mercredi 8 février 2017

Blog en pause pour cause de tendinite...

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dimanche 22 janvier 2017

« Ravage » de Barjavel

Dans la SF française, qui ne s’appelait pas encore comme cela en 1942, c’est un classique et la première œuvre d’un de nos plus grands auteurs. Mais noyés dans les odeurs de cendres surnagent quelques relents un peu nauséabonds. C’est une des difficultés des anciens livres : discerner ce qui vient de l’air de son temps, ce qui est deuxième degré, et ce qui est vrai choix de l’auteur.

Ravage - Barjavel, ed. Folio, illustration Constantin) Dans le Paris de 2052, tel qu’imaginé juste avant-guerre, l’électricité disparaît inexplicablement. Pendant que la civilisation s’écroule puis que le monde flambe, le jeune François sauve sa jeune, innocente, belle et naïve Blanche, puis monte une expédition pour rejoindre la région rurale isolée où ils ont grandi.

Comme dans toute anticipation dont la date est dépassée ou proche, certaines pages font sourire. La nourriture ne provient que de la synthèse chimique, personne ne sait plus à quoi ressemble un poulet, mais les ouvriers meurent toujours à 50 ans à cause de la dureté de l’usine. Le « plastec » omniprésent n’est pas si loin de la réalité actuelle, et les trains à haute vitesse sillonnent l’Eurasie, mais les avions ne semblent pas voler plus loin qu’en 1939. Le téléphone est en 3D mais il faut toujours se déplacer dans la pièce où il sonne. Les mœurs nous sembleront surannées : Blanche suit une école pour futures « mères d'élite » puis elle obéira sans mot dire à son homme. Il est facile de se moquer après coup, je pense que mes éventuelles prédictions pour 2127 feraient rire mes descendants (voire moi-même ?).

La partie la plus intéressante reste la description de la société qui s’effondre, du chaos et des méthodes de survie. On a sans doute fait mieux dans le domaine depuis 1942, mais le passage des individus policés aux bandes barbares restent convaincants : un sage a bien dit que la différence entre la civilisation et la barbarie n’était que de quelques repas, et je le crois volontiers.

Par certains côtés Ravage m’a rappelé Malevil de Robert Merle : destruction totale, barbarie des survivants, héros reconstituant une bande.

Tout cela a d’ailleurs un avant-goût assez inquiétant : combien de temps durerait notre civilisation si l’électricité, pour une raison ou une autre, disparaissait pour longtemps à une échelle continentale ? Sommes-nous certains d’être à l’abri du danger ? Saurions-nous rester assez disciplinés et éviter le chaos ? Barjavel a peut-être été inspiré en partie par l’Exode, tout proche.

Le personnage de François fait froid dans le dos par son adaptation froide à la barbarie de la situation. C’est l’« homme providentiel » par excellence, le guide-né sans lequel les autres ne sont que moutons stupides, et contesté par personne. C’est par lui que l’on retrouve peut-être le pétainisme à la mode en 1942. Barjavel a travaillé pour Denoël qui était collaborationniste et publié chez lui, mais il y travaillait avant guerre ; et si Ravage cadrait dans la philosophie de Vichy, le reste de l’œuvre de Barjavel n’a rien à voir. On peut ne voir dans Ravage que méfiance envers un progrès incontrôlé et regret de la France rurale, comme encore parfois aujourd’hui, ce qui ne veut pas dire que l’on souhaite la destruction de la société moderne. Doit-on voir dans le chapitre final une apologie du bonheur par l’obscurantisme, ou un avertissement ? C’est sur cette grosse ambiguïté que se finit le livre. Même si le futur de cette société, entrevu dans le Voyageur imprudent paru peu après, ne fait pas rêver.

samedi 31 décembre 2016

Bombe atomique nazie, pentaquarks, guêpe parasite... dans Pour la science n°471 de janvier 2017

Pour la Science n°471 de janvier 2017Innovation de ma part : commencer le compte-rendu du meilleur d’un numéro de Pour la Science l’année précédant sa parution !

Faisons vite. Commentaires personnels en italiques comme d’habitude.

La chronique de Didier Nordon

Entre autres perles :

Exceller dans une technique n’incite guère à discuter la vision du monde qui la sous-tend. (...) Admirer sans réserve un « grand pro », c’est faire la part trop belle à la seule maîtrise technique.

Didier Nordon, p.98

Pourquoi les nazis n’ont pas eu la bombe atomique

Ich danke Gott auf Knien, dass wir keine Atombombe gebaut haben.

Je remercie Dieu à genoux de nous avoir évité de construire la bombe atomique.

Otto Hahn, découvreur de la fission atomique

C’est l’article le plus intéressant du lot, par un spécialiste du nucléaire allemand : les nazis sont passés à côté de la bombe atomique non à cause de limitations matérielles et économiques, non parce que ses physiciens ont sciemment saboté le programme (comme le clamaient certains après guerre), mais à cause de la nature même de leur régime de terreur.

Manfred Popp décrit (voire dézingue) les hypothèses des divers auteurs, surtout anglo-saxons, qui s’étaient penchés sur le sujet. Il semblait étonnant que l’Allemagne, grande puissance scientifique, maîtresse de toute l’Europe, se soit fait grillée par les États-Unis, partis tard dans la course, même avec leurs moyens considérables. Rappelons que les Américains ont même construit et utilisé contre le Japon deux types de bombes : à l’uranium et au plutonium !

Samuel Goudsmit, à la fin de la guerre, était chargé de repérer et arrêter les physiciens allemands de l’Uranverein. Ceux-ci ont été regroupés dans un manoir anglais pour qu’ils discutent... sous l’oreille de micros. Goudsmit, physicien lui-même, a publié dès 1947 ses conclusions, reprises par Popp : les physiciens allemands confondaient réacteur et bombe et ont donc fait fausse route dès le départ.

Les synchrotrons français ou danois n’ont pas été utilisés pour créer du plutonium, cette piste était donc fermée. Pour l’uranium 235, ils en restèrent à l’utilisation de neutrons lents, acceptables pour un réacteur (qu’il faut maîtriser), alors qu’une bombe doit utiliser des neutrons rapides (pour parer à la dilatation ultra-rapide du combustible). Les neutrons lents semblaient pourtant une bonne piste. Si les Américains surent repérer celle des neutrons rapides, les Allemands ne l’explorèrent même pas en tentant d’obtenir quelques microgrammes d’uranium : jusqu’au bout ils travaillèrent à un réacteur, pas une bombe.

Les documents administratifs de l’époque se concentrent sur l’utilisation d’un réacteur et évoquent très peu la bombe, qui pour eux ne serait qu’un dérivé. Il semble que les estimations sur les besoins, la taille et la puissance dégagée aient été faux, faute de neutrons rapides

Les écoutes montrent qu’à l’annonce d’Hiroshima, Heisenberg, Hahn et consorts furent sincèrement étonnés (voire soulagés). Ce n’est qu’à la lumière des premières explosions qu’ils tentèrent vraiment de découvrir le principe de la bombe. Leurs calculs les jours suivants reprennent les erreurs « de débutant » déjà faites bien plus tôt par les Américains. Pour Popp, « durant toute la guerre, Heisenberg n’a pas réfléchi sérieusement à la bombe pendant toute une semaine ! »

Popp s’étonnait aussi que l’Uranverein n’ait pas exploré de nombreuses pistes pour ensuite se concentrer sur une, ce qui est le procédé normal en terrain inconnu. Ce n’était pas un simple problème de gestion de projet. D’un côté personne n’avait intérêt à voir son petit sous-projet arrêté pour être réaffecter ailleurs voire au front ; de l’autre promettre explicitement une bombe à ces fous furieux de nazis était dangereux sans garantie de succès à court terme. Heisenberg, lui-même qualifié de « Juif blanc » par les SS et un temps inquiété, se méfiait d’eux. Mieux valait continuer sur le chemin connu et faire taire sa curiosité. Les nazis n’ont pas eu de bombe A à cause de la terreur qu’ils inspiraient en cas d’échec.

Et Staline ne l’a eue que parce que lui savait que c’était réalisable, et avec une bonne dose d’espionnage.

En complément :

  • une interview de Heisenberg en 1967, où il évoque aussi la piste ratée du graphite comme modérateur (au lieu de l’eau lourde), parle des limitations économiques, de l’espoir que les Américains renonceraient aussi devant les coûts monstrueux, de l’inertie des hauts dirigeants allemands qui n’ont pas compris le potentiel dès 1940 comme Einstein et Roosevelt et surtout pensé que la bombe arriverait de toute façon trop tard ;
  • la réaction de Otto Hahn à l’annonce d’Hiroshima : en tant que découvreur de la fission il culpabilisa lorsque les Américains, en qui il plaçait tous ses espoirs, utilisèrent la bombe A contre une ville.

Tétraquarks et pentaquarks

Depuis les années 60, on sait que protons et neutrons sont constitués de trois quarks. Depuis a été découvert tout un bestiaire de quarks différents par leur « saveur », « charme », « couleur »... et de mésons (pions, kaons...) constitués d’un quark et d’un antiquark de saveur différente.

Depuis quelques années se rencontrent dans les accélérateurs les premières particules constituées de quatre voire cinq quarks, suggérées depuis des décennies par la théorie mais à la durée de vie si éphémère que leur détection n’est qu’indirecte.

Quant à savoir à quoi peut bien mener cette quête ? C’est de la recherche pour de la recherche, dont le résultat final sera peut-être juste de peaufiner les modèles et la chromodynamique, ce qui servira pour Dieu sait quoi Dieu sait quand.'

Guêpe-émeraude et blatte zombie

Un article s’étend sur les mécanismes qui permettent à une jolie guêpe bleue de zombifier une pauvre blatte qui se fera bouffer de l’intérieur par la larve de la guêpe (oui, on est dans Alien) : piqûre pour paralyser, re-piqûre de venin en plein dans ce qui sert de cerveau à la victime, ponte sur le corps, abandon dans le terrier. La blatte entre quasiment en hibernation forcée pour rester fraîche plus longtemps sans mourir et se fait dévorer de l’intérieur jusqu’à l’éclosion de la larve.

Rien de bien neuf, on connaît les guêpes parasitoïdes depuis longtemps, mais avec plein de détails croustillants sur la biochimie de cette abomination.

Voir aussi sur le site de Pour la Science

Les Pelagornis

Les Pelargonis avaient le double de l’envergure des albatros, leur bec avait des excroissances rappelant des dents. Ils ont dominé les ciels maritimes pendant 50 millions d’années, occupant la niche écologique des ptérosaures jusqu’à leur disparition inexpliquée il y a 3 millions d’années.

Le calcul sans coût énergétique

Il semble à présent que le lien entre entropie et information soit expérimentalement validé et donc un calcul a forcément un coût énergétique minimal : c’est la barrière de Landauer. À la vitesse actuelle (tous les 18 mois doublement du nombre d’opérations effectuées à énergie égale), nous l’atteindrons au plus tard dans 20 ans.

