Il y a 13 ans, dans un autre recoin de ce coin de web, j’écrivais à propos de Ce monde est nôtre :

C’est un vieux classique par un vieux routard de la SF française des années 60, et la suite de Ceux de nulle part, que j’ai apprécié en tant qu’ado. Ici revient l’intrigue assez classique d’un explorateur d’une civilisation intergalactique plongé dans une guerre sur une planète médiévale. Pas trop mal mené, mais les thèmes et surtout le style ont mal encaissé les années.

Adolescent, j’aimais bien les trois Carsac que j’avais lu, notamment dans un recueil du Club du Livre d’Anticipation de mon père, entre les Robots d’Asimov et l’Empire de l’Atome de Van Vogt. L’été dernier, j’ai trouvé chez beau-papa l’intégrale parue il y a 20 ans chez Lefrancq et je lui ai empruntée.

Francis Carsac, Œuvres complètes, tome 1 Sur la forme : cette intégrale contient moultes coquilles, quelques bout de phrases déplacés, des sauts de paragraphe manquants et même une mention erronée de Terre en fuite sur le tome 1 (à la place de Ce monde est nôtre). Je sais certes que l’on peut relire mille fois un texte et qu’il restera toujours des coquilles, mais bon. De plus, les commentaires du fils de l’auteur, pas inintéressants dans le tome 1 pour éclairer un peu l’œuvre, manquent totalement du tome 2.

  • Pour la biographie de Carsac, plus connu en fait sous son nom de François Bordes, paléontologue reconnu : voir Wikipédia.
  • Pour une liste détaillée des œuvres avec les couvertures originales au mythique Rayon fantastique : cf le blog En terre étrangère.

Les différents romans sont parues dans les années 1950 et 60, et en portent la marque, différemment. Je fais parfois mon blasé parce que j’ai lu beaucoup depuis de choses paries entre temps mais globalement on reste sur le dessus du panier de la SF française de l’époque. Et bonne nouvelle : chaque roman est meilleur et plus complexe que le précédent. Les trois dont je me souvenais depuis le siècle dernier (Les robinsons du Cosmos, Ceux de nulle part, Ce monde est nôtre) le méritaient.

Par ordre plus ou moins chronologique :

Sur un monde stérile

Un groupe de jeunes amis embarquent dans l’astronef fabriqué en secret dans son garage par l’un d’eux, débarquent sur Mars sans préparation, sinon des armes, beaucoup d’armes, et rencontrent trois peuplades martiennes qui se livrent une guerre éternelle. Comme il est très clair d’entrée qui sont les beaux et gentils et qui sont les affreux et méchants, ils prennent parti, sinon le commandement, et participent au génocide final des mauvais.

C’est typiquement l’œuvre de jeunesse (écrite vers la fin de la Seconde Guerre Mondiale, ce qui doit expliquer des choses) sortie des fonds de tiroir bien plus tard, sans intérêt autre que comme témoignage d’une époque. Le scénario ne manque pas de rythme mais l’histoire est prévisible, le manichéisme brutal, le savant un peu trop génial, et la psychologie des personnages basique. L’enchaînement des opérations militaires lasse. Carsac lui-même n’aimait pas ce roman de débutant qui n’a pas été publié de son vivant.

Francis Carsac, Sur un monde stérile, dessin de l'auteur.jpg

Les robinsons du Cosmos

Par contre, cette histoire a marqué mon adolescence, en partie par les dessins de Moebius dans l’édition du Club. Il paraît qu’elle eut un grand succès en Union Soviétique à l’époque.

L’idée n’est pas bête, de déporter un village entier, par un tour de passe soudain dans l’espace-temps, sur une autre planète. (Cela rappelle un peu un vieil Hamilton, la Ville sous Globe, mais l’histoire est plus intéressante, les personnages moins caricaturaux et les filles sont armées.) Comme dans toute bonne SF post-apocalyptique, les ennemis les plus dangereux ne sont pas les hydres volantes ou les indigènes, mais d’autres humains, et cela d’entrée.

