(J’avais commencé à taper ce billet lors du premier vote sur la DADVSI, l’époque est à nouveau au sujet. Il mériterait un nouvel approfondissement, et pas mal d’octets ont coulé dans les réseaux sur le sujet, mais on ne peut retenir indéfiniment le départ d’un billet vers la liberté.)

Pour le principe de la licence globale, voir l’Alliance public.artistes. C’est en gros ce que voulaient instaurer les amendements votés par nos députés fin décembre, à la surprise générale, et que le gouvernement a à nouveau supprimé en deuxième lecture[1].

Roberto Di Cosmo est pour

Sur son site, Roberto di Cosmo[2] calcule ce que « gagneraient » les artistes avec la mise en place de la licence globale. Il en remet récemment une couche dans un post-scriptum.

En résumé :

  • La consommation de biens culturels a atteint un pic ; les gens ne dépenseront pas plus. Au mieux ils arbitrent entre différents biens culturels. Or avec la license globale, la même somme dépensée passe dans les poches des artistes.
  • L’artiste continue à être diffusé autant qu’avant, sinon plus, en tout cas plus que dans le schéma où la copie est interdite et techniquement impossible. Cette restriction a un coût, déduit des revenus reversés aux artistes... et ampute en conséquence les revenus des taxes sur les supports vierges !
  • 9 millions de foyers payants par 4 €/mois permet de doubler la somme versée aux artistes (dont les droits sur les supports).
  • Les maisons de disques ne sont pas les vrais amis des artistes.
  • Le téléchargement payant rapporte moins aux artistes que les CDs, à dépense des consommateurs égale ! « Avec les titres à 99 centimes à l’unité, il ne me restera rien (si je veux remplir le nouvel iPod avec 60Go de disques, il me faudrait 15000 euros, je doute de pouvoir venir vous applaudir après). »

Commentaire personnel :

Le commentaire sur le « pic » est probablement juste : le budget « loisirs » n’est pas extensible à l’infini, en argent comme en temps à y consacrer. Téléphones, CDs, DVDs...

Je ne peux juger des calculs, mais Di Cosmo en vient à demander à Eddy Mitchell, Britney Spears... de déclarer la guerre à leurs maisons de disque. Non que je porte celles-ci dans mon cœur[3], mais le problème serait le même pour les petits labels : quid des frais annexes, de la logistique, de la recherche des musiciens qui accompagnent le chanteur, des CDs à presser (il en restera) ? L’artiste doit-il tout payer avec ses revenus directs, et est-il condamné à devenir systématiquement homme d’affaire pour élaborer son œuvre ? Ou à accepter de tout faire passer par la SACEM ou iTunes ?

Goldman ou Mitchell peuvent décider du jour au lendemain de faire ce qu’ils veulent (si leurs contrats le permettent, Johnny s’y est brûlé les ailes), mais les « petits » ? À l’inverse, ces « petits » ont-ils d’ailleurs une quelconque chance réelle avec le système actuel ? Selon les présidents de l’Adami et de la Spedidam dans le Monde, les artistes ne gagnent souvent presque rien, et sont globalement pour le principe de la license globale.

De toute manière, il est clair que les studios n’auraient rien à gagner au système de licence globale (ils en perdraient le contrôle). Cependant, toute transition économique ou technique a produit ses victimes, et ce sont les artistes, ce qu’ils produisent, et comment le maximum de monde peut en profiter, qui comptent. Mais ce sont Virgin et Sony qui bloquent l’évolution, pas Bénabar ou Goldman.

On peut discuter du principe de la taxe sur les supports (disques vierges, disques durs...), mais payer une taxe pour sauvegarder mes photos et mes films me met hors de moi. [4]

Bertrand Lemaire est contre

Bertrand Lemaire est farouchement contre la licence globale. Pour résumer en très gros :

  • Il n’y a pas de raison que les resquilleurs paient la surprime de la licence globale quand ils peuvent continuer à téléchargement illégalement ; le contrôle est impossible.
  • On confond encore copie privée et rediffusion. L’une devrait être un droit, l’autre devrait rester du contrôle de l’auteur.
  • Roberto di Cosmo est beaucoup trop optimiste :
    • Comment répartir l’argent entre les artistes (et entre les différents types d’interprètes) ? Par sondages ? Par flicage ?
    • Étatisation du circuit artistique, mais ce n’est pas nouveau.
    • L’information se duplique, mais économiquement les créateurs ne créeront plus trop s’ils n’y trouvent plus leur compte.

Commentaire personnel :

Je ne suis pas aussi pessimiste sur l’ampleur de la resquille à la surprime. La plupart des gens aiment se voir comme honnêtes, et acceptent de payer un prix bas. Le prix du CD (10 € strict minimum) est assez haut pour encourager la copie, tandis que moitié moins pour potentiellement des centaines de CDs...

Si la licence globale est mise en place, il est clair que nombre de gros consommateurs de musique vont y passer en masse ; il ne va plus falloir espérer vendre grand-chose aux ados. Cependant, on sait que les plus gros consommateurs de P2P sont aussi les plus gros consommateurs de musique tout court, il y a peut-être une bonne surprise à attendre de ce côté-là. (Surtout si la concurrence fait baisser le prix des CDs physiques).

