dimanche 17 juillet 2016

Les mythes du terrorisme (Michael Shermer)

Histoire de relever le désastreux niveau médiatique après les tragiques attentats de Nice, voici le résumé de Myths of terrorism, un article de 2015 de ma revue américaine préférée, Skeptic, avec une vision assez américaine mais sur une longue durée du terrorisme en général. Remarques personnelles en italique.

Michael Shermer (ex-fondamentaliste chrétien passé chef de file des sceptiques) a pour conviction que l’humanité, contrairement aux apparences, s’améliore, et en tient pour preuve l’avancée des droits des minorités et le nombre décroissant de meurtres et autres massacres sur le long terme. (Un exemple extrême et récent cité par ces gauchistes du Figaro : deux tiers d’homicides en mois à Paris en vingt ans'' ; sur une tendance plus globale en France, voir la Voix du Nord)

On lui oppose souvent le contre-exemple du terrorisme, apparemment une régression majeure. Mais même cela est sur la pente descendante, et en fait noyé dans le bruit statistique des décès (malgré le bruit médiatique). Alors, pourquoi en avons-nous tant peur ?

Le terrorisme est une attaque par des entités non étatiques contre des non-combattants, et vise à faire régner la terreur — et à empêcher tout raisonnement rationnel. Shermer tient à faire rendre gorge à sept mythes :

Mythe 1 : les terroristes sont le Mal incarné

« Ils nous attaquent parce que nous sommes le Bien », et eux sont purement maléfiques — c’est le mantra de Bush en 2001 par exemple, et cela revient encore de nos jours. Mais ce n’est pas la motivation première des kamikazes. Une étude a établi que pour beaucoup leur motif est la vengeance : contre l’Amérique qui frappe où elle veut (Afghanistan, Irak, Yémen...), contre Israël... (et en France contre ces blasphémateurs de Charlie Hebdo, contre les frappes françaises en Syrie, contre les lois sur la laïcité...)

Plus qu’étendre la Charia, les terroristes pensent protéger leurs coreligionnaires.

Daesh ou les Talibans sont très doués pour monter en épingle la moindre bourde de ciblage des frappes occidentales. Goebbels faisait pareil après les bombardements alliés, nettement moins ciblés. En conséquence, toute riposte de notre part doit être soigneusement pensée pour ne pas être récupérée. C’est pour cela que les Américains n’ont pas déployé toute leur armée contre Daesh, le remède serait peut-être pire que le mal, et certains proposent qu’ils se retirent. Beau dilemme pour Obama et son successeur.

Une grosse partie des auteurs d’attentats-suicide sont des jeunes, où une cause, les effets de groupe, la camaraderie, la promesse de gloire sont importants (et ce sont même des éléments de cohésion majeurs de toutes les armées régulières !), et les promesses des vierges au Paradis comptent moins que le statut et le prestige social qui rejaillissent sur la famille d’un combattant tombé contre l’ennemi.

Mythe 2 : Les terroristes sont organisés

Il n’y a pas de réseau centralisé des conspirateurs contre l’Ouest. (Un tel réseau ne tiendrait pas face aux capacités de renseignements ennemies.). La mouvance terroriste est décentralisée, auto-organisée, et constituée de sous-réseaux complexes n’ayant rien à voir (clubs de sport locaux...).

Ce qui, dirais-je, les condamne à un amateurisme éternel, même dangereux. Daesh ou les Talibans ne développeront jamais un État fort avec des infrastructures qui seront autant de cibles. Des groupes terroristes ne peuvent que végéter tapis dans une population, ou dans les zones de chaos comme l’Irak, la Syrie, la Lybie, ce qui ne les empêche pas de rester dangereux. Pour survivre, de tels groupes sont condamnés à évoluer vers une structure mafieuse, féodale, politique... où l’on revient dans le champ rationnel, avec des buts différents, une violence qui n’est plus une fin en soi, et d’autres moyens de pression.

Mythe 3 : Les terroristes sont des génies du mal

Le 11 septembre est un plan bien organisé mas une exception (dans le contexte des attentats sur le sol américain). La plupart du temps, une fois la tête neutralisée ou loin du réseau principal, ne restent que des « imbéciles incompétents ». Michael Shermer énonce quelques exemples de plans lamentablement ratés aux États-Unis. Même à Boston, les frères Tsarnaev n’avaient rien planifié.

