de corps ; pas de sécurité lors du repos à l’arrière, qui était aussi zone hostile ; démobilisation personnelle rapide, sans les camarades ; aucun cérémonial au retour ; pas de regroupement des anciens combattants à l’époque ; hostilité ouverte d’une partie de la population envers cette guerre, parfois violemment dirigée contre les soldats eux-mêmes.

Alors que, pour Grossman, la plupart n’ont fait que ce que leur société demandait. Et si la bataille a été perdue, ils ont contribué au final à gagner la Guerre Froide.

Atrocités

Quelques pages mettent l’accent sur l’efficacité, à court terme, d’une organisation ouvertement agressive. Des gangs organisés aux nazis (voire, plus récemment, Daesh), les massacres de prisonniers, non-combattants, civils et innocents permettent de donner une cohésion à un groupe.

Un combattant ne peut alors maintenir sa santé mentale que s’il adhère à l’idéologie sous-jacente et reconnaît toute la population ennemie comme des combattants potentiels, des sous-hommes, ou se laisse convaincre que les règles de la civilisation ont changé.

Cela peut être très efficace (exemple des Mongols ; ou du Vietnam, encore, où les communistes ont largement pratiqué l’assassinat ciblé). Mais à moyen terme l’adversaire voit sa résolution augmentée, comme dans l’exemple des prisonniers américains massacrés pendant la Bataille des Ardennes. Le groupe assassin finit souvent par se mettre tout le monde à dos (cas des nazis, et sans doute de Daesh) et être éliminé.

Conditionnement, médias, jeunesse

Grossman s’inquiète des évolutions récentes de la société américaine : montée des images de meurtres dans les médias, valorisation de héros ambigus tuant illégalement, banalisation de l’acte de tuer dans les films et séries, jusqu’aux tueries parfois gratuites.

Parallèlement, nombres d’enfants grandissent sans père comme référent. Pour couronner le tout, certains jeux vidéos provoquent exactement le conditionnement recherché par les armées : « je vois une silhouette humaine, je tire ».

Il va jusqu’à suggérer un certain retour à la censure hollywoodienne, et la restriction des armes disponibles dans la population (un débat encore d’actualité aux États-Unis).

“We know how to take the psychological safety catch off of human beings almost as easily as you would switch a weapon from "safe" to "fire. " We must understand where and what that psychological safety catch is, how it works, and how to put it back on.”

« Nous savons enlever le cran de sûreté des êtres humains presque aussi facilement que l’on passe une arme de « sécurité » à « feu ». Nous devons comprendre ce qu’est ce cran de sûreté psychologique, où il est est, comment il marche, et comment le remettre. »

Avis personnel

Ce livre est passionnant et met le doigt sur un gigantesque non-dit. D’un côté on reprend un peu foi en l’espèce humaine ; de l’autre on s’aperçoit que transformer n’importe qui en tueur est relativement facile.

Le cadre est clairement américain ; il y a peu de références à d’autres cultures, à part les Européens et les Israéliens. J’aurais bien aimé des références et exemples plus variés.

Comme avec beaucoup de militaires américains de cette génération, on sent que le Vietnam est resté en travers de la gorge de Grossman, même s’il est un superbe exemple de sa thèse.

La conclusion sur les médias et les jeux vidéos dangereux fait un peu conservateur et vieux jeu — ce qui ne veut pas dire qu’elle soit complètement fausse. J’ai expérimenté moi-même le conditionnement des jeux vidéos à petite échelle, ayant mentalement braqué un fusil imaginaire sur un collègue qui entrait dans la petite pièce en pleine partie d’Half-Life à la pause de midi. (Par contre, je me demande dans quelle mesure les films violents et les polars à serial killers ne sont pas un reflet que notre société est justement relativement paisible, et que nous n’y trouvons pas notre dose d’adrénaline ; à l’inverse dans un pays pauvre comme l’Inde on préfère le rêve sucré de Bollywood.)

Grossman a écrit tout cela au moment du pic de criminalité des années 1990 aux États-Unis. La courbe s’est inversée depuis pour diverses raisons possibles (incarcérations massives, méthodes policières différentes, légalisation de l’avortement...). La seconde édition du livre ne me semble rien contenir sur le sujet.

Références