Petit résumé encore plus en retard que d’habitude à cause de ces fichues épaules. Commentaires personnels en italique comme d’habitude.

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Bouvines : l’acte de naissance de la France

Titre un peu racoleur : la bataille de Bouvines (1214) ne marque pas la naissance de la France comme entité nationale, mais plutôt l’affirmation définitive de la suprématie du roi en tant que puissance dominante dans son propre royaume, après avoir soumis les grands seigneurs et confisqué aux Plantagenêts l’essentiel de leurs terres françaises. Les Capétiens travaillaient à cela depuis deux siècles. À la même époque les seigneurs du Nord de la France soumettent le Sud sous prétexte de Croisade. Pour la véritable naissance d’un sentiment national, il faudra attendre deux autres siècles et la fin de la Guerre de Cent Ans.

À Bouvines, Philippe Auguste, roi depuis 34 ans, écrase l’Empereur Othon et le comte de Flandres, alliés du Roi d’Angleterre Jean sans Terre, et met fin à leur tentative d’invasion. Par la suite, ce seront même les Français qui manqueront de peu l’invasion de l’Angleterre. Quatre articles décrivent le lourd contentieux Capétiens/Plantagenêts ; expliquent pourquoi les Français ont gagné un duel au départ équilibré (surprise, initiative et motivation religieuse) ; décrivent l’apogée de la chevalerie franque (plus que française) ; enfin s’étendent sur les conséquences à très long terme pour la France (établissement de la domination royale) et en Angleterre (Grande Charte et contrôle du Roi par le Parlement).

La guerre civile grecque

La Grèce n’a jamais été un État très stable. Pendant la Seconde Guerre Mondiale, l’occupation allemande est terrible (avec des famines), et la Libération marque le début d’une guerre civile entre les communistes pro-URSS, lâchés plus tard par Tito, et le gouvernement pro-anglais puis pro-américain. À la victoire de ce dernier en 1948, on compte au moins 158 000 morts.

La Libération fut rarement aussi joyeuse et « réussie » qu’en France.

Éléphants de guerre

Les éléphants de combat remontent à la plus haute Antiquité, en Asie du moins (y compris en Chine). Ils font merveille contre les chevaux qui en ont peur. Les Perses les avaient déjà affrontés contre les royaumes indiens, mais c’est Alexandre le Grand qui les ramène en Occident après avoir soumis Poros.

L’éléphant se retrouve dans les armées des diadoques puis dans celles des Carthaginois, et même dans les troupes romaines. L’animal est cher et peut se retourner contre son propre camp quand il panique. Les éléphants d’Afrique du Nord disparaissent peu après. En Asie l’animal reste utilisé pour le combat (notamment comme plate-forme de tir) jusqu’au XIXè siècle.

Ramsès III contre les Peuples de la Mer

Les Peuples de la Mer ravagent les côtes du Proche Orient au XIIè siècle avant notre ère, redistribuant les cartes dans un équivalent méditerranéen des Grandes Invasions européennes du Vè siècle.

On ne sait trop d’où ils viennent (Europe du Sud via la Grèce ?), on ne sait trop ce qu’ils deviennent (à part ceux que la Bible connaîtra un peu plus tard comme les Philistins), et ils détruisent entre autres l’Empire hittite.

L’Égypte, elle, tient bon, et la bataille du Nil vers -1175 n’est que le plus notable de nombreux affrontements étalés sur des décennies. Le Nouvel Empire égyptien est au faîte de sa puissance avec Amhenotep III, Ramsès II et Ramsès III. La bataille dans le delta du Nil est féroce mais la victoire de Pharaon est totale. C’est pourtant le chant du cygne pour le Nouvel Empire : l’Égypte s’enfoncera lentement dans la décadence puis passera sous domination assyrienne, perse, macédonienne, romaine...

Shoah et destruction des États

Selon Timothy Snyder, spécialiste des grands massacres de la Seconde Guerre Mondiale (j’ai toujours la chronique de Bloodlands dans mes brouillons), le déclencheur premier de la Shoah est la destruction des États à l’est : Pologne, Lituanie, Estonie... Ces États ont subi l’invasion de l’URSS et de l’Allemagne entre 1939 et 1941 : toutes leurs institutions ont disparu.

L’Allemagne, même nazifiée, est encore trop pétrie de droit et de règles pour que des massacres à très grande échelle ait lieu : la Nuit de cristal n’a pas l’ampleur de l’Holocauste. Mais là où le chaos s’installe peut se consolider l’idée que l’on peut massacrer tous les Juifs massivement, rapidement, impunément. Cela n’arrive qu’à partir de 1941. Auparavant, les nazis se contentaient de ghettoïser, spolier, déporter, chasser, liquider les élites.

Dans la France de Pétain ou le Danemark occupé, les Allemands n’osent pas trop brusquer des institutions qui leur servent certes de courroie de transmission, mais qui tentent aussi de protéger au moins leurs concitoyens (et pensent parfois aux représailles au cas où les États-Unis gagneraient la guerre). Les Juifs apatrides ou déchus de leur citoyenneté sont dans ces États les principales victimes, les nationaux ont de meilleures chances survie.

Dans les zones où l’État a disparu, les gens s’adaptent au chaos, et les Justes sont ceux qui ont agi comme si les institutions existaient encore, sans trop eux-mêmes savoir pourquoi.

Timothy Snyder, Américain, fait le parallèle avec l’Irak : la barbarie de Daesh est survenue en Irak parce que ses structures (armée, partie Baas) ont été liquidées par Bush sans remplacement, en imaginant que la démocratie fleurirait toute seule. Et remarque que la Russie considère l’Ukraine dans le Donbass comme illégitime, ce qui autorise tout.

« Si vous considérez que la Shoah est un événement unique, si unique qu’il n’y a pas d’histoire, qu’il n’y a que la mémoire, alors vous ne pouvez pas en tirer de leçons. En réalité on peut en tirer beaucoup. La plus importante à mes yeux est que détruire un État est toujours une chose extrêmement dangereuse. »

Divers

  • La prise du fort belge d’Eben-Émael en mai 1940 fut montée en épingle par la propagande allemande pour l’audace et la préparation minutieuse de l’attaque. L’article montre que la nullité de la défense belge a puissamment contribué.
  • La suite de l’histoire de Yon Deguen reste dans la veine de la première partie (dans le n°32). Jusqu’à une blessure en janvier 1945, il enchaîne les combats. Les officiers soviétiques incapables se révèlent parfois aussi dangereux que les Allemands. Après avoir vu tant de camarades se faire tuer, il peut se considérer comme extrêmement chanceux. Après guerre il devient chirurgien orthopédique, et il a encore à souffrir de l’antisémitisme stalinien et russe, au point d’émigrer en Israël.
  • La polygamie des classes dominantes et donc le besoin de s’enrichir aurait été une cause majeure des raids vikings.
  • Les États-Unis n’ont eu aucun mal à fournir l’énorme effort de guerre de la Seconde Guerre Mondiale grâce à l’emprunt, à leur propre population essentiellement. La dette monte à 110% du PIB en 1945 mais l’investissement se révèle rentable : domination économique sans partage, croissance vigoureuse lors de la reconstruction et du baby boom... (La dette française actuelle est du même ordre, presque 100% ­­-- mais difficile de croire que la croissance et la démographie actuelles permettront de la repayer aussi vite...)
  • Joachim Murat, général, ami et beau-frère de Napoléon fait partie de ces destins exceptionnels des périodes de chamboulement comme l’Empire. Bon militaire, piètre politique, il meurt en tentant de reconquérir son royaume de Naples alors même que Napoléon a perdu Waterloo.