Sur le sujet on peut parcourir la discussion (légèrement paranoïaque) qui a eu lieu sur Slashdot suite à un article de Computerworld sur la résistance à la migration, ou celle à propos d’une estimation d’un coût de 25 à 75 milliards de dollars rien qu’aux États-Unis, et de leur retard par rapport au Japon ou à l’Union Européenne (cette estimation de coût a été vertement critiquée, notamment parce que de toute façon matériels et logiciels seront forcément remplacés, IP v6 ou pas).

On peut lire aussi cette interview de Mohsen Suissi.

  • Concrètement et techniquement, le plus gros du travail consiste à :
    • changer les routeurs qui aiguillent le trafic vers les différentes branches du réseau ; bien des machines anciennes ne connaissent pas IP v6, et certaines ont du mal à assurer le trafic nécessaire avec de bonnes performances ;
    • adapter tous les logiciels qui manipulent des adresses IP (ce qui n’est pas forcément compliqué, mais même un logiciel peut avoir une très longue durée de vie au sein d’une entreprise).
  • Mais la cause principale de l’inertie est le bon vieux « on ne change pas une équipe qui gagne ».
    Dans un sens, cela se justifie : le système actuel marche globalement correctement, et les problèmes nés de la rareté des adresses se contournent... pour le moment. Les problèmes des ingénieurs ne sont pas encore apparents aux décideurs.
  • Il n’y a actuellement pas de killer application que tout le monde veut et qui exige IP v6. Toutes ses améliorations annexes (cryptage...) sont possibles en bricolant IP v4 ; et les grandes améliorations (migration de réseau facile...) ne valent que si IP v6 est déjà répandu.
  • « On a encore le temps ». La plupart des gens sont bien entendus totalement inconscients du problème. Et M. Dupont, fraîchement connecté à Internet, aurait du mal à comprendre pourquoi il doit changer son routeur qui marche si bien.
    De même, M. Durand, directeur informatique, aura du mal à justifier une dépense pour quelque chose que personne ne comprend, et qui est très au-delà du prochain budget. Cependant, nous nous prendrons ce mur de face un jour, et cela de manière bien plus certaine que la pénurie de pétrole.
    À l’autre bout de l’écosystème du réseau, les fournisseurs d’accès doivent vivre avec des marges de plus en plus fines.
  • De plus, la décision sur ce genre de choses est surtout dans la main de fabricants ou de décisionnaires d’Occident, notamment des États-Unis, endroits où la pénurie d’adresses ne frappe pas.
    À l’inverse, le Japon participe à « lancer la machine ».
  • Le système économique actuel favorise largement ce qui marche « à peu près, maintenant » que les « solutions définitives, plus tard », à un point qu’on ne migre pas vers ces solutions définitives, même si le coût à long terme est plus élevé. En fait, c’est un peu le même phénomène que le bug de l’an 2000, mais sans date butoir ferme.
  • La solution est incrémentielle (pas de nouveauté fulgurante que tout le monde veut), et bien moins « médiatisable » que deux chiffres oubliés dans 2000. De plus, on pourra toujours « bidouiller » pour s’en sortir, et la pénurie ne provoquera pas la fin du monde.
    Pour les compteurs de haricots, il coûtera toujours trop cher de migrer quand on peut « faire avec », même si chaque entreprise se voit plus tard rançonnée pour des adresses hors de prix.
  • Il manque un effet Panurge, comme pour l’an 2000. Longtemps, personne n’a développé pour IP v6 car personne ne le demandait, faute de savoir ce que c’était.
  • Dans un sens, certains fournisseurs ont tout intérêt à maintenir ce statu quo, de manière plus ou moins délibérée ou consciente :
    • Pour les fabricants : plus de matériel IP v4 sera vendu, plus il y aura de matériel à re-vendre au moment de la transition ; de plus certains matériels n’existent qu’à cause de la pénurie d’adresses (boîtiers NAT).
    • De même, une nuée de consultants font leur beurre de cette complexité, de la pénurie, et des manques d’IP v4. Simplifier et améliorer le système n’est pas leur intérêt.
    • Il faudrait creuser les règles d’attribution des adresses, mais si c’est aussi glauque que celui des noms de domaines avec l’ICANN, il ne serait pas étonnant que certains aient compris que « pénurie » égale « gros bénéfices pour ceux qui attribuent les adresses et les intermédiaires » ! Ce qui est rare est cher, et les adresses inutilisées pourront se revendre ! Il suffira de généraliser le NAT dans les systèmes existants pour revendre ou économiser des adresses. Ou comment on en revient à la pénurie artificielle de biens inépuisables immatériels pour justifier des rentes économiques. J’espère être mauvaise langue mais certains y ont forcément pensé...
  • Techniquement, on est presque prêt. Windows XP ou Linux maîtrisent IP v6 depuis longtemps. Certains fournisseurs proposent IP v6.
    Il reste pas mal de boulons à serrer au niveau des applications et des routeurs à remplacer, mais ils ne le seront pas tant que le mouvement de migration ne sera pas sérieusement amorcé.

