Nous apprenons tous à l’école les circonstances du déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale, l’enchaînement des progrès hitlériens depuis 1936, et la dimension démentiellement criminelle du nazisme . Tout cela « pollue » notre vision des prémisses, et je me suis toujours demandé ce qu’en pensaient les gens à l’époque, eux qui ne connaissaient pas la « fin » [1].

Le bouquin, l’auteur, l’éditeur

Offensive-allemande-en-europe-Gabriel_Louis-Jaray.jpgCe bouquin trouvé par hasard chez un bouquiniste strasbourgeois date de mars 1939, c’est-à-dire après les accords de Munich (septembre 1938, où Français et Anglais abandonnent la région tchèque des Sudètes à l’Allemagne), et juste avant le démembrement complet de la Tchécoslovaquie par Hitler (sous la menace de bombardements massifs). Il ignorait alors le Pacte germano-soviétique (août 1939) et bien sûr l’attaque de la Pologne (septembre) et l’embrasement.

Je n’ai trouvé aucune information sur l’auteur Gabriel Louis-Jaray, sinon qu’il avait écrit de nombreux livres sur l’Europe de l’Est, avant même la Grande guerre (qu’on n’appelait pas encore la Première Guerre Mondiale). Je ne sais quelles opinions politiques influencent son récit, Google trouve surtout des liens de bouquinistes vendant son livre de 1913 sur l’Albanie. Google indexe paraît-il tout le savoir humain, mais cet illustre et prolifique inconnu n’a laissé aucune trace numérique sur lui-même !

Quant à l’éditeur (Fernand Sorlot), c’est celui qui a publié une version non autorisée de Mein Kampf en 1934, incluant les passages haineux sur la France ou exigeant la restitution de l’Alsace ; Hitler à intenté et gagné le procès, un beau succès de propagande (détails ici). Gabriel Louis-Jaray évoque rapidement le procédé des éditions caviardées de la bible nazie, destinée à assoupir le public français.

Quelques orthographes étonnantes détonnent et datent : Lithuanie, Esthonie, nazistes...

Le livre peut se lire chez Google, j’ignore ce qu’en pensent les éventuels ayant-droits...

Munich et le mécanisme

En résumé : Gabriel Louis-Jaray se rendait parfaitement compte des implications de Munich et du danger que le Reich représentait. D’après mes lectures, peu de gens à l’époque se faisaient des illusions sur la stabilité de la paix « gagnée » à Munich, l’inquiétude régnait, et le réarmement général battait son plein.

Il fait remonter la faute originelle à 1936 avec la réoccupation de la Rhénanie jusque là neutralisée, un acte auquel les Français n’ont réagi qu’en paroles, sous la pression des Anglais. Puis l’Anschluß a suivi en mars 1938, toujours sans réaction extérieure, puis il y eut les infâmes accords de Munich.

Selon lui (j’aimerais l’avis d’historiens) Hitler a remilitarisé la Rhénanie pour se prémunir contre la France, en construisant la ligne Siegfried. L’annexion de l’Autriche précédait forcément l’attaque de la Tchécoslovaquie, car celle-ci est entourée de montagne et s’attaque mieux depuis Vienne (j’ai du mal à le croire d’après les cartes, mais l’Autriche permettait de compléter l’encerclement). Cependant, Hitler n’a pas attendu l’achèvement de la ligne Siegfried : il devait intervenir très vite devant la mise en place d’une alliance de tous ses petits voisins.

En effet, Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie, Roumanie... craignaient tous ce Reich à nouveau conquérant, d’autant plus que les puissances occidentales ne semblaient plus s’opposer aux violations répétées des traités de Versailles ou Locarno. Pour briser leur alliance, Hitler dépèce la Tchécoslovaquie : s’il garde les Sudètes (et plus tard la Bohême-Moravie entière), la Hongrie grignote la Ruthénie [2] et un gros morceau de Slovaquie, et la Pologne annexe la ville de Teschen. Superbe application de la théorie du bouc émissaire pour détourner l’attention et compromettre tout le monde.

Les protagonistes

Les Anglais, Chamberlain en tête, se prennent une volée de bois vert : ils ne voient que les intérêts commerciaux immédiats de la Cité (la City) et de leur empire, pas le long terme. Suivant une ancestrale politique d’équilibre, ils cherchent à éviter une hégémonie française sur le continent. (Soixante-quinze ans après la branlée de 1940 puis la liquidation des Empires coloniaux, cela semble surréaliste.)

Comme la France, l’Angleterre n’est pas moralement prête au combat, et « la résistance d’un État se mesure autant au moral de sa population qu’à son armature militaire. » Elle se retrouve en position « critique » face un adversaire qui digère les industries autrichiennes et tchèques.

