Pour beaucoup d’employés, le lien entre le temps passé à travailler et l’argent qui rentre dans les caisses de l’entreprise n’est pas direct. C’est le travail fourni au final qui compte, le résultat du projet, etc.

En SSII, ce lien est direct, immédiat, total, brutal : le client paye à la journée, chaque jour non facturé est un manque à gagner énorme pour l’employeur. Il existe des projets « au forfait » où le client paie un produit fini quel que soit le temps passé ; mais évidemment, plus le salarié passe de temps sur ce projet, plus la marge fond. Dans l’idéal, le projet doit être bâclé livré le plus vite possible, pour que les quelques jours gagnés soient utilisés à faire une prestation ailleurs.

Cette marge est l’obsession de tout manager de SSII, autour de quoi doit graviter tout le reste. Celui qui ne le pense pas comprend très vite où est son intérêt et retransmet la pression, et ce même s’il reste humain par la suite (sisi, j’en connais).

Rêve, régie, forfait

Dans les rêves les plus fous des dirigeants de SSII, les projets se font tout seuls sans que personne n’« impute » dessus, et atteignent le Saint Graal de la marge à 100%.

Plus réalistement, dans la grande SSII connue où j’ai imputé pendant quelques années, la marge minimale demandée au chef de projet était un monstrueux 50% (brute, comprenant salaires et frais de déplacement et hébergement, hors congés). Ce siècle n’avait pas deux ans, je ne sais pas ce qu’il en est maintenant. Une fois déduits le coût formation hors projet, le salaire des dirigeants de l’agence, celui des secrétaires, les frais de structure, la prime du commercial, le bonus des dirigeants, le support bureautique interne, les primes des top managers du groupe et autres détails, au niveau du groupe la marge finale était d’une poignée de points.

Dans un cas réaliste et fréquent (bien que se raréfiant), le consultant est casé « en régie », donc mis à disposition du client et sous ses ordres, donc sans risque pour la SSII : pendant ces jours, le prestataire coûte tant et ramène tant, ce qui se négocie et on peut tenter de gratter sur les frais ; mais on ne cherche pas à torcher le plus vite possible une prestation pour la facturer (la pression sur le petit pion s’exercera directement par le client). Ce genre de prestation peut durer des années, avec le danger que le salarié soit oublié par son employeur, l’oublie en retour, se fasse embaucher par son client, ou attaque SSII et prestataire pour délit de marchandage...

Mais ce cas est une minorité, les clients préfèrent eux les projets « au forfait » : une tâche, un prix, et on essaie de tirer le maximum du prestataire. La différence fondamentale entre « régie » et « forfait » réside dans la question archi-fondamentale « QUI se mange les coûts en cas de dépassement du temps imparti ? » : en forfait, c’est la SSII ; en régie c’est le client. Le reste est affaire de négociation entre grandes personnes.

Au forfait, le planning est donc taillé au cordeau : il faut tant de jours pour telle tâche, taillée de manière optimiste, avec dix ou vingt pour cent en sécurité. Comme le client regarde le prix, et souvent que ça, ce planning est donc parfois très serré. (Parfois aussi le client avale n’importe quoi, y compris des plannings réalistes, et paie ainsi sa non-compétence technique.)

De même, il est hors de question qu’entre deux missions il y ait le moindre « temps mort », l’abominable « intercontrat ». D’ailleurs dans une SSII, le premier critère pour une augmentation non-diminution de salaire (inflation déduite) est le taux d’activité - et ce même si le prestataire de base va là on lui dit quand on lui dit, ce qui relève plutôt du travail des managers et commerciaux. J’ai même vu des gens payés au variables en regard de leur taux d’activité. C’est un puissant motivant pour faire accepter aux gens une mission de trois mois à Pétaouchnok loin de leur famille.

No Murphy

Il n’y a donc pas de temps non pour les impondérables. Ce Քਆᇥຜ�ॡჅ๛ de Word a bouffé la moitié de votre documentation de formation utilisateur ? Oracle a décidé que votre base était trop rapide et a changé pour le pire tous les plans d’exécution ? Le client change une base fondamentale des spécifications la veille de la livraison sans qu’il y ait de trace écrite de son accord pour l’ancienne version ? Le client ne commence à recetter que peu avant la mise en production ? Le réseau déjà saturé de votre agence est inutilisable quatre heures par jours alors que vous ne travaillez que par Citrix ? Le client vous couvre d’une avalanche de tickets/incidents/cas/flips/bugs à 90% identiques ou non pertinents ? Votre PC rend l’âme et vous devez vous débrouiller avec une vieille brouette qui met quinze minutes à lancer l’outil de développement ? Le client est incapable de vous faire un rapport d’incident un minimum détaillé et nécessite des heures d’interrogatoire pour lui tirer les verts du nez et enfin comprendre son problème ?

...Dans tous les cas, la perte de temps et les heures sup pour rattraper le retard seront pour votre pomme. Cadre, ça veut dire « forfait temps ».