Amorcer le mouvement

  • C’est justement parce que tout va bien maintenant qu’il faudrait migrer assez vite.
    Les deux réseaux peuvent certes coexister, mais si on attend le moment où la pénurie d’IP v4 apparaît, certains serveurs ne seront plus alors accessibles que sur IP v6, ou à travers des rustines techniquement assez glauques ; et les adresses IP v4 seront ruineuses. La transition risque alors d’être brutale et coûteuse pour tout le monde.
    Prise maintenant, la transition sera de toute façon lente (applications à migrer, routeurs à changer progressivement...) mais tolérable et planifiée.
  • Comme point de départ pour une migration, voir par exemple point6.net (site financé par vos impôts).

Personnellement, je pense que nous verrons IP v6. Selon Mohsen Souissi le mouvement est déjà bien amorcé en Asie. Cependant :

  • Ce sera trop tard par rapport à ce qui aurait été possible. IP v6 sera peut-être généralisé en 2012 alors que cela pourrait commencer maintenant. Et beaucoup d’argent aura été dépensé en vain ou dans l’urgence.
  • Il faudra peut-être soit que des gouvernements amorcent la pompe (et l’effet Panurge) par leurs exigences, soit que des monstres incontournables comme Microsoft décident de la migration, par exemple avec la sortie de Vista (et ils en seront pour une fois remerciés, quelles que soient leurs arrière-pensées et leurs ambitions de main-mise sur le marché domotique) (Mise à jour du 19 décembre 2007, après Vista : C’est raté.).
  • Ou bien faudra-t-il attendre une mode ou une semi-panique similaire à l’an 2000 ? [1]
  • En Occident, d’IP v6 risque fort d’arriver de manière masquée, dans des réseaux privés, bien maîtrisés (installations militaires, téléphones mobiles, câblés, domotique, automobile communicante...). La killer application sera la pléthore d’adresses qui facilitent l’administration et la migration de réseau en réseau.

    Et un jour, tout cela « coagulera ».
  • Parallèlement, les endroits où les besoins sont les plus modestes (grosses entreprises bien fournies en adresse, particuliers se contentant d’une seule adresse par leur modem) pourront rester en IP v4 presque indéfiniment.

Rendez-vous en 2010.


Mise à jour du 12 février 2006 : L’état de préparation à IPv6 : commentaires sur Slashdot à partir d’un reportage audio sur Intellectual Icebergs.
Voir aussi un article de Geoff Huston (janvier 2006) : IPv6: Extinction, Evolution or Revolution?.

Ajout du 17 novembre 2006 : Slashdot commente un livre sur IPv6, et s’ensuit une discussion sur sa mise en pratique.

Mise à jour de fin 2010 : Free offre l’IPv6 à ses abonnés mais on ne peut dire que la publicité est massive. Dans mon domaine (bureautique d’entreprise) tout tourne encore avec de l’IPv4. Le stock restant d’adresses IP est estimé pouvoir tenir jusque mi-2011 - six mois.

Notes

[1] Oui, la semi-panique du bug de l’an 2000 est pour moi la raison principale de sa résolution généralisée.