Une parade serait le calcul réversible où toute opération pourrait être faite à rebours. Par exemple, une opération ET (destructrice) serait remplacée par une opération donnant le résultat et des informations permettant de revenir en arrière. Il y a un coût en mémoire à payer.

La recherche fondamentale travaille déjà sur la théorie, des puces, des compilateurs, un langage... peut-être en lien avec les futurs ordinateurs quantiques, naturellement réversibles.

Mouais. Ça me semble trop beau pour être vrai, l’entropie gagne toujours.

Divers

  • Le cannabis perturbe bien la mémoire.
  • Il y aurait des noyaux atomiques « bulles », c’est-à-dire creux, comme le silicium 34, et qui seraient donc moins incompressibles.
  • Encelade, une Lune de Saturne, cacherait bien un océan sous une couche de glace, avec des cheminées hydrothermales. De quoi abriter la vie ? La source de la chaleur d’Encelade n’est pas claire, et cela une importance pour savoir à quand remonte cet océan.
    Il n’y a pas qu’Encelade a receler un océan souterrain et à faire fantasmer les exobiologistes : Europe, le satellite de Jupiter, était connu pour cela, mais peut-être aussi Ganymède, Callisto, Titan, Mimas, voire Pluton...
  • Les ordinateurs ont un avantage sur nous : la « pile ». Ils peuvent donc reprendre un travail interrompu là où ils l’avaient laissé, ce dont nous sommes incapables sur plus d’un niveau. Les portes de la récursivité leur sont ouvertes, tandis que nous pauvres humains en sommes réduits à des algorithmes moins efficaces ne nécessitant pas de mémoire de travail.
  • Le Président du CNRS veut des sous, la France est à la traîne pour le financement de la recherche par rapport à l’Allemagne, au Japon, aux États-Unis...

samedi 26 novembre 2016

Deux choses qui me passent très au-dessus de la tête

keep-calm-and-solve-navier-stokes-equation-8.jpgJ’adore la vulgarisation qui fait presque comprendre des choses qui nous volent très très très au-dessus. Quelque part des gens y consacrent leur vie et comprennent, eux, quand j’ai juste saisi des bribes de connaissances, des éclairs d’au-dehors de ma caverne platonicienne, que je serais bien incapable de retransmettre.

Pour la génération avant la mienne, ce seuil était atteint par la description du moteur nucléaire d’Objectif Lune. Comme j’en ai été gavé avant même de savoir lire, c’est acquis. Par contre pour les deux exemples ci-dessous je m’émerveille mais intellectuellement je déclare forfait :

  • La gravité quantique à boucle expliquée en vidéo par David Louapre.
    C’est une concurrente de la théorie des cordes pour concilier la gravitation et les autres forces, le Graal des astrophysiciens. Nos outils ne permettent pas encore de trancher entre les deux mais c’est envisageable. Il faut lire aussi le long commentaire écrit à la vidéo.
    Ne pas s’effrayer des quelques équations dans la vidéo : de toute manière elles sont tellement ésotériques que ça aurait pu être des glyphes mayas.
  • C’est le futur, une traduction d’une parodie américaine cruelle sur la vogue des web services et virtualisations en tout genre à base de technos qui évoluent plus vite qu’on ne peut les absorber en empilant les couches d’abstraction, et passent de mode dès que le développeur moyen commence à en entendre parler. (Si quelqu’un passe ici qui est du domaine j’aimerais son avis...)
    Je suis fort heureux de sévir dans la partie de l’informatique qui ne peut se permettre de céder au hype et aux effets de mode parce que les données, elles, devront encore être là dans dix ans.

vendredi 18 novembre 2016

Les mythes de la Seconde Guerre Mondiale

Les Mythes de la Seconde Guerre Mondiale

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dimanche 6 novembre 2016

Tout n’est pas noir dans ce monde : les leçons de Gapminder

Parmi les sites qui ne seront jamais assez connus, Thias m’a rappelé récemment l’existence de Gapminder, une merveille alliant histoire, technologie (à la portée des années 90), dataviz, doses massives de statistiques, bon sens et optimisme. Résumer en un graphique les fantastiques progrès de l’humanité sur les deux derniers siècles, chapeau !

2015

Gapminder 2015.pngEn ordonnée, l’espérance de vie de chaque pays. En abscisse, le PIB par habitant. Les riches avec une grande espérance de vie sont donc en haut à droite, les pauvres mourant jeunes en bas à gauche.

La taille de la bulle indique la population : la Chine est donc bien visible. L’autre bulle rouge est évidemment l’autre superpuissance en devenir dont on parle trop peu, l’Inde, juste derrière la Chine.

La couleur indique le continent. Les Européens (en jaune) sont concentrés dans le quadrant supérieur droit. L’Afrique, en bleu, s’étale entre l’extrême pauvreté (Centrafrique ou Congo Démocratique, à gauche, et un niveau de vie dépassant celui de certains États est-européens (Maghreb).

On a déjà une comparaison très visuelle des rapports entre pays. On peut ergoter sur la pertinence des indicateurs (notamment le PIB), il y en a une palanquée d’autres disponibles.

1800

Mais j’adore Gapminder pour se dimension temporelle. Retournons directement en 1800. La Chine et l’Inde se détachent toujours, en même milieu de peloton. Europe et États-Unis sont parmi les plus avancés.

Mais le plus important : pour l’espérance de vie à la naissance, les nations les plus avancées de 1800 sont toutes, et de loin, derrière le plus misérable pays du Tiers-Monde de 2015. Mieux vaut naître de nos jours en Centrafrique qu’en 1800 en France, rien que pour la probabilité d‘atteindre son premier anniversaire.

Et pour la richesse, à la louche, les 3/4 de l’humanité actuelle font mieux que l’Europe de 1800. Gapminder 1800.png

C’est la grande leçon que Hans Rosling tient à transmettre (par exemple dans cette vidéo où il incendie un présentateur télé pour la vision catastrophiste du monde portée par les médias) : l’écrasante majorité de la population mondiale a accès au confort de base, est vaccinée, envoie ses fils et ses filles à l’école, et se limite en gros à deux enfants.

Les paysans pas éduqués, crevant parfois de faim, faisant beaucoup d’enfants mourant comme des mouches correspondent plus à notre propre passé qu’au pays pauvres actuels — Afrique Noire exceptée, qui reste le point noir avec quelques moutons noirs isolés comme l’Afghanistan ou le Yémen. (Si vraiment vous en êtes resté à l’idée d’un Tiers Monde peuplé de lapins : comparaison de la fertilité par femme en France ou Suède par rapport au Brésil, l’Algérie, la Chine, l’Inde, l’Indonésie.)

Le monde bipolaire (riches d’un côté, miséreux de l’autre) a existé — il y a des décennies. La plupart des pays sont dans un continuum entre la richesse et la pauvreté. Il ne s’agit pas de nier l’existence d’un milliard de personnes réduites à l’extrême pauvreté, notamment en Afrique, d’inégalités au sein de chaque pays (voyez nos SDF...) ou de régressions locales, mais la tendance globale est bonne. La généralisation de l’éducation, depuis des générations, a payé, les programmes d’aide au développement ont payé.

Que cela soit grâce à la mondialisation, la colonisation ou l’intervention des petits gris n’est pas le sujet ici. Et cela ne doit en rien pousser à relâcher les efforts pour le développement (l’explosion démographique se poursuit d’abord dans les pays les plus pauvres et les moins éduqués).

1950

Gapminder 1950.pngL’Afrique noire actuelle est déjà bien au-delà de la France napoléonienne — voire de celle de 1950. Le Nigéria actuel est au niveau de l’URSS de 1950 — une superpuissance pourtant à l’époque.

La sortie du cadran inférieur gauche

Gapminder 1898.png Quand la transition entre les deux cadrans a-t-elle eu lieu ? Sans surprise, au XIXè siècle, mais vers la toute fin, quand les progrès cumulés de l’hygiène, de l’éducation, des transports et de l’industrialisation ont commencé à avoir un effet sur l’espérance de vie et la richesse globale. C’est à ce moment que l’Europe et les États-Unis se sont nettement détachés et ont foncé vers le coin supérieur droit.

La progression a continué tout le XXè siècle, malgré deux Guerres Mondiales, malgré la grippe espagnole par exemple, dont les effets sont violents sur l’espérance de vie des belligérants, voire de la planète entière dans la version animée.

La France

Gapminder France 1800-2015.png L’outil permet de sélectionner un pays et d’en faire une trace, et de résumer en un coup d’œil l’évolution de la France en deux siècles : une progression régulière, hormis la Guerre de 14 bien visible sur l’espérance de vie.

La Chine

Gapminder Chine 1800-2015.png L’évolution de la Chine est un peu différente : aucune progression en terme de richesse par habitant pendant un siècle et demi ! L’évolution vers la droite (la richesse) ne date que des années 1970, après un XIXè siècle bien chaotique et sanglant (entre autres, la Guerre des Taipings) entraînant une plongée vers le bas, suivi d’un XXè siècle très éprouvant aussi.

Je pourrais y passer des heures

On peut cibler d’autres pays, observer le parcours très chaotique de la Russie, toujours à la queue de l’Europe, ou les rattrapages spectaculaires de nations endormies (Japon après 1870) ou subitement enrichies (Qatar).

Les Américano-Européens traversent le schéma en diagonale (richesse et espérance de vie progressant ensemble) tandis que la plupart des pays plus tardivement partis montent avant seulement d’entamer la progression vers la droite (la santé amenant la richesse — à moins que les deux ne soient une conséquence de l’éducation qui progresse, de l’alimentation qui s’améliore).

Pour l’outil complet, c’est ici : http://www.gapminder.org/tools/#_ui_chart_trails:false;;&chart-type=bubbles&state_time_end=2015&delay=325.0;&entities_select@_geo=fra&trailStartTime:null;&_geo=afg&trailStartTime:null;&_geo=usa&trailStartTime:null;&_geo=deu&trailStartTime:null;&_geo=gbr&trailStartTime:null;&_geo=rus;&_geo=nga;&_geo=swe;&_geo=qat;;;&marker_size%2F_label_extent@:0&:0.08;;&axis%2F_y_zoomedMin:14.98

Décisionnel

Pour l’ancien consultant en décisionnel que j’ai été, ce graphique écrase par densité et sa simplicité tout ce que je pouvais cracher péniblement avec cette bouse de BusinessObjects.

Un unique graphique rassemble 3 indicateurs (richesse, espérance de vie, population) et 2 dimensions (le temps et deux niveaux de géographie, continent et pays). C’est énorme. C’est au-delà de ce que la plupart de mes clients cherchaient à avoir, eux qui ne voulaient souvent pas démordre de leur bête tableau de chiffres !

On pourrait même pas passer à 4 indicateurs (la couleur de la bulle pourrait être utilisée pour un ratio quelconque).