(Et l’attentat de Nice est un nouvel exemple de pauvre type solitaire utilisant une technique tout ce qu’il y a de plus basique et low-cost. On pourrait citer aussi la mode palestinienne des attentats au couteau à l’aveugle, le degré zéro du machiavélisme — plutôt du désespoir.)

Mythe 4 : Les terroristes sont pauvres et sans éducation

Non, il ne suffit pas de leur payer des écoles pour que l’éducation fasse de tout le monde des pacifistes. Les terroristes proviennent au contraire plutôt des couches moyennes sinon aisées (cf 11 septembre, Londres...). La pauvreté n’a pas grand-chose à voir avec le terrorisme.

(Pourtant, on retrouve souvent le prototype de la petite frappe qui se trouve un but dans la vie en virant djihadiste. Cela ne veut pas dire que ce sont des crétins incultes. Mais Shermer se concentre surtout sur les États-Unis, où le vivier des djihadistes locaux est bien différent de l’européen.)

Mythe 5 : Le terrorisme est une menace mortelle

Comparé à tous les homicides commis aux États-Unis, le terrorisme relève du « bruit statistique », même en tenant compte du 11 septembre.

Le contre-exemple serait la Norvège, où un terroriste (d’extrême-droite cette fois) a fait exploser les statistiques des meurtres en un seul massacre — mais la Norvège n’a rien à voir avec les États-Unis. En tout cas, les pertes humaines et matérielles terroristes sont d’un ou deux ordres de grandeur inférieures aux pertes aux moins de 1000 homicides volontaires, 10000 suicides ou 5000 morts par accident de la route annuels en France. Évidemment, c’est en partie parce que les forces de l’ordre cherchent activement les terroristes. Mais nous avons toujours tendance à surestimer un danger effrayant par rapport aux simples accidents.

Mythe 6 : Les terroristes vont obtenir une bombe nucléaire ou une bombe « sale »

Construire une bombe atomique est très complexe et rien n’indique que des terroristes aient réellement essayé. Les sources radioactives sont tracées, et celles perdues ne représentent pas de danger à cette échelle-là.

Mythe 7 : Le terrorisme fonctionne

Shermer cite une étude de 42 groupes terroristes sur plusieurs décennies : seuls le Hezbollah au Sud Liban et les Tigres tamouls sont parvenus à établir un pouvoir durable. (Peut-on ajouter Daesh, qui a construit un embryon d’État, même si son avenir est sérieusement compromis ?)

Les prises d’otage et meurtres de prisonniers entraînent des réponses violentes de la part des opinions publiques et des États — or il faudra bien finir par négocier avec eux un jour. Les exigences des terroristes étudiés (du moins ceux à l’ancienne, voir plus bas) sont en fait rarement politiques, ils veulent plus souvent de l’argent ou libérer un prisonnier.

Les démocraties encaissent mieux le terrorisme malgré leurs lois moins sécuritaires, car elles s’interdisent les contre-mesures disproportionnées. Les résultats des terroristes sont en général nuls, rarissimes sont ceux qui obtiennent des résultats politiques. Les mouvements disparaissent généralement en quelques années.

(Il faudrait lire How Terrorism End'', le livre cité, peut-être aborde-t-il le thème central de la définition de terrorisme, notamment par les vainqueurs. Pétain nommait « terroristes » nos Résistants (qui n’ont rien réussi seuls d’ailleurs) ; Assad appelle terroristes ses opposants, qui ne se définissent pas comme tels et la mention n'arrivera pas dans les livres d’histoire locaux s’ils arrivent au pouvoir ; Poutine nomme terroristes les Tchétchènes qui s’opposent au pouvoir russe, dont certains se sont effectivement rabattus sur le terrorisme ; en Afghanistan comme en Irak la guerre a également une dimension nationaliste ou ethnique, il n’y a pas que l’influence des émules de Ben Laden. D’ailleurs la CIA ne devait pas le cataloguer Ben Laden « terroriste » à l’époque où il attaquait l’armée soviétique. La composante terroriste n’est parfois qu’un élément d’un mouvement plus vaste mais pacifique, et la puissance dominante a souvent un gros intérêt à confondre les extrémistes avec l’« adversaire » classique. On retrouve le bon vieux phénomène qui consiste à se débarrasser des bonnes volontés chez soi comme chez l’adversaire pour ne garder que des épouvantails.