Le contrôle peut se faire, il faut simplement renoncer à être parfaitement précis. Les sondages marchent bien sur des échantillons ridicules. De plus, sans risque de poursuites, un internaute pourrait très bien dire ce qu’il télécharge. (Soit dit en passant, télécharger ne veut pas dire écouter - mais acheter n’est pas écouter non plus...) Quel effet cela aura-t-il sur la promotion des artistes ? (J’aurais tendance à dire que ce sera une répétition au décuple des dernières Victoires de la Musique, où la plupart des artistes sont apparus d’abord sur scène).

La distinction entre copie vraiment privée (pas à des millions de pseudo-copains sur quatre continents) et droit de rediffuser est effectivement importante. En tant que journaliste, Bertrand Lemaire est touché d’une autre manière que les artistes, il vit aussi de ses écrits...
Mais les DRM l’énervent autant que moi. Et je doute que le débat sur la licence globale les fasse disparaître.

Et moi je ne sais pas...

On parle beaucoup de musique. Mais quid des films ? Doivent-ils être soumis aussi à la licence globale ? La réponse est non d’après ce que je sais des amendements. L’économie des deux secteurs est différente. Cependant, laisser la musique être redistribuable quasiment sans frein risque de donner des habitudes qui seront très vite transposées aux autres domaines.

La remarque de Lemaire sur le découplage copie/rediffusion est capital. En fait c’est aussi copie privée/rediffusion/rétribution. Car qui sont les acteurs ?

  • Les artistes, grands comme petits (Johnny, Bénabar, leurs musiciens, les compositeurs, les groupes inconnus...) veulent en général faire de la musique, et en vivre (et à la rigueur que Johnny touche trois fois moins de millions est un détail, si trente inconnus talentueux arrivent au niveau du SMIC) ;
  • Les auditeurs veulent leur musique, au coût le plus faible ; comme déjà dit ils sont en général prêt à payer un prix raisonnable si l’aspect pratique est là (transfert sur leur iPod notamment), mais les prix des CD actuels sont trop élevés ;
  • Les artistes et techniciens qui gravitent autour des albums (techniciens de studio, requins...) sont pris entre le marteau et l’enclume. J’ignore dans quelle mesure ils pourraient se débrouiller en contact direct avec les artistes - ou seuls ;
  • Les studios sont d’abord des entreprises qui veulent gagner de l’argent, et sont ceux qui ont le plus à perdre. Ils ne sont que des intermédiaires, condamnés comme toute entreprise à s’adapter ou à disparaître et être remplacée.
    En fait, le sort des majors devrait être indifférent au législateur ; surtout qu’organisées en cartel, avec leur poids énorme, elles sont le principal frein à toute évolution du marché.
    Le cas des plus petits studios est différent, on peut quasiment les confondre avec les artistes. Leur rôle comme écurie d’artistes est le plus important.

La licence globale met le doigt sur un point majeur : le découplage entre production/rémunération et contrôle. Ce qui m’énerve n’est pas tant que le prix que le fait que l’intermédiaire comme le support sont imposés, et qu’une lacune dans le marché ne peut être comblée par la loi du marché : tous les artistes ne sont pas disponibles sur le système de musique en ligne compatible avec ma machine, tous les 33 T ne sont pas disponibles en CD ou en téléchargement. Ce n’est pas une contrainte technique[5] mais totalement artificielle (légale).

Sous certaines conditions (respect maximum de la forme de l’œuvre notamment) et contre rétribution évidemment (pourcentage ? la SACEM est faite pour cela), je plaide pour la licence obligatoire, ie que les artistes, techniciens, soient rétribués pour faire leur musique, que leur rediffusion soit payante, mais puisse être effectuée par qui le peut techniquement, et qu’on ne laisse pas le jeu des intérêts de leur major réguler la diffusion de la musique.
Un tel système aurait permis à Napster de décoller immédiatement et légalement sans que les maisons de disque lui interdisent la rediffusion de morceaux, et moi je n’aurai pas peur d’être emm...dé par des DRM qu’aucun revendeur ne voudrait pourtant mettre en place de peur de perdre des clients, mais actuellement imposés par les maisons de disque.
En toute logique, une maison de disque devrait seulement penser à faire la bonne musique, et à la diffuser au maximum, pas en restreindre la diffusion légalement ou techniquement !
(Est-ce la solution du dilemme Information wants to be free / Rents want to be paid ?)

Pour finir, une remarque, piquée sur le blog de Mad, qui a participé à une réunion de l’UMP sur le sujet : Sarkozy himself avoue que ce sont ses propres enfants qui ont fait son éducation sur le sujet. Il y a encore du boulot... (Plein d’évidences intelligentes ont été dites lors de cette réunion).

Notes

[1] Que ce soit le gouvernement qui décide seul du contenu des lois des députés me laisse rêveur, mais c’est un autre débat. Voir par exemple ce billet sur generation-nt.com pour le contexte

[2] Plus connu pour ses charges contre Microsoft, notamment le livre le Hold-up planétaire et l’article Piège dans le cyberespace

[3] Depuis l’affaire du rootkit Sony, je les considère même comme des gens dangereux qui mette ma sécurité informatique en danger...

[4] Quand même on me laisse le droit de les recopier...

[5] Il y a certes des bandes à remasteriser, par exemple, mais ce n’est pas un obstacle majeur.