Mais encore

Il y a plein d’autres indicateurs présentés aussi avec la même perspective, pas toujours hélas depuis 1800 pour tous les pays. On peut choisir n’importe quelle combinaison. Quelques exemples :

  • En abscisse la dépense énergétique par personne, en ordonnée le nombre d’enfants par femme, la taille des bulles indique les émissions de CO2 par personne : les quatre pays les plus consommateurs mêlent la glaciale Islande peu émettrice de CO2 pour pays riche (grâce à la géothermie ?) et des États pétroliers. En version animée, la chute inexorable de la natalité donne l’impression d’une pluie alors que la consommation d’énergie par personne reste relativement contenue dans la plupart des pays. (Version animée ici) Gapminder_-_Be_be_s__NRJ__CO2_-_2010.png
  • En abscisse l’index de démocratie de -10 à +10, en ordonnée le pourcentage de filles à l’école par rapport à celui des garçons, et en taille de bulles les dépenses militaires par personne : on voit un grand mouvement vers la droite depuis 1988, notamment avec la chute du rideau de fer, et hélas trop de pays qui vont à contre-sens. La bonne nouvelle est que le plus souvent l’éducation des filles n’est pas délaissée, y compris dans les pires dictatures tout à gauche. (Version animée ici) Gapminder_-_e_duc_filles__de_mocratie__de_penses_militaires_-_2010.png

Je m'arrête là — j’y serais encore demain.

samedi 17 septembre 2016

« La Forteresse perdue » (de Nathalie Henneberg)

Ma période Nathalie Henneberg n’est pas terminée, il me reste quelques livres issus des étagères remplies par mon père dans les années soixante.

La forteresse perdue, Nathalie Henneberg, Le Rayon fantastique, 1962La Terre de 2300, en pleines convulsions, envoie sa Légion Spatiale de « volontaires pour mourir ». Un navire échoue sur une planète maudite et stérile où de sombres forces maléfiques immatérielles manipule la faune et la population locales, pousse des humains à la trahison, pour se saisir de ces astronautes perdus — avec la Terre en ligne de mire.

La Forteresse perdue ne restera pas pour moi son meilleur ouvrage. Trop de thèmes déjà lus dans la Rosée du soleil ou le Mur de la lumière reviennent. Le couple des Amants-Parfaits-qui-se-sont-toujours-connus perturbé par un génie-tourmenté-presque tout-puissant, évidemment amoureux de la belle-pas-indifférente-car-ils-se-sont-connus-dans-un-autre-temps-mais-qui-le-repousse a déjà été utilisé dans le Mur de la lumière. La force occulte et la trahison dudit savant annoncent le prince Valeran de la Plaie. Autre rengaine : les mutants, positifs ou négatifs, qui modifient l’univers autour d’eux sans le vouloir ni même le savoir. Au moins n’a-t-on pas cette fois de mère folle prête à vendre sa fille, l’héroïne est orpheline.

Le style d’Henneberg reste matière de goût, un rien confus et flamboyant, instable mélange de lyrisme slave et de rationalité française. Et on ne goûte pas forcément l’utilisation systématique de ces personnages-archétypes.

Un intérêt quand même : le parallèle avec la vie de l’autrice et certains faits oubliés de l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale. Impossible de ne pas retrouver Nathalie Henneberg et son mari, sous-officier de la Légion Étrangère d’origine allemande, basé en Syrie avant-guerre, dans le couple d’Alix & Arnold de Held (Held = héros en allemand). Les résurgences entre époques abondent chez Nathalie Henneberg.

Le couple était également aux premières loges pendant la campagne de Syrie de juin 1941, quand Britanniques et Français libres envahirent le territoire tenu par Vichy pour couper les voies de communication de l’Axe : des Français, dont des légionnaires, étaient dans les deux camps, et il y eut des morts. Dans quels camps de 1941 se transposent les légionnaires et les androïdes du livre ? La transposition est vaine mais la Légion de 2300 se bat inutilement pour l’honneur plus que pour d’autre cause, comme celle de 1941 par bien des côtés.

Bref, la Forteresse perdue livre peut-être un peu superflu pour qui n’est pas un inconditionnel, mais il m’a donné envie de lire les autres autour de cette histoire syrienne vécue réellement de près (notamment Hécate).

vendredi 16 septembre 2016

Petits plaisirs de la vie

  • Enlever les rubans de masquage après avoir passé plusieurs jours à repeindre une pièce.
  • Un bébé qui se lève à neuf heures du matin le week-end, et enchaîne deux heures de sieste l’après-midi.
  • Rouler fenêtres ouvertes en plein été sur une route des Vosges dégagée qui tourne gentiment.
  • Un ordinateur ou une base de données en croix qui redémarre enfin.
  • Vider sa vessie après des heures sans possibilité de se soulager.
  • Entamer le dernier tome d’une trilogie presque d’une traite, au calme.
  • Un bébé hilare et frétillant accueillant son papa le soir.
  • Retrouver des potes pas vus depuis deux ans autour d’une bonne table.
  • Bouquiner une heure peinard sur la terrasse en fin d’après-midi.
  • Deux mois en vacances en été entre deux boulots, à faire le tour de France, voir anciens condisciples et famille et à réduire infinitésimalement le stock de livres et revues en retard.
  • Annoncer sa démission à son chef après des années de recherche d’un meilleur boulot.
  • Paramétrer pour la première fois un bout d’électronique.
  • Découvrir le premier épisode d’une série dont tout le monde parle depuis des années.
  • Battre son (modeste) record de longueurs à la piscine, sans trop d’effort.
  • Réussir sa première réplication sous PostgreSQL, du premier coup.
  • Publier un billet de blog qui traînait depuis des années dans les brouillons.
  • Faire découvrir à ses enfants le premier Star Wars, la Grande Vadrouille ou Il était une fois l’Homme.
  • Ranger une pile de livres dans une nouvelle bibliothèque enfin assez grande (du moins pour le moment).

mardi 13 septembre 2016

« Guerres & Histoire » n° 32 d’août 2016 : l’armée invincible d’Alexandre le Grand

Guerres & Histoire n°32 (août 2016)

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dimanche 11 septembre 2016

« Guerres & Histoire » n° 32 d’août 2016 : Verdun, un borgne chez les aveugles

Guerres & Histoire n°32 (août 2016)

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dimanche 4 septembre 2016

« Skeptic » de Juin 2016 (vol 21, n°2) : la prochaine apocalypse

Dernière partie du résumé du dernier numéro de Skeptic (après articles divers, la numérisation du cerveau et l’épilepsie de Saint-Paul), avec un article effrayant de Phil Torres : le terrorisme apocalyptique va prendre de l’ampleur durant le XXIè siècle. (Manifestement Phil Torres est un athée militant. Je viens de voir que l’article dans Skeptic résume son livre.)

Changement de nature du terrorisme

Depuis les années 1990 la religion est devenue la cause principale du terrorisme. Ce dernier n’est plus un moyen pour une fin politique mais bien un but en soi : il s’agit de hâter la fin du monde, le Jugement Dernier, le retour du Mahdi ou d’une incarnation du Christ...

Il n’y a plus de limite au mal : il est justifié par cette fin du monde qu’il faut déclencher. Exemple le plus médiatique et récent : Daesh qui veut que l’Ouest vienne l’affronter à Dabiq. Mais toutes les cultures ont des tendances millénaristes, parfois très répandues, à commencer par la chrétienté (même s’il y a un très grand pas entre s’attendre au retour très prochain de Jésus et chercher activement à provoquer l’Apocalypse).

Changement de civilisation

Pendant ce temps, la population augmente, les technologies évoluent, et donc le nombre de fous furieux avec l’accès à des technologies potentiellement dévastatrices va exploser. Pour Phil Torres, c’est un énorme danger pour la survie même de la civilisation.

Historiquement, les groupes apocalyptiques apparaissent dans les périodes instables (changements sociaux rapides, instabilité politique ou économique) : radical change breeds radical religion. Or ce siècle devrait être marqué par la « révolution GNR » (génétique, nanotechnologies, robotique) avec allongement de la vie, interface cerveau-machine voire numérisation de cerveaux, intelligences artificielles, nanomachines... Les changements vont s’accélérer, de manière encore plus disruptive que jusqu’à présent. Torres craint qu’en réaction la pensée apocalyptique n’explose.

Indépendamment de la science, une autre évolution menace : le changement climatique et d’innombrables désastres écologiques. Cela a commencé : le changement climatique serait à l’origine de la terrible sécheresse de 2007-2010 en série, d’un exode rural massif, des troubles sociaux, puis indirectement de Daesh. De plus, les catastrophes naturelles annoncent l’Apocalypse dans beaucoup de religions, et les conversions augmentent pendant les catastrophes.

Changements démographiques

Torres estime à la louche que les croyances apocalyptiques concerneront un ou deux milliards de personnes (oui, milliards) . Dont évidemment une majorité écrasante de « spectateurs » qui s’attend à la fin du monde prochaine sans chercher à la hâter d’aucune manière, qui sera hélas le terreau d’une minorité active, numériquement nombreuse par le simple accroissement de la population.

De quoi se demander pour beaucoup si notre civilisation, la civilisation, ou même l'espèce humaine arrivera au XXIIè siècle... Une perspective qu’en fait toute religion rejette d’emblée : au moins une petite partie d’élus survivra. Les avertissements de la science sont donc niés plus ou moins consciemment (exemple : des ultra-conservateurs américains qui nient le réchauffement en citant la promesse de Dieu de ne plus noyer la Terre après le Déluge).

Un danger plus grand à présent

On remarquera que l’histoire est jalonnée de groupes apocalyptiques qui ont échoué — mais ils n’avaient pas de grands moyens. Torres cite la révolution GNR évoquée ci-dessus : comme toutes technologies elles pourront être employées pour le bien comme pour le mal. Mais leur efficacité et leur croissance sera exponentielle, et surtout sera accessible à énormément de monde. (Voir ce que certains hackers et escrocs peuvent faire avec un ordinateur et leur intelligence — que se passera-t-il avec une usine pour nanomachines ? Au moins la bombe atomique nécessitait les moyens d’un État). Bref, le nombre de moyens pour l’humanité de s’autodétruire va augmenter... même si la civilisation a permis au monde de s’améliorer d’innombrables manières.

Contre les religions

Pour Torres, l’activisme autour du Nouvel Athéisme n’en devient que plus nécessaire : la religion est fausse mais aussi dangereuse. Nous allons avoir à faire à des groupes apocalyptiques plus nombreux et mieux équipés, dont un seul pourrait nous amener l’extinction — et non le Paradis.

Remarques personnelles

Phil Torres s’attaque directement aux religions ici. Hélas nous avons eu suffisamment de fous furieux nihilistes aux XIXè et XXè siècles pour savoir que ce n’est pas que cela. Comme (entre mille autres) Souvarine dans Germinal de Zola : « Allumez le feu aux quatre coins des villes, fauchez les peuples, rasez tout, et quand il ne restera plus rien de ce monde pourri, peut-être en repoussera-t-il un meilleur. » On pourrait citer le nazisme (délire raciste sans aspect religieux), ou les cinglés qui déclenchent régulièrement des fusillades aux États-Unis sans savoir trop pourquoi eux-mêmes.