Ajoutons que l’article Apocalypse soon de Phil Torres dans le dernier Skeptic s’étend sur la mutation des motivations terroristes : autrefois nationalistes ou mafieuses comme le décrit Shermer, elles sont en train de changer vers un extrémisme à visée apocalyptique, typique des sociétés en changement brutal, visant à restaurer un monde parfait, en détruisant l’actuel : tuer n’est plus un moyen pour une fin mais le but en soi. Et l’article avance que cela en empirant vu l’explosion démographique et les avancées technologiques.

Tout ça pour dire que ce point « le terrorisme ne fonctionne pas » se base sur une mentalité qui n’est plus celle de l’étude citée. Non que je crois que le terrorisme actuel puisse marcher à long terme directement. Indirectement, il fait des ravages sur le niveau intellectuel du politique moyen aux États-Unis ou en France...)

Voir aussi : la stratégie de la mouche

« Pour la Science » n° 464 de juin 2016

Je sais, je suis en retard. Petit numéro sans grand-chose de passionnant à retenir pour moi. Didier Nordon Qu’une œuvre soit « datée » ne devrait pas être en soi un problème, toutes les grandes œuvres artistiques ou philosophiques le sont. Il y a problème si l’œuvre ne semble plus contenir que  […]

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mercredi 6 juillet 2016

Nathalie Henneberg

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Ma revue de SF préférée, Galaxies, a sorti un dossier sur Nathalie Henneberg, et ça n’a pas raté : je relis en rafale tous les tomes que j’ai sous la main (en bonne partie hérités de mon père, car la dame est peu republiée depuis ma naissance, hélas !). Elle était exactement le genre d’auteur entre  […]

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vendredi 24 juin 2016

Canicule & discrimination

La canicule revient, et avec elle une pénible discrimination de notre société. Pendant que ces dames peuvent en général réduire et raccourcir textiles et chaussures jusqu'aux limites autorisées par la décence élémentaire, nous autres hommes de bureau sommes contraints par la pression sociale, le  […]

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dimanche 5 juin 2016

Copernic, Matière noire, Amazonie, π : « Pour la Science » n°463 de mai 2016

Pour la Science n°463 Mai 2016

Un bon petit numéro plus passionnant pour les chroniques que pour les articles de couverture. Le sage Didier Nordon a dit... Les enfants font des pitreries et disent des bêtises pour les mêmes raisons : ils explorent les limites de la gravitation d’une part, et du langage d’autre part. Les adultes  […]

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jeudi 24 mars 2016

“SQL Performance explained” (« SQL : au cœur des performances ») de Markus Winand : indexer sa base de données

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(Si vous ne savez pas et ne voulez pas savoir ce que sont le SQL, les bases de données et les index, ce qui suit ne vous intéressera pas.) J’ai beaucoup apprécié ce livre, mais je commencerai par un reproche courant sur son titre : il ment ! Markus Winand ne parle pas des performances des requêtes  […]

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samedi 19 mars 2016

Boson de Higgs et biocarburants à base d’algues : « Pour la Science » de Septembre 2012

Chouette, il ne sera pas trop tard pour celui-là. Trois ans et demi après, je m’aperçois que la planification a échoué. Bah, la bonne science reste intemporelle [1]. Comme d’hab, j’italique mes commentaires et impressions conscients, les caractères normaux n’incluant que mes biais inconscients.  […]

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dimanche 13 mars 2016

Acalien, Rhéno-champenois ou Néo-austrasien ? De la difficulté de nommer une région sans unité

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J’étais peut-être précurseur en parlant de ma « bonne ville d’Austrasie » dans un billet il y a presque dix ans. Rappel pour mon lectorat non-acalien : sur ordre de Paris, selon un processus bâclé sur lequel je ne m’étendrai pas pour rester calme, et en tout cas sans aucune initiative locale,  […]

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lundi 7 mars 2016

Réponses scientifiques à des questions absurdes : “What If?” de Randall Munroe

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mercredi 2 mars 2016

Planète X, perte d’audition, vaccins, conscience informatique, vie & complexité : « Pour la Science » n°461 de mars 2016

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Numéro passionnant sur plein de sujets, et en plus il devrait être en kiosque quand ceci paraîtra. La planète X La système solaire pourrait-il retrouver une neuvième planète ? Pluton a été déclassé car elle n’était qu’un des corps (et pas le plus gros) de la ceinture de Kuiper, avec Eris, Sedna et  […]

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