Parmi les sites qui ne seront jamais assez connus, Thias m’a rappelé récemment l’existence de Gapminder, une merveille alliant histoire, technologie (à la portée des années 90), dataviz, doses massives de statistiques, bon sens et optimisme. Résumer en un graphique les fantastiques progrès de l’humanité sur les deux derniers siècles, chapeau !

2015

Gapminder 2015.pngEn ordonnée, l’espérance de vie de chaque pays. En abscisse, le PIB par habitant. Les riches avec une grande espérance de vie sont donc en haut à droite, les pauvres mourant jeunes en bas à gauche.

La taille de la bulle indique la population : la Chine est donc bien visible. L’autre bulle rouge est évidemment l’autre superpuissance en devenir dont on parle trop peu, l’Inde, juste derrière la Chine.

La couleur indique le continent. Les Européens (en jaune) sont concentrés dans le quadrant supérieur droit. L’Afrique, en bleu, s’étale entre l’extrême pauvreté (Centrafrique ou Congo Démocratique, à gauche, et un niveau de vie dépassant celui de certains États est-européens (Maghreb).

On a déjà une comparaison très visuelle des rapports entre pays. On peut ergoter sur la pertinence des indicateurs (notamment le PIB), il y en a une palanquée d’autres disponibles.

1800

Mais j’adore Gapminder pour se dimension temporelle. Retournons directement en 1800. La Chine et l’Inde se détachent toujours, en même milieu de peloton. Europe et États-Unis sont parmi les plus avancés.

Mais le plus important : pour l’espérance de vie à la naissance, les nations les plus avancées de 1800 sont toutes, et de loin, derrière le plus misérable pays du Tiers-Monde de 2015. Mieux vaut naître de nos jours en Centrafrique qu’en 1800 en France, rien que pour la probabilité d‘atteindre son premier anniversaire.

Et pour la richesse, à la louche, les 3/4 de l’humanité actuelle font mieux que l’Europe de 1800. Gapminder 1800.png

C’est la grande leçon que Hans Rosling tient à transmettre (par exemple dans cette vidéo où il incendie un présentateur télé pour la vision catastrophiste du monde portée par les médias) : l’écrasante majorité de la population mondiale a accès au confort de base, est vaccinée, envoie ses fils et ses filles à l’école, et se limite en gros à deux enfants.

Les paysans pas éduqués, crevant parfois de faim, faisant beaucoup d’enfants mourant comme des mouches correspondent plus à notre propre passé qu’au pays pauvres actuels — Afrique Noire exceptée, qui reste le point noir avec quelques moutons noirs isolés comme l’Afghanistan ou le Yémen. (Si vraiment vous en êtes resté à l’idée d’un Tiers Monde peuplé de lapins : comparaison de la fertilité par femme en France ou Suède par rapport au Brésil, l’Algérie, la Chine, l’Inde, l’Indonésie.)

Le monde bipolaire (riches d’un côté, miséreux de l’autre) a existé — il y a des décennies. La plupart des pays sont dans un continuum entre la richesse et la pauvreté. Il ne s’agit pas de nier l’existence d’un milliard de personnes réduites à l’extrême pauvreté, notamment en Afrique, d’inégalités au sein de chaque pays (voyez nos SDF...) ou de régressions locales, mais la tendance globale est bonne. La généralisation de l’éducation, depuis des générations, a payé, les programmes d’aide au développement ont payé.

Que cela soit grâce à la mondialisation, la colonisation ou l’intervention des petits gris n’est pas le sujet ici. Et cela ne doit en rien pousser à relâcher les efforts pour le développement (l’explosion démographique se poursuit d’abord dans les pays les plus pauvres et les moins éduqués).

1950

Gapminder 1950.pngL’Afrique noire actuelle est déjà bien au-delà de la France napoléonienne — voire de celle de 1950. Le Nigéria actuel est au niveau de l’URSS de 1950 — une superpuissance pourtant à l’époque.

La sortie du cadran inférieur gauche

Gapminder 1898.png Quand la transition entre les deux cadrans a-t-elle eu lieu ? Sans surprise, au XIXè siècle, mais vers la toute fin, quand les progrès cumulés de l’hygiène, de l’éducation, des transports et de l’industrialisation ont commencé à avoir un effet sur l’espérance de vie et la richesse globale. C’est à ce moment que l’Europe et les États-Unis se sont nettement détachés et ont foncé vers le coin supérieur droit.