Les religions établies et « embourgeoisées » n’ont jamais été une menace sérieuse menant à la fin du monde : le conservatisme souvent associé à la religion a ses bons côtés. L’athéisme progresse dans le monde avec le renouvellement des générations et la communication, même aux États-Unis ou dans les pays musulmans, la domination mondiale est loin. Même si la pratique religieuse s’effondrait, les extrémistes dangereux ne seraient pas forcément moins nombreux car ils viennent des noyaux durs ou au contraire des non-religieux déboussolés, cibles de toutes bonnes sectes. La solution serait-elle de laisser chaque religion tenir ses ouailles les plus excitées fermement, bref de couper l’herbe à toute secte ? Mais comme dit plus haut, le nihilisme athée, ça ne date pas non plus d’hier.

Note pour 2100

''Relire cet article, voir en quoi il s’est complètement planté, ou comment il a été prophétique, et si nous nous en sommes sortis par pure chance ou suite à des appels de ce genre."

Ajout quelques jours plus tard : Une citation :

Every eighteen months, the minimum IQ necessary to destroy the world drops by one point.
Eliezer S. Yudkowsky

jeudi 1 septembre 2016

« Skeptic » de Juin 2016 (vol 21, n°2) : Saint Paul et l’épilepsie

Troisième partie du résumé du dernier numéro de Skeptic (après articles divers et la numérisation du cerveau), avec Agony and Ecstasy: Were Saint Paul’s Christian Beliefs a Symptom of Epileptic Personality Disorder?, un article de Harry White.

Épilepsie et conversion

La conversion de Saint Paul - Le Caravage, 1600 (via Wikimedia) Le christianisme a été durablement influencé par Saint Paul, ancien Juif pharisien, persécuteur des premiers Chrétiens, mais, selon la Bible, converti sur le chemin de Damas par une apparition de Jésus.

Lors de cet événement bien connu, les symptômes ressemblent à ce qui peut précéder une crise épileptique : perte de la vision et du contrôle musculaire notamment.

Plus que la conversion, conséquence de la crise (cela s’est vu ailleurs), Harry White s’intéresse à la personnalité de Paul, et aux traits de caractères liés à cette épilepsie : certains désordres liés sont évoqués dans ses épîtres. (Voir aussi cette page qui reste sceptique sur le lien entre épilepsie et certains traits plus ou moins pathologiques ; mais l’article ne remet pas cela en cause).

Symptômes

Parmi les symptômes de la maladie : expérience mystique pendant la crise, modification de la personnalité après, recherche d’un sens cosmique dans chaque trivialité, manque d’humour, sens de sa propre importance, égocentrisme, hypergraphie, obsession des problèmes philosophiques et théologiques, épisodes colériques voire violents. (À comparer à d’autres épileptiques célèbres, si j’en crois Wikipédia : Alexandre le Grand, Jules César, Jeanne d’Arc, Napoléon, Dostoïevski, Lénine.)

Entre les crises, les malades se comportent parfois de manière incontrôlable ou irrationnelle : cela cadre avec les actes violents de Paul avant sa conversion puis des mots très violents envers des dissidents dans ses épîtres. Mais ces malades ne sont pas psychotiques : ils gardent intelligence et sens moral, et sont conscients de mal agir. Paul se reprochait ses excès, ses péchés malgré sa volonté de suivre le bien : d’où sa vision de la chair et de l’esprit qui s’affrontent.

Dostoïevski, autre épileptique et très pieux sur la fin, connaissait sa maladie et le lien avec ses excès. Dans l’Idiot il a analysé tout cela : l’hyper-religiosité, les accès de colère, les excès sexuels, tout ce péché incontrôlable. Paul ne savait rien de son état.

Influence sur le dogme

Saint Paul, place St Pierre du Vatican - Photo Matthias Kabel, licence CC-BY-SA, via WikimediaEn généralisant son propre cas, il établissait que chacun était inévitablement un pécheur incapable de se contrôler. C’est le début de la distinction entre culpabilité et responsabilité, la possibilité de rester un bon Chrétien si, malgré ses fautes, on distinguait le Bien et le Mal. C’est aussi la voie ouverte au pardon et à l’absolution pour le pécheur repentant.

De plus, le Jugement Dernier se baserait donc plus sur les pensées que sur les actes — et donc, plus par la foi que par le comportement.

Paul serait aussi le responsable de la condamnation de la sexualité, bien plus qu’un Jésus peu loquace sur le sujet, ou qu’une tradition juive parfois beaucoup plus tolérante. Ce Paul malade, qui prêche l’amour tout se sachant capable du pire, a bien plus influencé le christianisme actuel que Jésus.

Remarque perso

Je n’ai aucune idée de la pertinence de tout ceci, n’étant ni médecin ni versé en théologie. Disons que l’argument semble se tenir.

L’article s’étend peu sur la cohérence ou les différents avec les autres apôtres, et pourquoi Paul a prévalu (il y a une lacune dans mon histoire des religions). Qu’un névrosé hyperactif et militant ait influencé une religion dans les premiers stades de son développement me semble logique, et aussi qu’il ait attribué ses propres angoisses à tous — un peu l’opposé de la paille et la poutre. Rappelons que l’article est américain, et que le christianisme là-bas est différent de celui de l’Église catholique en France, l’interprétation des Épîtres de Paul est-elle différente ?

lundi 29 août 2016

« Skeptic » de Juin 2016 (vol 21, n°2) : numériser un cerveau et la conscience

Skeptic-21-2-201606.jpg Suite du résumé du dernier numéro de Skeptic... (premier épisode : ici, suivant : ici) Avis personnels en italique..

Numériser un cerveau & le copier

C’est le dossier du numéro où scepticisme, matérialisme, transcendance se mélangent allègrement.

Qui commence de manière bizarre puisque le premier article de Kenneth Hayworth démonte par avance le deuxième du très sceptique Peter Kassan, qui discutait de l’impossibilité de dupliquer un cerveau, état des pensées inclus.

Les problèmes techniques évoqués par Kassan couvrent la modélisation de 85 milliards de neurones et 85 billions de synapses (alors que nous ne savons encore modéliser qu’un ver à 302 neurones et 7000 synapses). Si même c’était possible, le coût en serait faramineux. La précision ne serait jamais suffisante pour un tel système chaotique. Un cerveau numérisé pourrait paraître conscient mais ce ne serait que notre interprétation extérieure.

Pour Hayworth par contre, il n’y a pas d’objection de principe à une description complète d’un cerveau, et Kassan n’est pas au courant des progrès foudroyants de ces dernières années. Ce qui ne veut pas dire que nous ayons une chance de pouvoir dupliquer à l’identique un cerveau dans un avenir proche, mais c’est envisageable à très long terme. (Je passe sur l’avalanche de termes techniques, je n’ai évidemment pas le début de la moindre qualification pour juger de la plausibilité de la chose.)

Des rétines artificielles (ça commence tout juste) ne posent pas de problème, pourquoi cela en poserait-il pour le reste de notre corps et du cerveau ? C’est le matérialisme : si on suppose que le cerveau est uniquement gouverné par les lois de la physique, alors on peut remplacer chaque paquet de neurone par une simulation équivalente, pourvu que les interfaces soient respectées. Et au final on obtient un cerveau numérisé strictement équivalent.

Le problème de la conscience

Et la conscience ? On pense savoir où elle se logerait. Le phenomenal self-model (je n’ai pas de traduction française) est une structure qui regroupe actions et états du cerveau et semble agir comme un centre de contrôle. Les neurones concernés couvriraient de grandes parties du cortex, de l’hippocampe, du ganglion basal. Les modèles du cerveau actuel, tous matérialistes, impliquent donc qu’une conscience peut être copiée, comme un programme... et reproduite en plusieurs exemplaires !

Un autre article de Robert Lawrence Kuhn (présentateur d’une série télévisée philosophique) continue sur ce problème de la conscience. Il rapproche ce problème de celui de la Singularité, ce moment où un cerveau électronique nous dépassera. Pour Kuhn, les problèmes technologiques ou la mécanique quantique ne sont pas des obstacles à un cerveau numérique : l’« éléphant dans la pièce », c’est le problème de la conscience. Si nous comprenons parfaitement ce qui cause la conscience, nous pouvons la reproduire en silicium, comme un cœur artificiel. Mais pour d’autres penseurs, simuler n’est pas reproduire (une simulation d’un ouragan n’est pas mouillée) et un cerveau numérique ne serait qu’un « zombie ».

Le support de la conscience

Le substrat biologique à la conscience est-il nécessaire ? Kuhn développe certaines entretiens avec spécialistes et scientifiques de renom, mais aucune certitude n’apparaît. Roger Penrose depuis longtemps pense que la conscience n’est pas calculable et se cache dans l’indéterminisme quantique. Cela reste à prouver (après tout, tout est quantique si on descend assez bas). Pour Ray Kurzweil, les ordinateurs arriveront au stade où ils diront eux-même qu’ils sont devenus conscients, et participeront au débat pour définir les critères.

Toujours pour Kurzweil, il n’y a pas de critère objectif, scientifique, permettant de savoir si un autre être est conscient ou un zombie. Nous ne pouvons être sûrs que pour nous-mêmes, et nous l’accordons aux autres humains par analogie. Si un robot se mettait à exprimer toutes les caractéristiques de la conscience, nous lui accorderions aussi — et il vaudrait mieux, sinon le robot serait furieux ! Au-delà de la Singularité, d'autres formes de conscience pourraient même apparaître.

Fondamentalement, y a-t-il besoin d’autre chose que de nos neurones ou d’une simulation pour arriver à la conscience ? Kuhn énumère les différentes théories autour de sa nature :

  • matérialisme : la conscience est un état physique, mesurable, reproductible (ce que laisse supposer l’état actuel de la science) ;
  • épiphénomènalisme : la conscience n’est qu’une apparence, elle existe mais n’est en réalité jamais le moteur des actions du cerveau (l’« écume de la vague ») ;
  • physicalisme non-réductible : la conscience reste le produit de l’activité physique du cerveau mais est un phénomène émergent, non physique, lui ;
  • conscience quantique : la conscience n’est pas calculable et se niche dans les équations quantiques ;

Jusque là on reste dans un cadre physique et scientifique, et un ordinateur conscient reste envisageable. Avec les théories qui suivent, cela est plus discutable :

  • qualia comme force : la conscience est indépendante du monde physique habituel, quantique ou pas, comme une nouvelle force ;
  • qualia comme espace : idem, mais qualia est une structure totalement différente de la réalité (nouvelle dimension...) ;
  • panpsychisme : tout dans l’univers possède une particule de proto-conscience, qui peut s’agréger en « vraie » conscience ;
  • dualisme : la conscience réside dans un univers totalement détaché, une telle âme notamment peut exister indépendamment du cerveau (vision de nombre de religions) ;
  • conscience comme réalité ultime : seule la conscience existe, et l’univers physique émane de la « conscience cosmique » (voir certaines religions asiatiques).

