Ce classique date de 1967 1 et décrit un début du XXIᵉ siècle à la limite du chaos à cause de la surpopulation. C’est à présent une dystopie dont mal d’éléments résonnent avec notre présent.
Le spectre de la surpopulation, à la mode dans les années 60-70, s’éloigne, au moins en nos contrées. Nous n’aurons pas les restrictions des naissances et l’eugénisme plus ou moins soft que s’imposent les pays riches dans le livre. Le thème principal du roman n’est donc plus pertinent, mais nous n’échappons pas à certaines conséquences, à commencer par les loyers délirants des métropoles, les tueurs de masse, les sans abris, et les explosions sociales pour des broutilles.
Politiquement, Brunner a bien prévu l’effacement de la Russie, remplacée par la Chine comme adversaire des États-Unis (le conflit est ouvert, dans les Philippines cette fois, ce qui n’est pas du tout exclu dans notre futur). Mais cette Chine ressemble encore trop à sa version maoïste. Hors évolution technologique et démographique, l’Indonésie aussi semble politiquement bloquée depuis les années 60. L’Afrique sort de sa décolonisation, mais plus violemment que dans la réalité. L’Europe est unifiée.
Les États-Unis restent la grande puissance, mais comme dans notre monde les dysfonctionnements se multiplient, déjà présents dans les Trente Glorieuses : émeutes urbaines sans cause apparente, généralisation des drogues, militarisation et manipulation de l’individu, terrorisme aveugle, dictat de la mode, sadisme latent, intégration des très grandes entreprises et de l’État, racisme officiellement combattu mais présent partout…
Un des fils narratifs repose sur la prise en main complète d’un petit pays africain, miséreux, très (bizarrement trop) paisible, menacé par ses voisins, par une multinationale américaine de haute technologie. Celle-ci n’est pas spécialement maléfique et même de bonne volonté même si intéressée par son retour sur investissement tout de même. Cette naïveté est étonnante. Ce niveau de colonialisme surprendrait aujourd’hui (même si les personnages en sont conscients et répugnent à embaucher des anciens administrateurs coloniaux européens : la décolonisation en 1967 n’était pas finie). Quand à la consternante place des femmes, on va espérer que Brunner est resté bloqué en 1950 plutôt que clairvoyant sur 2035.
Le plan d’investissement et de montée en gamme rapide du pays est planifiée avec un ordinateur omniscient. On est loin de ChatGPT. Le mythe de l’ordinateur centralisé et qui ne se plante pas ne convainc plus personne (au moins il ne se révolte pas).
Brunner n’était pas omniscient et si Wikipédia semble exister, il faut la contacter par téléphone. Les bandes magnétiques existent toujours. Les Noirs semblent toujours exceptionnels dans les hautes sphères. Les gens s’abrutissent sur la télé, pas encore sur Internet, et les infos ne sont plus qu’un digest fait par ordinateur. Là encore je me dis qu’en fait il y a une chance qu’il décrive vraiment notre futur, en fait.
Le livre est difficile à lire, surtout en VO. D’abord à cause de tous les néologismes (par exemple shiggy pour désigner la masse de filles de fait SDF qui squattent chez leur copain du moment, l’inverse semblant ne pas exister). Ensuite par ses chapitres éclatées, tendance psychédélique. Entre les deux fils principaux s’intercalent des bribes d’histoires de personnages, parfois difficiles à suivre, des articles de journaux, ou des fragments d’on ne sait trop quoi. De tout cet air du temps se dégage une colère et un pessimisme bien typiques des livres de Brunner, qui a perçu les dangers de décomposition de nos sociétés modernes depuis le milieu des Trentes Glorieuses.
Cet aspect presque historique est pour moi la qualité première du livre, la deuxième étant les vacheries à l’emporte-pièces de Chad Mullivan, le prétentieux sociologue tête à claques.
Je me demande ce que John Brunner aurait pensé de 2026.
Parmi les nombreuses chroniques anglophones sur le web, voir par exemple celle de Reading at Recess de 2014.
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Mon exemplaire a été ramené par mon père des États-Unis en 1972. Mais il finira à la benne, la couverture s’étant décomposée. ↩︎

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