La perspective historique concerne aussi l’Allemagne : la politique étrangère d’Hitler profite de l’expérience des administrations précédentes, et il s’inspire de Frédéric II ou Bismarck.

Ce qui se passe aux États-Unis (isolationistes) à cette époque est intéressant : incompréhension devant Munich ; crainte de l’influence allemande en Amérique du Sud ; peur de l’établissement de bases allemandes sur l’Atlantique... Les Américains ne bougeront pas tant que les Anglais tiendront les mers et protégeront l’Amérique. (A posteriori, on pourrait en déduire qu’ils seraient entrés en guerre même sans Pearl Harbor, si le Japon ne s’était attaqué qu’à l’Empire britannique.) Louis-Jaray s’interroge : Roosevelt ira aussi loin que son opinion le permettra, mais jusqu’où ?

Le problème des minorités

Hitler était un menteur, et ses contradictions et mensonges sont détaillés [3]. Hitler maniait de manière très sélective le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, une pierre angulaire de la diplomatie de l’entre-deux guerres : le moindre Allemand ethnique vivant à l’extérieur du Reich justifiait une annexion (s’il n’était pas forcément très chaud, Louis-Jaray décrit la manière dont les nazis faisaient taire les opposants dans ces minorités, notamment dans les Sudètes) ; par contre les non-Allemands méritaient au mieux l’expulsion (il relate le cas des Tchèques à Vienne) [4].

Ce droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, Louis-Jaray le critique sur le principe même. Dans le cas précis de la Bohême, il défend son unité géographique et économique, qui remonte à des siècles. Les frontières du nouvel État tchécoslovaque, « mort-né » après Munich, sont un « véritable défi au bon sens » : « on aurait voulu démontrer l’absurdité de se servir comme base en Europe centrale de la carte des langues employées par la population, que l’on n’aurait pu pu mieux réussir. » [5] Les langues ne sont d’ailleurs pas un critère pertinent de volonté d’appartenance [6]. Et dans les cas extrêmes, n’importe quel petit groupe, une simple ville, pourraient se déclarer souverains : un État ne peut tolérer un tel droit à la sécession, pouvant mener à une constellation de micro-États à la merci d’une grande puissance voisine [7]. Il plaide pour des règles de « sage conduite et de bon sens » dans la gestion des minorités.

Une carte des nationalités figure dans le livre : les Allemands sont dispersés dans une myriade de contrées. Après les déplacements de population d’après 1945, cette carte a été monstrueusement simplifiée.

Bref, la Tchécoslovaquie d’après Munich, amputée d’un tiers de sa population, d’une bonne partie de son industrie, d’à peu près toutes ses fortifications (genre Ligne Maginot), se retrouve à la merci de l’Allemagne. (Effectivement, une semaine après la date du 7 mars 1939 qui clôt le livre, Hitler impose son protectorat sur la Bohême-Moravie, et sur une Slovaquie vassalisée).

L’économie

Les chapitres sur l’influence économique allemande valent le détour : le mark allemand ne vaut alors rien à l’étranger, car l’Allemagne a dû vendre tout son or (le réarmement a bien dû être financé d’une manière ou d’une autre), et le commerce extérieur est devenu déficitaire. En plus des facilités qu’offre une économie basée sur le socialisme de guerre, les nazis développent alors un système de troc avec les pays voisins jusqu’à la Turquie, échangeant des biens allemands contre des ressources naturelles, via des prêts en marks. L’économie est également un instrument d’influence politique. Et ça marche ! Toute l’Europe centrale est en 1939 dans l’orbite allemande. Pour Louis-Jaray, le but du Reich est de se libérer des « puissances de la mer » avec un empire terrien. C’est effectivement la volonté d’Hitler.

La conclusion

Les contre-poids à l’influence allemande ont disparu : comme Joffre l’auteur aurait aimé dépecer l’Allemagne en 1919 (il sera exaucé après 1945) ; il prend la sécurité collective de la SDN pour un « idéalisme » ; la Rhénanie n’est plus neutre ; les petits États d’Europe centrale et d’ailleurs (Belgique, Danemark...) ne voient plus dans la France un allié fiable après Munich et donnent des gages de neutralité au Reich ; et la Tchécoslovaquie, le premier allié de la France (« 40 divisions de bonnes troupes (...) pouvant atteindre l’Allemagne au cœur ») a disparu sans combat. Enfin, les grandes puissances ont montré qu’elles ne se sentaient jamais vraiment liées par les garanties qu’elles apportaient aux divers traités signés depuis 1919.

La conclusion : si les grandes puissances ne se reprennent pas pour faire respecter l’ordre et la liberté des nations, il craint que « Munich ne soit le prélude en Europe d’une longue période de troubles. » — l’euphémisme du siècle.