De l’aspect pratique

L’importance de la conscience chez les robots aura un jour un aspect pratique, puisqu’ils conquerront un jour l’univers (en tout cas plus vite que nous, humains de chair) (cas extrême : les sondes autoréplicantes de von Neumann). Une colonisation par des machines intelligentes mais inconscientes ne serait pas philosophiquement la même chose que par des robots conscients, que nous pourrions prendre pour nos enfants — ou nous-mêmes, si nous nous sommes téléchargés dans ces robots voyageurs. Et ces futures (super-)intelligences artificielles, nécessiteront-elles la conscience ?

Autre aspect pratique, l’immortalité. Suivant les options ci-dessus, elle est possible, ou pas (création de zombies), et la duplication d’une conscience est possible, ou pas. Si la duplication est possible, on aura des indices pour trancher entre les théories précédentes : une même conscience copiée plusieurs fois donnerait-elle lieu à plusieurs consciences indépendantes qui ne se sentiront pas différentes de l’original, resteront-elles liées dans une même conscience, ou celle-ci se fragmentera-t-elle ? La conscience originale est-elle détruite avec le corps original ?

Je ne commenterais pas ce débat qui me passe très au-dessus. Je me bornerais à citer deux bouquins de SF assez exigeants :
- la
Cité des permutants de Greg Egan, sur la conscience et son besoin d’incarnation physique ;
-
Accelerando de Charles Stross, sur la Singularité, les consciences numérisées et dupliquées, dont j’avais parlé ici.

vendredi 26 août 2016

« Skeptic » de Juin 2016 (vol 21, n°2)

Skeptic, l’ennemi des illuminés et des mystiques, a rarement plané aussi haut. Le dernier numéro s’intéresse notamment à la neurologie de science-fiction, à l’exégèse psychiatrique et à l’Apocalypse qui vient, qui feront l’objet d’autres billets. Résumé du reste :

Skeptic-21-2-201606.jpg

Vaccin contre la grippe

À propos du vaccin contre la grippe, la rubrique médicale dézingue les habituels arguments des anti-vaccins.

En vrac : le thimerosal n’est pas systématique et non, il ne cause pas d’autisme ; on peut avoir la grippe adulte sans jamais l’avoir eue avant ; le vaccin ne donne pas la grippe ; la maladie est plus dangereuse que tout effet secondaire ; vous rêvez si vous pensez vous protéger avec des plantes ; la grippe n'est pas bénigne ; le vaccin ne coûte pas cher (en tout cas moins qu’être malade) ; et évidemment il n’est pas « naturel » mais tant mieux puisque dans ce cas la nature vous tuerait (“Medecine is all about trying to keep nature from hurting people”) ; le formaldéhyde encore présent dans le vaccin est négligeable par rapport à celui naturellement présent chez nous ; etc.

Le vaccin n’est pas infaillible (il faut que la souche soit bonne pour une protection quasi-parfaite) mais une immunité partielle protège déjà les plus faibles (personnes âgées, immunodéprimées et très jeunes enfants) en réduisant la propagation (immunité de groupe).

Évidemment, des arguments basés sur des méta-études scientifiques ne valent rien quand on croit que tous les scientifiques sont vendus aux labos pharmaceutiques.

Le cycle de la violence

Des enfants maltraités répéteront-ils ces actes sur leurs propres enfants ? L’argument a été utilisé pour retirer préventivement des enfants à des parents à l’enfance malheureuse. Intuitivement il y a un risque, et effectivement ceux maltraités d’une manière ou d’une autre dans l’enfance sont surreprésentés parmi les personnes dépressives, suicidaires ou violentes. Mais on ne parle jamais des résilients, ceux devenus des adultes qui ne feront pas parler d’eux (même si leur vie reste marquée) — et ils sont de loin la majorité !

Si l’on suit sur 30 ans toute une population d’enfants maltraités, de manière rigoureuse (groupe de contrôle de même environnement, validation de la réalité des mauvais traitements, etc. — ce n’est pas facile) on constate que la criminalité des jeunes adultes est plus élevée, mais pas énormément (l’étude citée donne 21% contre 14% dans le groupe de contrôle).

Les auteurs ne trouvèrent pas de preuve de transmission intergénérationnelle des abus physiques, sachant que les enfants de parents d’enfance difficile sont plus surveillés (et sensibilisés) que d’autres. Une autre étude australienne conclut aussi à la non-transmission des violences sexuelles.

Bref : la plupart des enfants surmontent les épreuves, par caractère, chance, et/ou grâce au soutien d’autres personnes. S’il y a séquelles, leurs propres enfants n’en subissent pas les conséquences (en tout cas pas plus que dans la population générale et en termes de maltraitance).

Carol Travis conclut qu’il ne faut pas relâcher la surveillance quant à la détection des mauvais traitements aux enfants, mais qu’ils ne faut pas voir ceux-ci comme de futurs criminels en puissance. Cela rajouterait à leur malheur. À l’inverse, de mauvais traitements dans l’enfance ne sont pas une excuse suffisante chez un adulte pour son propre comportement.

Divers

  • Après une décennie, le « dessein intelligent », cette forme de créationnisme soft qui se voulait aussi scientifique, est en déclin aux États-Unis, faute d’avoir atteint aucun de ses objectifs, et après bien des débats et procès qui lui ont bloqué l’entrée des écoles.
  • J. Howard Siegel signe un article un peu provocant sur le mouvement « anti-anti-science » qui va trop loin : “because science”est une réponse parfois un peu méprisante, voire conservatrice à tout questionnement sur le fonctionnement de la technologie ou de la science. (Ah, ce bon vieux débat entre science établie parfois sclérosée et contestation oscillant entre le « cela reste à prouver » et le grand n’importe quoi. Y a pas de réponse simple à part de rester ouvert sans l’être trop...).
  • Les pages pour la jeunesse s’étendent sur une longue tradition de plantes carnivores géantes et autres vignes vampires dans la littérature de la fin du XIXè et du début du XXè siècles. Tout semble parti de New York en 1874, avec un pseudo-reportage sensationnaliste mais totalement imaginaire sur Madagascar, ses tribus barbares et son arbre carnivore. La plante décrite n’est pourtant pas réaliste : elle a des tentacules (inconnues chez les plantes) et compile quasiment toutes les adaptations connues des diverses plantes carnivores (une impossibilité évolutionniste). L’article a eu du succès et été maintes fois reproduit... y compris à Madagascar, où la rumeur locale l’a repris !
    Les plantes carnivores, assez répandues en Europe n’ont été reconnues comme telle que récemment (XVIIIè siècle) et peu étudiées jusque vers l’époque de l’article, justement.

À suivre dans :
Numériser le cerveau et le problème de la conscience
Saint Paul et l’épilepsie

mardi 16 août 2016

Presque 10 ans et bien plus qu’un carton

C’était il y a presque 10 ans : je changeais d’employeur, et les six années précédentes tenaient dans un carton.

Aucun regret : en migrant vers un autre domaine (où j’ai dû me reformer mais toujours dans le merveilleur monde des SSII), j’ai appris plein de choses, rencontré plein de collègues et clients sympas et différemment compétents, qui m’ont en général supporté, en tout cas qui valaient le coup d’être connus ;

Mais quand les roues tournent, que les entreprises se font manger, et qu’on se retrouve à travailler pour une entité qui n’a plus grand-chose à voir avec celle qui nous a embauché (même en faisant attention au syndrome « c’était mieux avant » et même si les humains dans les bureaux restaient en gros les mêmes) ;

quand l’essentiel des droits du développeur relève de la science-fiction ou de l’utopie (pas de SSD sur un portable pro en 2016 ??!) ;

quand la techno découverte avec (presque) admiration à un moment périclite, gérée avec les pieds par son nouvel éditeur, gros prédateur sans soucis du développement, de la cohérence, des tests de régression ou du respect du client ;

quand mes audits deviennent implicitement la recherche du meilleur moyen pour le client de ne pas raquer le prix d’un appartement (pour... rien), voire à échapper à une amende de l’éditeur (ça devient son business model), et que plus généralement les clients cherchent parfois activement à se désengager de la techno dont on est référent (et justement pour cette raison) ;

quand faute de budget les clients ne font plus grand-chose d’autre que des migrations techniques sans aucun besoin créatif ;

quand le domaine entier où l’on exerce s’oriente dans deux directions différentes, aucune ne semblant vraiment excitante pour un câblé du SQL comme moi ;

quand on se demande ce qu’on fait là au milieu des bouchons, à polluer la ville et réchauffer la planète, juste pour aller ou revenir d’un bureau où l’open space bruyant et la simple (et agréable) socialisation provoquent un effondrement de la productivité, où la connectivité est parfois inférieure à celle de la maison, et quand cette transhumance quotidienne est source de stress (parce que traverser l’agglomération à l’heure de pointe pour être à 18h30 à la fin du périscolaire, c’est pas de la tarte sans partir trop tôt) ;

alors il est plus que temps de se dire qu’il faut voir ailleurs.

Ailleurs mais pas n’importe où : on sait ce qu’on perd, pas ce qu’on gagne. Mon ex-employeur, aussi exaspérant qu’il soit par bien des côtés, n’est pas le pire sur ce créneau et j’avais ma niche confortable avec le réseau informel qui va bien. Mais cela aurait-il été le cas encore dans 2, 5 ou 10 ans ? Certains collègues peuvent encore jouer la montre en attendant la retraite, pas moi.

Dans un milieu où le jeunisme règne (ben oui, un jeune diplômé c’est pas cher et ça pose pas de questions quand on l’envoie à 170 km une semaine entière avec aller-retour quotidien en train), un reclassement devient de plus en plus difficile au fur et à mesure que les tempes grisonnent. Mon chef direct n’aurait pas voulu que je parte, mais il n’aurait sans doute pas le droit de me réembaucher !

Évidemment, entre penser à partir et le faire, il y a un monde, amplifié par le travail en cours à continuer d’assurer, la difficulté à vouloir changer et d’employeur et de créneau (et la réflexion sur lequel), les contraintes familiales, mon manque flagrant de sens de l’aventure... Vive l’informatique moderne et ses sites d’offres d’emploi, même si ce sont plutôt les hasards du réseau informel qui m’ont mené là où je vais.

Les prochains mois vont être denses. Mais je me demanderai sans doute moins à quoi je sers dans l’existence – en tout cas pas à enrichir un éditeur qui n’en a rien à battre de ses clients.

(En attendant, vider 10 ans de bazar dans mon armoire, puisque j’avais la chance d’être en général en agence, a pris bien plus de temps et quelques bacs Ikéa de docs de formation à garder, audio-électronique personnelle, exceptionnels goodies, et, ce qui donne presque envie de rester, les cadeaux de départ des collègues.)

vendredi 5 août 2016

« Syzygie » de Michael Coney

Le britannique Michael Coney n’est pas très connu mais certaines de ces œuvres m’ont marqué. La nullité et/ou la duplicité d’un gouvernement d’incapables ou de médiocres qui néglige les petites communautés, les catastrophiques effets de foule dans une population, ou la manque de vision à long terme reviennent fréquemment. Malgré tout les romans restent optimistes, et on sent de la tendresse pour le commun des mortels.