Pas de temps non plus pour l’administratif : les notes de frais qui peuvent être longues à remplir, à négocier avec la secrétaire ou son chef, la DRH..., la paperasse interne, les relevés d’activité à envoyer toutes les semaines, les lettres et sites d’information de l’entreprise... Certes rarement de grandes choses mais elles s’additionnent. Je ne me plains pas, mais mes anciens collègues cumulant des fonctions de chefs de projets avec leur travail habituel perdaient un temps fou à ces bêtises. Sans oublier que les outils dédiés à cela sont rarement des parangons d’ergonomie. Ce n’est pas parce qu’une SSII possède de nombreuses compétences qu’elles sont mises au service de l’infrastructure maison : les cordonniers sont les plus mal chaussés...

Pas de temps pour la veille technologique (lecture des blogs et journaux du secteur, « jeu » avec quelques softs nouvellement sortis, séminaires de présentation...). Si l’on ne fait pas gaffe, une mission longue avec la tête perpétuellement sous l’eau vous déconnecte complètement de votre propre secteur d’activité.

Corollaire : les débutants sont priés d’être aussi efficaces que les gens expérimentés. Une boîte intelligente vous expédie en formation, et zou, au front ! Une boîte encore plus intelligente vous plonge dans une équipe où vous apprendrez le métier par osmose, mais... les autres membres de l’équipe, eux, ont en général du travail par-dessus la tête, et les questions bombardées par un débutant enthousiaste les saturent assez vite.

Temps masqué

Évidemment, le travail « secondaire » doit se faire forcément à un moment, les PC doivent s’installer et se configurer, la transmission des connaissances se faire, et il faut se tenir un minimum au courant de ce qui se passe dans sa propre boîte ou dans le milieu. De plus, il serait aberrant de consacrer quatre jours dans la semaine au « vrai » travail, et de faire tout le reste (administratif, veille, discussions à la machine à café) le vendredi.

Mais au total cela revient au même. Quand un client paie une journée de développement, il faut comprendre une demi-heure de survol des nouvelles sur divers sites et blogs, un quart d’heure à écouter radio-moquette à la machine à café ou sur le toit de l’immeuble autour du cendrier (ce peut être vital), une demi-heure à discuter par email ou téléphone à propos d’autres projets (compensés par le temps qu’on consacrera au présent projet quand on imputera sur un autre...), l’exploration d’une nouvelle fonctionnalité que l’on vient de découvrir, la discussion avec un collègue qui revient de formation sur un logiciel concurrent... Au final le premier poste de perte de temps reste cependant la réunionnite.

La réinvention perpétuelle de la roue

Pas de temps non plus (et c’est pire) pour le recyclage des informations récoltées durant un projet, la « capitalisation ». Je l’ai vue souvent louée, parfois verbalement encouragée, mais en pratique, jamais vue : rarissimes sont les projets qui ne se terminent pas de manière un peu tendue, à resserrer les derniers boulons, même si tout va bien. Les consultants en fin de projet commencent déjà à faire chauffer les moteurs pour la mission suivante, il est hors de question pour leur chef de les laisser en intercontrat une seule journée s’il peut l’éviter ; et le client, évidemment, va refuser de payer des jours pour la capitalisation des connaissances chez son fournisseur.

Au mieux, le client va payer sans le savoir pour la capitalisation purement interne et personnelle que les intervenants se feront sur leur portable ou clé USB - sous forme de copie de morceaux de programmes ou docs qui pourraient bien resservir plus tard, parfois dans la plus parfaite illégalité théorique bien que l’intention de nuire soit nulle et que ça arrange tout le monde - mais quand un employé a compris que rien n’est plus important pour son augmentation que la satisfaction du client dans le respect des délais et des marges, et que le reste relève de l’accessoire total tant qu’on ne se fait pas piquer, les interrogations de pur principe s’envolent très vite.

D’ailleurs pour capitaliser il faut une infrastructure, et un management qui le gère. Cela veut dire investir du pognon à gérer des serveurs et des gens pour les faire tourner et les alimenter. Ça existe, je l’ai vu, mais de manière tellement mal implémentée (notamment sur un intranet inaccessible de l’extérieur) que l’utilité réelle était nulle, surtout pour « techniques » comme moi.

Puis le marché se re-tend, les gens concernés doivent retourner « au front » faire du chiffre, les chefs changent, et on oublie. Je ne crois plus en la capitalisation hors d’une petite équipe où les gens se connaissent, par exemple à l’échelle d’une agence. Que quelqu’un me dise que si, ça existe…

Partie 1 : Angoisse existentielle
Partie 2 : Plein plein de chefs
Partie 3 : Le portable
Partie 4 : Le consultant-migrant
Partie 5 : Se battre pour bosser
Partie 6 : Les joies de l’accès à distance
Partie 7 : Un expert, sisi !
Partie 8 : Imputer, oui, mais sur quoi ?