Francis Carsac, Les Robinsons du Cosmos-L'hydre, dessin de Moebius.jpg Ce problème réglé, nos déportés explorent et s’installent, rencontrant une peuplade de centaures, et on tombe plus ou moins dans le roman d’exploration-colonisation à la gloire des ingénieurs et techniciens.

Francis Carsac, Les Robinsons du Cosmos : les centaures, dessin de Moebius.jpgJ’ai été un peu agacé par ce côté « dictature éclairée des scientifiques », très fréquent chez Carsac, ainsi que par le sort très expéditif réservé aux « méchants » (mais je n’ai pas combattu pendant la Seconde Guerre Mondiale comme l’auteur, moi). Comme je cherche toujours la petite bête, je suis un peu resté sur ma faim sur le côté pratique (à partir d’un gros village et d’une usine, comment reconstruit-on une civilisation ? à quoi doit-on renoncer ?). Le narrateur est un dirigeant, un scientifique-qui-sait, la piétaille reste dans l’ombre.

Malgré ces peccadilles, une bonne lecture.

Ceux de nulle part

Voici un autre très bon souvenir de lecture de jeunesse que j’ai relu avec plaisir. Écrit en pleine mode des soucoupes volantes, Ceux de nulle part relate l’enlèvement, un peu par hasard, du docteur Clair par des extraterrestres (les Hiss, quasi-humains à peau verte, pour ne pas faire original), et la découverte de leur civilisation et de celle des planètes amies.

Francis_Carsac, Ceux de nulle part, le Rayon Fantastique.jpgCivilisation où le bon docteur prendra une place importante, puisqu’il est de la première espèce à sang rouge découverte par ses kidnappeurs ; particularité qui le rend insensible au rayonnement des maléfiques misliks.

Les misliks sont constitués de métal pur, éteignent les étoiles, et sont une des meilleures inventions de Carsac : l’Ennemi, le Mal absolu, qui éteint la lumière et la vie, qui nous est totalement étranger, avec qui on ne pourra jamais trouver d’arrangement. (Dans la fameuse classification des aliens d’Orson Scott Card, ils seraient les « varelses » ou même les « djurs », quand les hiss et leurs nombreuses espèces amies sont des « ramens », voire plus proches encore).

Civilisation intergalactique pacifique, chocs culturels, traditions différentes, mélange même des espèces, puisque Clair rencontre une charmante quasi-humaine d’Andromède (sans surprise, le charme exotique opère), sans supériorité humaine : était-ce si fréquent dans la SF française des fifties ?

Ce monde est nôtre

Francis Carsac, Ce monde est nôtre.jpgCeux de nulle part pourrait être vu comme une longue introduction à l’univers de Ce monde est nôtre, dont la thématique commence à être nettement plus complexe.

Quelques siècles après l’arrivée de Clair chez les Hiss, un de ses descendants, Akki, a pour tâche d’inspecter les planètes encore barbares. L’une d’elle, au stade médiéval, est peuplée de deux civilisations humaines ennemies, plus une troisième proche des Hiss. Or la loi de fer de la grande civilisation galactique et paternaliste est impitoyable : il ne doit y avoir qu’une humanité par planète — l’expérience montre que, sinon, cela finit toujours par dégénérer. Quels peuples vont devoir être déportés sur une autre planète ? Pour tous, cette terre est celle de leurs ancêtres, ils sont chez eux.

Très loin de la neutralité, Akki va se faire entraîner dans la politique interne d’un camp — évidemment il y a une jeune et belle duchesse en danger — puis la guerre entre les deux factions humaines, pour commencer. Enfin arrivera le choix de ceux qui resteront et ceux qui partiront.

C’est bien mené, on est loin du scénario linéaire, les personnages se cassent le crâne à savoir quelle est la chose juste à faire, et il n’y a pas de solution miracle. Le chapitre final est de trop, et je suis un peu dubitatif sur cette grande et sage civilisation galactique qui s’autorise à génocider les peuples les plus agressifs.