Le livre se clôt par un appel à un changement radical de comportement de la France et de l’Angleterre — qui à cette époque réarmaient déjà massivement. Et il cite Démosthène, mettant en garde les Etats libres contre ce dictateur de Philippe de Macédoine. Il ne savait pas encore que, comme Philippe, Hitler allait l’emporter, au moins pour un temps.

Et avec le recul...

On pourrait se dire que Louis-Jaray a tout compris et tout prévu du danger du nazisme. C’est évident quand il parle de ce qui est déjà le passé pour lui (Rhénanie, Anschluß, Munich).

Par contre, son souci de faire d’Hitler un continuateur, en plus brutal, de Bismarck le conduit à de bizarres prévisions. Il insiste à juste titre sur les visées allemandes sur l’Ukraine (Guillaume II avait déjà satellisé l’Ukraine en 1918) mais il les fait surtout passer par la Ruthénie, petit bout de Tchécoslovaquie contournant la Pologne. S’il mentionne un danger pour la Pologne, cernée mais amadouée jusque là par Hitler, il n’en fait pas la cible primaire et évoque même un échange de territoires aux dépens de la Lituanie et de l’Ukraine. Il parle de prétentions coloniales allemandes, mais Hitler n’était pas Guillaume II.

Il espère aussi (sans y croire) une alliance entre les deux puissances moyennes, Hongrie et Pologne, pour contenir le Reich à l’est, ou l’intervention de l’Italie. Il craint pour la Suisse alémanique ou la Belgique, dont les germanophones sont travaillés par la propagande nazie. Par contre, il y a peu de choses à propos des réactions possibles de l’URSS [8], comme si l’influence allemande n’était que le problème des puissances occidentales.

Il voit dans Hitler un continuateur du Saint Empire, qui ne serait détourné de Rome et de l’Occident que par la puissance anglo-franco-italienne, et ne viserait la Mer Noire, Constantinople, la Mésopotamie... que par défaut. Même s’il a compris dans Mein Kampf qu’Hitler ne rêve que d’un empire terrien et non maritime comme Guillaume II, il n’a pas pris la totale mesure de l’obsession hitlérienne du Drang nach Osten. Mais qui pouvait savoir que le nazisme était un si radical retour en arrière civilisationnel ?

Post scriptum

  1. Un bouquin historique écrit au présent, chroniqué le siècle d’après : il ne faut pas s’étonner si je me suis pris les pieds dans mes accords de temps. J’ai tendance à choisir le présent de narration, d’où le futur pour des événements passés pour nous.
  2. Bonne année, cher lecteur !

Notes

[1] Dans l’optique plus large d’essayer de deviner ce qui nous pend au nez, à nous.

[2] Zone ukrainienne, laissée « en dépôt » à la Tchécoslovaquie faute de mieux après la Première Guerre, et décrite comme particulièrement arriérée.

[3] « Nous n’avons aucune revendication territoriale à présenter en Europe » dit Hitler en 1936.

[4] Paradoxalement, Hitler a annexé au Reich des millions de Slaves, notamment Polonais. Certes, à plus ou moins terme il comptait bien s’en débarrasser.

[5] Rapprocher cela de se qui s’est passé en Yougoslavie avec sa mosaïque ethnique si difficile à partager.

[6] Penser aux Alsaciens ou aux Québécois.

[7] Si des divorces à l’amiable se sont effectivement passés (voir la scission de la Tchécoslovaquie en 1993 ou la dissolution de l’URSS), ils finissent effectivement souvent dans le sang : éclatement de la Yougoslavie, sécession du Sud-Soudan, de l’Érythrée... Jusqu’où cela pourrait-il aller ? Régulièrement des petits malins proclament l’indépendance d’une plateforme pétrolière ou d’un bateau, mais ils n’obtiennent aucun soutien et dépendent trop des continents. Le rêve des bâteaux-îles indépendants pour personnes fortunées refait régulièrement surface, mais là aussi on peut douter de la volonté des grands États à tolérer cela (un accident est si vite arrivé...). Il y a bien des micro-États comme Monaco, Andorre ou Bruneï, voire le Monténégro ou le Koweït dont on peut douter de la pertinence en tant qu’État, et qui n’existent que comme scories d’anciens empires ou pions des grandes puissances. Finalement, qu’est-ce qu’un État ? Les cantons suisses possèdent une large autonomie. Au sein de l’Union européenne, de petits États comme la Slovaquie ou la Slovénie peuvent exister sans problème.

[8] Gabriel Louis-Jaray reprend cependant une note anonyme sur l’armée soviétique, à ce moment totalement décapitée par les purges staliniennes : « le corps d’officiers serait de maigre valeur, le commandement découronné ». La dernière phrase gagne le prix de l’erreur de jugement logistique du siècle : « l’état des routes et des transports serait préjudiciable à toute attaque russe ou étrangère ».