Ce livre remet quelques pendules à l’heure sur la technologie, l’innovation, la globalisation. Certains diront qu’il enfonce quelques portes ouvertes, mais le discours futuriste de nombreux gourous sur l’innovation perpétuelle, le monde qui devient petit, les peuples qui se rapprocheront, la guerre qui va devenir impossible, etc. se répète en gros à chaque génération et a tendance à devenir dominant, alors qu’il est souvent faux.

David Edgerton voit donc plus une histoire de la technique sous l’angle de l’utilisation que de l’innovation, englobant aussi le quotidien et les populations des pays les plus pauvres.

(Comme d’habitude, l’italique indique un commentaire personnel, le reste tentant un résumé objectif.)

  • L’innovation ne génère pas forcément croissance et emploi : une bonne partie des inventions finissent dans l’oubli.
  • Les inventions les plus médiatiques (pilule, informatique, bombe atomique, aviation...) ne sont pas forcément celles qui ont le plus changé le monde, du moins lors de leur invention.
    Par exemple, le train à la fin du XIXè siècle n’a que modérément accéléré une croissance américaine déjà très rapide ; et Bill Gates a-t-il plus changé le monde que Ingvar Kamprad (Ikea) ? (Et ne parlons des inventeurs du container pour cargo, des frigos et des machines à laver.)
  • En effet, on oublie souvent l’effet de substitution : le monde aurait pu utiliser d’autres technologies, oubliées ou plus anciennes. Par exemple, la pilule n’était pas le seul contraceptif et la révolution sexuelle aurait pu avoir lieu sans elle. Il y eut de nombreuses machines à calculer avant les ordinateurs, et il y a toujours plusieurs moyens de produire de l’énergie. La technologie qui se généralise n’est parfois que marginalement meilleure que les autres. Et parfois le rapport de force s’inverse (la voiture électrique revient après plus d’un siècle).
  • Les techniques de substitution réapparaissent parfois comme techniques de réserve en cas de défaillance de la technique plus moderne : un exemple est le carburant synthétisé, faute de pétrole, à partir du charbon dans l’Allemagne nazie ou l’Afrique du Sud de l’apartheid.
  • Certaines des inventions sont contre-productives sur le court terme : fin 1945, le V2 tout comme la bombe atomique pouvaient être considérés comme deux moyens effroyablement coûteux de faire de que l’on savait déjà faire avec des bombardiers classiques. Ce sont les versions suivantes de ces outils qui ont ouvert d’autres champs.
    Autre exemple : Concorde, médiatique mais un échec total en terme d’utilisation.
  • La date d’apparition d’une invention n’a pas forcément de lien avec le moment où elle est réellement utile. Une histoire des techniques qui se limite aux dates d’invention et aux brevets n’a pas forcément de lien avec le développement ou la croissance.
  • Si une invention se répand, ce n’est pas forcément dans le pays ou même l’époque de son invention.
    (Exemple personnel : il a fallu un siècle entre l’invention du téléphone et le moment où mes parents ont enfin pu l’avoir, et ce dans un pays riche.)
  • Une bonne partie de la croissance provient de la simple généralisation de technologies déjà présentes, sinon périmées, dans le « monde riche ». Le frein principal à la diffusion est souvent l’argent.
  • Nous ne sommes pas les premiers à vivre une ère de transformations techniques massives, cela fait quelques temps que cela dure, et la croissance extrêmement rapide des Trente Glorieuses ne doit pas être prise pour une règle.
  • Une partie de l’innovation, dans les pays moins développés, consiste à mixer des apports étrangers avec les contraintes matérielles locales (« créolisation »). Certaines inventions se diffusent entre ces pays (exemple du pousse-pousse japonais de 1900 encore visible dans certains pays).
    À l’inverse, ces pays peuvent adopter une technologie étrangère en s’adaptant de manière parfois surprenante aux besoins et contraintes en maintenance (penser notamment aux trésors d’ingéniosité dépensés pour maintenir des voitures importées en état de marche sans argent ni pièces).