Syzygie tire son nom d’un phénomène astronomique. En l’occurrence une conjonction des six lunes d’Arcadia, paisible planète colonisée depuis des décennies mais encore très rurale. La précédente conjonction, 52 ans plus tôt, avait donné lieu à de nombreuses violences. Dans ce monde manifestement ni informatisé ni connecté, la mémoire collective de l’événement reste étonnamment floue.

Ces phénomènes réapparaissent avec la nouvelle conjonction, avec de nombreux phénomènes écologiques bizarres. Pourquoi les villageois se querellent-ils violemment ? Comment est morte la fiancée du héros (un scientifique un rien misanthrope, donc l’observateur détaché idéal des mouvements de foule et leur cible favorite), quelques temps auparavant ? Comment réagir face à une intelligence extérieure qui n’a jamais côtoyé d’autre intelligence ? (Ça m’a fait penser à la distinction raman/varelse de Orson Scott Card dans les suites de la Stratégie Ender).

Roman assez court, à conseiller à tous y compris vos ados.

dimanche 17 juillet 2016

Les mythes du terrorisme (Michael Shermer)

Histoire de relever le désastreux niveau médiatique après les tragiques attentats de Nice, voici le résumé de Myths of terrorism, un article de 2015 de ma revue américaine préférée, Skeptic, avec une vision assez américaine mais sur une longue durée du terrorisme en général. Remarques personnelles en italique.

Michael Shermer (ex-fondamentaliste chrétien passé chef de file des sceptiques) a pour conviction que l’humanité, contrairement aux apparences, s’améliore, et en tient pour preuve l’avancée des droits des minorités et le nombre décroissant de meurtres et autres massacres sur le long terme. (Un exemple extrême et récent cité par ces gauchistes du Figaro : deux tiers d’homicides en mois à Paris en vingt ans'' ; sur une tendance plus globale en France, voir la Voix du Nord)

On lui oppose souvent le contre-exemple du terrorisme, apparemment une régression majeure. Mais même cela est sur la pente descendante, et en fait noyé dans le bruit statistique des décès (malgré le bruit médiatique). Alors, pourquoi en avons-nous tant peur ?

Le terrorisme est une attaque par des entités non étatiques contre des non-combattants, et vise à faire régner la terreur — et à empêcher tout raisonnement rationnel. Shermer tient à faire rendre gorge à sept mythes :

Mythe 1 : les terroristes sont le Mal incarné

« Ils nous attaquent parce que nous sommes le Bien », et eux sont purement maléfiques — c’est le mantra de Bush en 2001 par exemple, et cela revient encore de nos jours. Mais ce n’est pas la motivation première des kamikazes. Une étude a établi que pour beaucoup leur motif est la vengeance : contre l’Amérique qui frappe où elle veut (Afghanistan, Irak, Yémen...), contre Israël... (et en France contre ces blasphémateurs de Charlie Hebdo, contre les frappes françaises en Syrie, contre les lois sur la laïcité...)

Plus qu’étendre la Charia, les terroristes pensent protéger leurs coreligionnaires.

Daesh ou les Talibans sont très doués pour monter en épingle la moindre bourde de ciblage des frappes occidentales. Goebbels faisait pareil après les bombardements alliés, nettement moins ciblés. En conséquence, toute riposte de notre part doit être soigneusement pensée pour ne pas être récupérée. C’est pour cela que les Américains n’ont pas déployé toute leur armée contre Daesh, le remède serait peut-être pire que le mal, et certains proposent qu’ils se retirent. Beau dilemme pour Obama et son successeur.

Une grosse partie des auteurs d’attentats-suicide sont des jeunes, où une cause, les effets de groupe, la camaraderie, la promesse de gloire sont importants (et ce sont même des éléments de cohésion majeurs de toutes les armées régulières !), et les promesses des vierges au Paradis comptent moins que le statut et le prestige social qui rejaillissent sur la famille d’un combattant tombé contre l’ennemi.

Mythe 2 : Les terroristes sont organisés

Il n’y a pas de réseau centralisé des conspirateurs contre l’Ouest. (Un tel réseau ne tiendrait pas face aux capacités de renseignements ennemies.). La mouvance terroriste est décentralisée, auto-organisée, et constituée de sous-réseaux complexes n’ayant rien à voir (clubs de sport locaux...).

Ce qui, dirais-je, les condamne à un amateurisme éternel, même dangereux. Daesh ou les Talibans ne développeront jamais un État fort avec des infrastructures qui seront autant de cibles. Des groupes terroristes ne peuvent que végéter tapis dans une population, ou dans les zones de chaos comme l’Irak, la Syrie, la Lybie, ce qui ne les empêche pas de rester dangereux. Pour survivre, de tels groupes sont condamnés à évoluer vers une structure mafieuse, féodale, politique... où l’on revient dans le champ rationnel, avec des buts différents, une violence qui n’est plus une fin en soi, et d’autres moyens de pression.

Mythe 3 : Les terroristes sont des génies du mal

Le 11 septembre est un plan bien organisé mas une exception (dans le contexte des attentats sur le sol américain). La plupart du temps, une fois la tête neutralisée ou loin du réseau principal, ne restent que des « imbéciles incompétents ». Michael Shermer énonce quelques exemples de plans lamentablement ratés aux États-Unis. Même à Boston, les frères Tsarnaev n’avaient rien planifié.

(Et l’attentat de Nice est un nouvel exemple de pauvre type solitaire utilisant une technique tout ce qu’il y a de plus basique et low-cost. On pourrait citer aussi la mode palestinienne des attentats au couteau à l’aveugle, le degré zéro du machiavélisme — plutôt du désespoir.)

Mythe 4 : Les terroristes sont pauvres et sans éducation

Non, il ne suffit pas de leur payer des écoles pour que l’éducation fasse de tout le monde des pacifistes. Les terroristes proviennent au contraire plutôt des couches moyennes sinon aisées (cf 11 septembre, Londres...). La pauvreté n’a pas grand-chose à voir avec le terrorisme.

(Pourtant, on retrouve souvent le prototype de la petite frappe qui se trouve un but dans la vie en virant djihadiste. Cela ne veut pas dire que ce sont des crétins incultes. Mais Shermer se concentre surtout sur les États-Unis, où le vivier des djihadistes locaux est bien différent de l’européen.)

Mythe 5 : Le terrorisme est une menace mortelle

Comparé à tous les homicides commis aux États-Unis, le terrorisme relève du « bruit statistique », même en tenant compte du 11 septembre.

Le contre-exemple serait la Norvège, où un terroriste (d’extrême-droite cette fois) a fait exploser les statistiques des meurtres en un seul massacre — mais la Norvège n’a rien à voir avec les États-Unis. En tout cas, les pertes humaines et matérielles terroristes sont d’un ou deux ordres de grandeur inférieures aux pertes aux moins de 1000 homicides volontaires, 10000 suicides ou 5000 morts par accident de la route annuels en France. Évidemment, c’est en partie parce que les forces de l’ordre cherchent activement les terroristes. Mais nous avons toujours tendance à surestimer un danger effrayant par rapport aux simples accidents.

Mythe 6 : Les terroristes vont obtenir une bombe nucléaire ou une bombe « sale »

Construire une bombe atomique est très complexe et rien n’indique que des terroristes aient réellement essayé. Les sources radioactives sont tracées, et celles perdues ne représentent pas de danger à cette échelle-là.

Mythe 7 : Le terrorisme fonctionne

Shermer cite une étude de 42 groupes terroristes sur plusieurs décennies : seuls le Hezbollah au Sud Liban et les Tigres tamouls sont parvenus à établir un pouvoir durable. (Peut-on ajouter Daesh, qui a construit un embryon d’État, même si son avenir est sérieusement compromis ?)

Les prises d’otage et meurtres de prisonniers entraînent des réponses violentes de la part des opinions publiques et des États — or il faudra bien finir par négocier avec eux un jour. Les exigences des terroristes étudiés (du moins ceux à l’ancienne, voir plus bas) sont en fait rarement politiques, ils veulent plus souvent de l’argent ou libérer un prisonnier.

Les démocraties encaissent mieux le terrorisme malgré leurs lois moins sécuritaires, car elles s’interdisent les contre-mesures disproportionnées. Les résultats des terroristes sont en général nuls, rarissimes sont ceux qui obtiennent des résultats politiques. Les mouvements disparaissent généralement en quelques années.

(Il faudrait lire How Terrorism End'', le livre cité, peut-être aborde-t-il le thème central de la définition de terrorisme, notamment par les vainqueurs. Pétain nommait « terroristes » nos Résistants (qui n’ont rien réussi seuls d’ailleurs) ; Assad appelle terroristes ses opposants, qui ne se définissent pas comme tels et la mention n'arrivera pas dans les livres d’histoire locaux s’ils arrivent au pouvoir ; Poutine nomme terroristes les Tchétchènes qui s’opposent au pouvoir russe, dont certains se sont effectivement rabattus sur le terrorisme ; en Afghanistan comme en Irak la guerre a également une dimension nationaliste ou ethnique, il n’y a pas que l’influence des émules de Ben Laden. D’ailleurs la CIA ne devait pas le cataloguer Ben Laden « terroriste » à l’époque où il attaquait l’armée soviétique. La composante terroriste n’est parfois qu’un élément d’un mouvement plus vaste mais pacifique, et la puissance dominante a souvent un gros intérêt à confondre les extrémistes avec l’« adversaire » classique. On retrouve le bon vieux phénomène qui consiste à se débarrasser des bonnes volontés chez soi comme chez l’adversaire pour ne garder que des épouvantails.

Ajoutons que l’article Apocalypse soon de Phil Torres dans le dernier Skeptic s’étend sur la mutation des motivations terroristes : autrefois nationalistes ou mafieuses comme le décrit Shermer, elles sont en train de changer vers un extrémisme à visée apocalyptique, typique des sociétés en changement brutal, visant à restaurer un monde parfait, en détruisant l’actuel : tuer n’est plus un moyen pour une fin mais le but en soi. Et l’article avance que cela en empirant vu l’explosion démographique et les avancées technologiques.

Tout ça pour dire que ce point « le terrorisme ne fonctionne pas » se base sur une mentalité qui n’est plus celle de l’étude citée. Non que je crois que le terrorisme actuel puisse marcher à long terme directement. Indirectement, il fait des ravages sur le niveau intellectuel du politique moyen aux États-Unis ou en France...)