La progression a continué tout le XXè siècle, malgré deux Guerres Mondiales, malgré la grippe espagnole par exemple, dont les effets sont violents sur l’espérance de vie des belligérants, voire de la planète entière dans la version animée.

La France

Gapminder France 1800-2015.png L’outil permet de sélectionner un pays et d’en faire une trace, et de résumer en un coup d’œil l’évolution de la France en deux siècles : une progression régulière, hormis la Guerre de 14 bien visible sur l’espérance de vie.

La Chine

Gapminder Chine 1800-2015.png L’évolution de la Chine est un peu différente : aucune progression en terme de richesse par habitant pendant un siècle et demi ! L’évolution vers la droite (la richesse) ne date que des années 1970, après un XIXè siècle bien chaotique et sanglant (entre autres, la Guerre des Taipings) entraînant une plongée vers le bas, suivi d’un XXè siècle très éprouvant aussi.

Je pourrais y passer des heures

On peut cibler d’autres pays, observer le parcours très chaotique de la Russie, toujours à la queue de l’Europe, ou les rattrapages spectaculaires de nations endormies (Japon après 1870) ou subitement enrichies (Qatar).

Les Américano-Européens traversent le schéma en diagonale (richesse et espérance de vie progressant ensemble) tandis que la plupart des pays plus tardivement partis montent avant seulement d’entamer la progression vers la droite (la santé amenant la richesse — à moins que les deux ne soient une conséquence de l’éducation qui progresse, de l’alimentation qui s’améliore).

Pour l’outil complet, c’est ici : http://www.gapminder.org/tools/#_ui_chart_trails:false;;&chart-type=bubbles&state_time_end=2015&delay=325.0;&entities_select@_geo=fra&trailStartTime:null;&_geo=afg&trailStartTime:null;&_geo=usa&trailStartTime:null;&_geo=deu&trailStartTime:null;&_geo=gbr&trailStartTime:null;&_geo=rus;&_geo=nga;&_geo=swe;&_geo=qat;;;&marker_size%2F_label_extent@:0&:0.08;;&axis%2F_y_zoomedMin:14.98

Décisionnel

Pour l’ancien consultant en décisionnel que j’ai été, ce graphique écrase par densité et sa simplicité tout ce que je pouvais cracher péniblement avec cette bouse de BusinessObjects.

Un unique graphique rassemble 3 indicateurs (richesse, espérance de vie, population) et 2 dimensions (le temps et deux niveaux de géographie, continent et pays). C’est énorme. C’est au-delà de ce que la plupart de mes clients cherchaient à avoir, eux qui ne voulaient souvent pas démordre de leur bête tableau de chiffres !

On pourrait même pas passer à 4 indicateurs (la couleur de la bulle pourrait être utilisée pour un ratio quelconque).

Mais encore

Il y a plein d’autres indicateurs présentés aussi avec la même perspective, pas toujours hélas depuis 1800 pour tous les pays. On peut choisir n’importe quelle combinaison. Quelques exemples :

  • En abscisse la dépense énergétique par personne, en ordonnée le nombre d’enfants par femme, la taille des bulles indique les émissions de CO2 par personne : les quatre pays les plus consommateurs mêlent la glaciale Islande peu émettrice de CO2 pour pays riche (grâce à la géothermie ?) et des États pétroliers. En version animée, la chute inexorable de la natalité donne l’impression d’une pluie alors que la consommation d’énergie par personne reste relativement contenue dans la plupart des pays. (Version animée ici) Gapminder_-_Be_be_s__NRJ__CO2_-_2010.png
  • En abscisse l’index de démocratie de -10 à +10, en ordonnée le pourcentage de filles à l’école par rapport à celui des garçons, et en taille de bulles les dépenses militaires par personne : on voit un grand mouvement vers la droite depuis 1988, notamment avec la chute du rideau de fer, et hélas trop de pays qui vont à contre-sens. La bonne nouvelle est que le plus souvent l’éducation des filles n’est pas délaissée, y compris dans les pires dictatures tout à gauche. (Version animée ici) Gapminder_-_e_duc_filles__de_mocratie__de_penses_militaires_-_2010.png

Je m'arrête là — j’y serais encore demain.