On a vu des relents de guerre d’Algérie dans cette histoire pourtant écrite avant, mais le fils de Francis Carsac explique qu’il s’agit plutôt d’un parallèle avec la Guerre des Boers. Hélas, on peut tracer un parallèle avec un très grand nombre de zones de conflits passés et présents, probablement futurs.

Bref, une bonne lecture aussi sur un thème éternel.

Terre en fuite

Francis Carsac, Terre en fuite, couverture Rayon Fantastique n°72Roman un peu bâtard, un peu énervant par le côté « je suis un super-scientifique et je deviens le dictateur qui sauve l’humanité » (ah, si c’était même possible !). Un homme d’un futur lointain s’incarne dans un ingénieur de notre époque, et raconte son épopée, rien moins que la migration de la Terre et de Vénus, transformés en vaisseaux spatiaux, autour d’une autre étoile.

Les histoires s’enchaînent comme des épisodes différents sans grand fil conducteur, les problèmes techniques sont vite évacués, les opposants sont d’infâmes fanatiques sans subtilité, le reste de la population est docile, et comme souvent j’ai l’impression qu’elle n’existe pas vraiment. Je l’avais lu il y a bien longtemps, je comprends pourquoi il m’a laissé un souvenir flou.

Pour patrie, l’espace

Francis Carsac, Pour patrie l'espaceBien plus complexe est l’histoire de ce militaire d’élite d’un Empire terrien en pleine guerre civile, recueilli par une civilisation d’astronefs-villes nomades, à tendance anarchistes, où on lui fait bien comprendre qu’il est un plouc. Mais on a besoin de ses qualités militaires et techniques.

Le choc culturel est violent, les relations avec la gente féminine pleines de méfiance. Racisme, égoïsme, tout y passe. Peut-être peut-on reprocher un manque de subtilité, mais ce militaire n’est pas subtil.

Ce n’est pas déplaisant. Il y a une chronique enthousiaste sur SF Emoi.

La vermine du lion

Francis Carsac, Œuvres complètes, tome 2Cette dernière histoire est la plus longue, dense et complexe écrite par Carsac (surtout avec les deux prologues, ajoutés par la suite si j’ai bien compris). Fondamentalement en fait, c’est un mélange de western (Carsac était fan) et de roman d’aventure coloniale, transposé dans le futur, sur une autre planète ; où l’on rejoue une fois de plus le thème de la très méchante méga-entreprise sans âme qui veut exploiter une planète en pressurant ses employés, en soudoyant les colonialistes au gouvernement, et en liquidant les autochtones s’ils gênent, quitte à encourager leurs dissensions internes et manipuler leurs fanatiques religieux. Cela pourrait se passer au XIXè siècle comme de nos jours, et devait résonner d’autant plus fort à l’époque de la décolonisation. En fait, la science-fiction n’apporte pas grand-chose à cette histoire.

Notre héros est la caricature du surhomme à la Carsac, physiquement et mentalement, devenu un cow-boy redresseur de tort, défenseur de ses amis les « sauvages » sans trop d’égard pour la loi et les grands principes vus les enjeux. Il est flanqué d’un lion intelligent, fort pratique pour se défendre ou livrer une justice expéditive, mais un peu sous-exploité. L’histoire est parasitée par plusieurs dames qui ne peuvent rester insensibles à son charme, aux motivations parfois floues. Hélas, là encore, Carsac ne semble savoir résoudre les problèmes de cœur de ses personnages que par l’élimination physique de certains protagonistes. Pour ce dernier roman, il ne se croit pas obligé au happy end.

Je fais la fine bouche, mais je suis d’accord avec la chronique ébahie de SF Emoi.

Nouvelles

Le tome 2 de l’intégrale se finit par quelques nouvelles, un peu inégales, en taille comme en valeur ou en originalité, mais pas désagréables. Beaucoup tournent autour du voyage dans le temps jusque l’époque paléolithique (la spécialité de François Bordes) et du choc entre hommes civilisés et « sauvages ».