Voir aussi : la stratégie de la mouche

« Pour la Science » n° 464 de juin 2016

Je sais, je suis en retard. Petit numéro sans grand-chose de passionnant à retenir pour moi. pls_0464_200px.jpg

Didier Nordon

  • Qu’une œuvre soit « datée » ne devrait pas être en soi un problème, toutes les grandes œuvres artistiques ou philosophiques le sont. Il y a problème si l’œuvre ne semble plus contenir que l’ambiance ou le style de l’époque.
  • On néglige trop un universel : le déchet. La vie sur Terre ne tient que grâce aux déchets (électromagnétiques) de l’activité du Soleil.
  • Les gens conscients d’être influencés par la mode vestimentaire sont plus nombreux que ceux conscients de l’être par la mode intellectuelle.
  • Didier Nordon met en parallèle la version classique de La laitière et le pot au lait, pleine de détails populaires qui en appellent à tous, et celle d’un physicien qui la résumerait à la forme du pot et le rythme de marche. L’écrivain exprime un cas particulier, mais où tous se reconnaîtront, et le physicien réduit jusqu’à l’os, pour arriver là aussi au cas général.

OGM : débat manipulé

Une tribune de Yves Bertheau dénonce les procédés très cavaliers du Haut Conseil des Biotechnologies (dont il a claqué la porte). De nouveaux procédés pour créer des OGM seraient prétexte à une procédure de validation allégée par rapport à l’existante, alors que le résultat final est le même : l’ajout d’un fragment d’ADN ou ARN inconnu jusque là dans l’organisme cible.

Il est aberrant que des cultures traditionnelles aient plus de contraintes que de nouveaux OGM. La coexistence peut être possible mais, à cause de la dispersion par les vents, plutôt entre régions entièrement dédiées aux modèles OGM ou non-OGM.

Pi

Dans la suite du précédent numéro, Jean-Paul Delahaye décrit maintes méthodes, physiques ou mathématiques, plus ou moins intuitives, pour calculer π. Il se trouve vraiment dans les endroits les plus inattendus : ensemble de Mandelbrot, conjecture de Syracuse, choc de billes élastiques, voire Jeu de la vie !

Cryptage quantique

Rien de bien neuf : l’ordinateur quantique n’en est qu’au prototype, mais il menace la cryptographie traditionnelle. Par contre, il autorise d’autres méthodes avec une confidentialité parfaite, qui commencent à se mettre en place.

Quant à la théorie de la chose, ça me passe au-dessus. Ce passage me laisse rêveur : « Les corrélations monogames assorties à une quantité même faible de libre arbitre suffisent pour protéger notre vie privée. »

Divers

  • La meilleure façon d’empiler des oranges a occupé les mathématiciens pendant presque quatre siècles. Képler avait déjà conjecturé que les pyramides sur les étals étaient l’optimum ; en 1998 ce fut enfin démontré formellement — mais seulement pour le monde réel en 3D. Pour les oranges en dimensions 8 et 24, c’est fait depuis peu. Ces résultats servent dans les logiciels pour la correction d’erreurs de transmission.
  • Homo naledi : on en sait encore peu sur cet ancêtre, à l’âge encore inconnu, retrouvé récemment en Afrique du Sud dans une grotte quasi inaccessible — il a fallu sélectionner des paléontologues, uniquement des femmes, sur des critères de minceur pour se glisser dans l’étroit boyau. Comment quinze individus de tous âges se sont-ils retrouvés là ? Il s’agirait bien d’une pratique funéraire, ce qui serait étonnant pour une espèce qui tient à la fois de l’homo et de l’australopithèque. L’analyse des milliers d’os va durer longtemps.
  • Le bassin de la femme évolue avec l’âge (optimum d’élargissement vers 25 ans) mais aussi les hormones : quel est l’influence de l’alimentation sur les difficultés à l’accouchement ?
  • On va pouvoir remplacer des catalyseurs chimiques par des champs magnétiques. Encore une branche de la chimie qui s’ouvre.
  • Les garçons ne sont pas si nuls en lecture par rapport aux filles, il faut juste ne pas présenter l’exercice comme un test mais comme un jeu. (Ça corrobore l’expérience de mon épouse, dont les élèves ont surtout un problème de motivation et ne cherchent même pas essayer.)
  • La science africaine démarre !
  • L’imparfait du subjonctif revient à la mode, du moins à l’écrit : la version correcte est à deux clics grâce à Internet.
  • La fraude fiscale est vieille comme le monde : des tablettes assyriennes révèlent des astuces de marchand pour contourner taxes et péages.
  • Les prises de sang peuvent à présent suffire pour détecter des cancers.
  • Une exoplanète aux anneaux géants a été détectée, et ainsi, indirectement, sans doute la première lune hors de notre système solaire. Je suis fasciné par les courbes de luminosité de l’étoile qui ont permis de démasquer la planète.
  • Même en buvant jambes écartées, une girafe doit faire monter l’eau le long de son œsophage sur deux mètres en hauteur. Remplir la bouche et lever la tête des dizaines de fois serait trop long, et dangereux pour le cerveau car la variation de la pression sanguine sur un animal aussi grand est d’une demi-atmosphère, même si le système sanguin est adapté. Le principe de la paille semble possible (les auteurs de l’article sont parvenus à aspirer à deux mètres de haut), mais en fait la girafe fait l’inverse : elle remplit son œsophage d’eau sur le principe de la pompe à piston, qui refoule de l’eau depuis le bas. Il suffit que sa mâchoire sache se fermer malgré le poids des 5 kg d’eau dans l’œsophage.

mercredi 6 juillet 2016

Nathalie Henneberg

Ma revue de SF préférée, Galaxies, a sorti un dossier sur Nathalie Henneberg, et ça n’a pas raté : je relis en rafale tous les tomes que j’ai sous la main (en bonne partie hérités de mon père, car la dame est peu republiée depuis ma naissance, hélas !).

N_Henneberg_La_Plaie.jpgElle était exactement le genre d’auteur entre deux mondes (on dit aussi « le cul entre deux chaises » ) que j’aime en ce moment : Nathalie Henneberg n’est pas née française mais russe, s’est réfugiée en Syrie après la Révolution de 1917, et a épousé d’un militaire français, témoin de la Seconde Guerre Mondiale.

Elle mélange allègrement romantisme, souffle épique et fatalité slaves, éléments rationalistes plus occidentaux et science-fiction de l’époque « fusées et fulgurants ». Elle détonne dans le monde très rationnel de la SF du XXè siècle.

N_Henneberg_Le_Sang_des_astres.jpgJ’avais parlé ici de la Plaie, que j’adore, et de sa suite Le Dieu foudroyé ; mais aussi du Sang des astres, beaucoup plus dispensable (quoique Pierre ne serait pas d’accord).

Je viens de relire la Rosée du soleil, qui commence comme une mauvaise histoire d’astronautes perdus sur une planète, et dérive dans l’heroic fantasy noire avec des reines-déesses.

Un de ses premiers succès, le Mur de la lumière (republication de An Premier, Ère spatiale), mélange allègre le space opera, des mutants, des réminiscences atlantes et un roman policier à huis clos à l’ancienne.

Avec le dossier, Galaxies avait publié Kheroub des Étoiles, dernière œuvre, jamais publiée, sans plus grand rapport avec la science-fiction, au point que l’on pourrait la transposer aux temps d’Ulysse ou du Graal en changeant une poignée de mots. Plus encore que dans le Dieu foudroyé, les ellipses nuisent à la lisibilité, et la rationalité des personnages-archétypes devient accessoire.

La subtilité n’est pas le rayon des Russes et Nathalie Henneberg ne lésine pas sur l’eau de rose : les jeunes gens innocents des deux sexes se pâment devant (suivant leur sexe) leur sauveur mi-boy scout mi-demi-dieu ou devant une reine quasi-déesse. Une pesante dose de catastrophisme provient des guerres que Nathalie Henneberg a vues en Russie ou en Syrie. Les personnages sont rarement gris clair-gris foncé, le manichéisme règne — parfois au sein d’un même personnage ! Ajoutons un peu de psychanalyse de bazar : il y a peu de mères plus indignes que celles de ses livres, il paraît que Nathalie Henneberg ne s'entendait pas avec la sienne. Les turpitudes internes des personnages sont plus travaillées que l’arrière-plan technologique parfois risible.

N_Henneberg_Le_Dieu_foudroyé.jpgDans les anciens comme les derniers livres, les personnages principaux sont toujours des archétypes, quasi-explicitement. Pas forcément parfaits, parfois maléfiques mais souvent surhumains. Le parallèle avec les demi-dieux ou les Atlantes est parfois explicite, parfois plus ténu. Comme dans les tragédies grecques, ça ne fait pas leur bonheur : soit ils ne savent pas maîtriser leur don, soit ils en usent pour le pire plus ou moins volontairement, soit le monde veut les éliminer [1], ces options ne s’excluant nullement entre elles. Et le temps qui passe ne change rien, car c’est un cycle et les réincarnations sont courantes.

Vue la génération de la dame, on pardonnera quelques clichés plus très politiquement corrects, notamment les comportements stéréotypés des femmes-enfants énamourées ou sur des remarques sur le côté hystérique et instable des dames que ces crétins de mâles sont évidemment incapables de comprendre.

Stylistiquement, j’ai l’impression que les parties les plus faibles, sinon carrément mauvaises, sont celles se voulant rationnelles, dans le fil de la SF des années 50 un peu naïve, explicative (simplette ?). Une fois l’histoire en place, et le mode épique enclenché, parfois sans trop se soucier que le lecteur suive, on change de dimension, se fait emporter, et tant pis si la vérité scientifique ou la cohérence de l’histoire passent à la trappe — et c’est un cartésien qui parle —, tant pis pour quelques aspects devenus kitsch.

Mais c’est justement souvent cela qui frappe et qui plaît : un mélange nettement plus corsé que Star Wars, car écrit de manière plus lyrique et moins simpliste, avec du vocabulaire, souvent là d’ailleurs plus pour le clinquant des mots que pour leur sens. Il faut lire Henneberg plus comme on lit le Graal ou le Seigneur des Anneaux, pas comme de la hard science ni même de la bonne fantasy « réaliste » comme l’Assassin Royal.

Pour les détails, voir sa page Wikipédia ou le dossier de Galaxies

Note

[1] Vieille tradition remontant au moins au À la poursuite des Slans de Van Vogt de 1946 ; des érudits connaissent sans doute plus ancien encore.

vendredi 24 juin 2016

Canicule & discrimination

La canicule revient, et avec elle une pénible discrimination de notre société.

Pendant que ces dames peuvent en général réduire et raccourcir textiles et chaussures jusqu'aux limites autorisées par la décence élémentaire, nous autres hommes de bureau sommes contraints par la pression sociale, le management, nombre de règles plus ou moins écrites, voire la fashion police, au pantalon long, aux chaussures fermées, donc aux chaussettes, voire aux chemises à manche longue. J’ai une pensée pour ceux condamnés à porter en sus une cravate par 40°. [1]

Écologiquement c’est un non-sens, à cause de besoins en climatisation supplémentaires par rapport au triptyque tee-shirt/short/sandale que la plupart d’entre nous adoptent spontanément chez eux.[2]. Le confort puis la santé pâtissent de l’écart important avec la température extérieure. Je ne parle pas des bus, du métro ou de la voiture, étouffants quand on est trop vêtu.

Nous sommes le pays de la mode : qu’attendent nos couturiers pour s’inspirer du meilleur du kilt, de la djellaba, du boubou, de la toge puis lancer tout un nouveau marché de vêtements d’été pour hommes !