  • L’essentiel des ingénieurs et techniciens ne se consacre pas à l’innovation, comme le veut le cliché, mais à la maintenance. Les gains de productivité sont bien plus faibles sur l’entretien que sur la production en série d’appareils neufs.
    La réduction des coûts de maintenance se fait sur le long terme, avec l’amélioration des produits neufs et l’expérience acquise par les utilisateurs et techniciens (exemple : la durée d’utilisation croissante des moteurs d’avion).
    Un cas extrême, les cuirassés au XXè siècle, montre que la rénovation peut prolonger très longtemps la durée de vie d’un outil.
  • L’entretien de produits importés dans les pays en développement est un moyen pour ceux-ci d’acquérir des compétences pour devenir eux-mêmes producteurs (exemple des bicyclettes japonaises), parfois forcés par des guerres ou des restrictions économiques.
  • Une part essentielle de la diffusion des technologies ne se fait pas au sein d’un pays mais au sein de sociétés multinationales.
  • Les régressions technologiques ne sont pas rares. Un exemple récent : le démantèlement des bateaux par des ouvriers aux pieds nus en Inde et au Bangladesh. On peut citer aussi Concorde.
    Parfois on se fait gloire de rééditer un exploit technique déjà réalisé des décennies auparavant (Qu’est-ce que ce sera quand on retournera sur la Lune !).
    (Je pourrais ajouter qu’on réinvente souvent la roue. C’est archi-fréquent en informatique.)
  • La mondialisation aussi peut revenir en arrière : l’Angleterre de 1900 importait massivement de la viande d’Amérique du Sud ; ce n’est plus le cas grâce au Marché Commun.
  • Une technologie « dépassée » peut rester massivement utilisée voire majoritaire malgré les apparences : la Wehrmacht de 1941 a attaqué la Russie avec plus de chevaux que Napoléon.
  • Elle peut même continuer à croître quand on la croit oubliée : la machine à vapeur était plus utilisée après 1900 qu’au XIXè siècle ; le cuirassé a été plus utilisé pendant la Seconde Guerre Mondiale que pendant la Première ; nous consommons plus de charbon maintenant qu’en 1950 ; les plus gros paquebots et les trains les plus rapides sont construits de nos jours, malgré l’avion. David Edgerton cite aussi le câble ou la guillotine.
    (Par contre, j’attends toujours le revival des dirigeables et des gros avions à hélice que Science & Vie me promet depuis que je suis gamin.)
  • Si les médias ont leurs chouchous (biotechnologie, informatique...), les industries plus classiques (chimie, automobile...) restent encore loin devant en terme de montants investis en R&D.
  • L’armée, bien qu’en soi une force très conservatrice, est un moteur puissant d’innovation par ses besoins et ses subventions, et est à l’origine de nombreuses technologies civiles.
  • Un chapitre entier décrit l’évolution des techniques de mises à mort, humaines ou animales. Les abattoirs géants ne sont pas une nouveauté. Auschwitz n’avait rien de « moderne » et, au Rwanda, rien de plus compliqué qu’une machette ne fut nécessaire.
  • Il ne faut pas opposer caricaturalement l’innovation à visée uniquement nationale (sinon autarcique), porteur parfois de régression, et le techno-globalisme (« le monde devient plus petit »). Les deux sont dans une certaine mesure faux.

On l’a vu, les exemples fourmillent, au risque de noyer le propos dans une avalanche d’anecdotes, dont on se demande s’ils sont des règles ou des exceptions.

La traduction est approximative. Il y a un je-ne-sais-quoi dans le style qui m’énerve, et quelques coquilles (condom en français, c’est «  préservatif  », pas « condom »).

Cela dit, ce livre est très instructif. Nombre de ces idées sont à garder à l’esprit quand on décide des politiques de recherche ou de développement : il est idiot de nous consacrer tous à quelques technologies émergentes quand l’essentiel de l’économie continue de croître ailleurs.