Notes

[1] Et j’hallucine quand je vois des costards-cravate dans des pays tropicaux.

[2] Surtout dans mon bureau, où nous ouvrons les fenêtres pour éviter de geler mais le cas est extrême.

dimanche 5 juin 2016

Copernic, Matière noire, Amazonie, π : « Pour la Science » n°463 de mai 2016

Pour la Science n°463 Mai 2016Un bon petit numéro plus passionnant pour les chroniques que pour les articles de couverture.

Le sage Didier Nordon a dit...

  • Les enfants font des pitreries et disent des bêtises pour les mêmes raisons : ils explorent les limites de la gravitation d’une part, et du langage d’autre part. Les adultes ont intériorisé ces limites. « Tant qu’Alzheimer n’a pas frappé, on peut garder l’espoir de dire encore des âneries » : c’est le signe qu’on continue d’explorer les limites sans se scléroser.
  • Une théorie scientifique doit être réfutable. Mais par qui ? Un non-spécialiste est condamné à faire confiance. Dans l’absolu, il n’existe aucune autorité absolue sans aucun risque de biais (présupposés communs inconscients d’une communauté, refus du risque d’aller à contre-courant...).
  • Ressusciter serait génial, mais à quel âge ? Nous ne verrions pas le monde futur du même œil en tant que bébé, jeune homme, vieillard.

Copernic

Copernic - De Revolutionibus Orbium Coelestium (via Wikipedia, domaine public)Le petit mais très éclairant article de Richart Taillet, disponible sur Signal sur bruit, remet en perspective la découverte de Copernic. Devant le système complexe de la théorie de Ptolémée avec ses épicycles et ses équants, Copernic a tout voulu rebaser sur un mouvement « parfait », circulaire et uniforme, et sans s’intéresser non plus aux causes physiques : en fait un pas en arrière !

À l’usage le progrès était minime, et le pouvoir prédictif peu amélioré. Et Képler brisera à nouveau ce mouvement parfait en découvrant le mouvement elliptique, puis Galilée comprendra la relativité des mouvements, et Newton donnera un sens physique à ce mouvement. « C’est alors seulement que prend fin la science médiévale ».

Archéologie en Amazonie

Les premiers explorateurs pensaient que le développement des cultures amazoniennes avait toujours été stérilisé par un milieu difficile, et qu’elles n’avaient « pas d’histoire, seulement de l’ethnographie ». Ce mode de pensée a stérilisé toute recherche jusqu’à nos jours. Pourtant des traces de villages, des nécropoles, des monticules, des urnes funéraires... ont été retrouvés dans tout le bassin amazonien, de l’Équateur à l’embouchure de l’Amazone, de la Guyane à la Bolivie.

L’article rappelle qu’une part énorme de notre agriculture provient d’Amazonie : maïs, tabac, ananas, patate douce, piment... Le cacao y était cultivé 1500 ans avant qu’il n’apparaisse au Mexique. Quant au manioc, plante toxique sans préparation longue, elle serait une défense face aux flots de réfugiés qui auraient sinon ravagé les champs en fuyant face aux Européens !

Culturellement, l’Amazonie n’était pas fermée : on retrouve des mythes locaux au-delà des Andes. De larges sentiers y existent encore et facilitaient déjà les communications.

Les terra preta, hyper fertiles, attestent d’occupation humaine pendant des siècles le long de l’Amazone, sur pas moins de 3% de la surface du bassin !

Les recherches archéologiques s’intensifient, et font appel de plus en plus appel aux dernières technologies.

Les illuminés de π

Jean-Paul Delahaye : Le fascinant nombre Pi - BelinJean-Paul Delahaye se délecte de la fascination que π exerce sur certaines personnes (lui-même au premier chef) : œuvres d’art, sudokus ou concours de mémorisation des décimales (record homologué : 70000 !).

Puis il se désole : π ressurgit dans toutes les branches des mathématiques, et sa valeur a été recalculée par mille algorithmes différentes. Et pourtant il reste des gens persuadés que le 3,1415926535... est faux, et proposent des valeurs voisines, mais fausses, et algébriques (alors qu’on sait que π est transcendantet que la quadrature du cercle est impossible).

En 1897, l’État de l’Indiana envisagea une une loi pour établir que π = 3,2. Jean-Paul Delahaye a correspondu avec un Français convaincu que π=∜(2143/22).

Internet permet déjà à n’importe qui de publier n’importe quoi. Il y a pire : en payant, des revues pseudo-scientifiques au nom impressionnant (pour des non-initiés) acceptent tous les délires. Par exemple cet article du zoologue indien Sarva Jagannadha Reddy, récidiviste du domaine, qui a « découvert » en 1998 que π = (14-√2)/4 [1]. « Ses articles sont des non-sens absolus. » Apparemment ce monsieur spamme tous ceux qui publient sur π.

Ça me donne envie de retrouver la première définition de π dans mes cours de prépa, tiens.

Article en ligne chez Scilogs également. Dans les commentaires un lien nous apprend même que π=4 !

Divers

  • Le dossier sur le GPS de notre cerveau s’étend longuement sur les neurones impliqués dans notre système de navigation.
  • Un article discute des différentes variantes de la très énigmatique matière noire. Il n’y a après tout aucune raison qu’elle soit plus simple que la matière ordinaire. Les auteurs ne sont pas d’avis qu’il s’agit d’une fausse piste à l’instar des épicycles, car le peu qu’on en sait explique déjà bien des choses.
  • L’équipe du très connu Craig Venter a réussi à créer des cellules de seulement 473 gènes (naturellement il existe une bactérie avec 517 gènes) : un pas de plus vers la compréhension du fonctionnement du génome — et vers la biologie de synthèse. Un tiers des gènes n’a pas de fonction connue...
  • À Kyoto a été découverte une bactérie capable de dégrader du PET : un petit pas vers la liquidation des océans de plastique.
  • Le mimivirus est un virus géant, et même assez grand pour avoir développé un système immunitaire proche de celui des bactéries et des archées — ou bien l’a-t-il hérité de l’ancêtre commun ? Un élément de plus dans la question « les virus sont-ils vivants ? »
  • On distingue un classique intemporel d’un succès contemporain par la courbe temporelle des recherches sur Google : les requêtes sur Victor Hugo ou Charles Baudelaire suivent une périodicité annuelle à cause des besoins scolaires, celles de Marc Lévy sont liées à ses parutions.
  • Une nouvelle énergie renouvelable : en utilisant l’osmose entre eau douce et salée à la sortie des fleuves via une membrane, il est envisageable de construire des centrales électriques. Les premiers prototypes font quelques kilowatts, le seuil de rentabilité ne semble pas inatteignable, le potentiel est titanesque. Pourvu que ce soit vrai...

Note

[1] Noter que la bibliographie ne cite à peu près que l’auteur lui-même. J’ai autre chose à faire mais trouver l’erreur serait un bon exercice pour lycéens.

jeudi 24 mars 2016

“SQL Performance explained” (« SQL : au cœur des performances ») de Markus Winand : indexer sa base de données

(Si vous ne savez pas et ne voulez pas savoir ce que sont le SQL, les bases de données et les index, ce qui suit ne vous intéressera pas.)

MarkusWinand_SQLPerformanceExplained.jpgJ’ai beaucoup apprécié ce livre, mais je commencerai par un reproche courant sur son titre : il ment ! Markus Winand ne parle pas des performances des requêtes SQL à proprement parler, mais se concentre quasi-exclusivement sur les index. Son principe : une bonne indexation est la clé des performances. C’est parfaitement vrai, mais ceux qui s’intéressent aussi à la répartition de la mémoire entre SGA et PGA sous Oracle, à la fragmentation de leurs tablespaces, à la distribution des fichiers sur des disques de rapidité différente, à l’utilité des clusters, au maniement des T-SQL et PL/SQL... seront frustrés.

Un autre principe de Winand : le développeur est celui qui sait comment les données sont utilisées. Il est à la fois le premier utilisateur des index et celui qui doit savoir pointer ceux qui manquent. (Et je confirme qu’à part certaines évidences ou contraintes techniques, il est difficile de savoir comment optimiser une base quand on n’a aucune idée de la manière dont elle sera utilisée, des critères primordiaux des utilisateurs, de la fréquence d’utilisation de telle ou telle donnée. Quant aux DBAs j’ai constaté qu’hors problème sérieux ils étaient assez peu proactifs. De plus, si certains étaient ouverts à l’ajout d’index quand on le justifiait, d’autres voyaient ça avec une franche hostilité [1].)

Le bien

Bref, il y a là-dedans tout ce que j'aurais voulu savoir quand je tapais du SQL au kilomètre. À cette époque (et après) j’ai acquis pas mal de réflexes pour obliger Oracle à choisir tel chemin et pas un autre. Mais il est toujours agréable et instructif de voir réexprimés proprement des concepts appris sur le tas, expliqué des habitudes prises par imitation et validé des réflexes. En général, je me suis retrouvé conforté dans mes habitudes, et encouragé à creuser un peu plus l’existant ou le juste-effleuré (index couvrants notamment).

Contrairement à nombre de livres sur les bases de données, il ne se spécialise pas sur une seule, mais parle des quatre principales : Oracle, SQL Server, PostgreSQL, MySQL. J’aurais bien aimé en voir d’autres (comme SQLite, même s’il est limité, ou Sybase) mais on ne peut pas tout avoir. Les différences entre les bases sont une part importante de la culture informatique. MySQL apparaît souvent comme le mauvais élève.

Le livre se concentre presque exclusivement sur les index B-tree classiques, de loin les plus courants. Il part des bases puis dissèque les méthodes d’utilisation (hash, merge...), ou leur utilisation dans différents contextes, dont les résultats partiels, ou encore l’impact sur les tris. La nécessité et les limites des bind dans les requêtes répétées sont abordés, tout comme les dégâts que peuvent faire des ORM comme Hibernate.

Le moins bien

Il y a juste une mention des index bitmaps pour dire qu’il sont réservés aux datawarehouses à cause de leur coût élevé en mise à jour [2]. Winand ne dit pas du bien des tables organisées en index comme cela semble courant sous SQL Server (les autres index seraient plombés par cette structure) mais un commentateur sur Amazon lève une objection (mais il travaille chez Microsoft, à moins que ce soit un homonyme).

Les requêtes d’exemple sont assez simples pour la compréhension, mais finalement je me demande encore quelle politique adopter pour optimiser des requêtes de dix tables, en décisionnel ou pas — il n’y a sans doute pas de recette miracle, il faut voir ce que pond l’optimiseur.

Le livre en allemand (la VO ?), anglais (que j’ai lu) ou français est disponible sur Amazon, et hélas uniquement là, sous forme papier du moins. Cependant l’essentiel semble accessible depuis le site.

Notes

[1] Mais sous SAP R/3 la logique normale n’a pas cours, voir ma vieille série sur le sujet, , et , commentaires compris.

[2] Et, ajouterai-je, du coût de la licence Oracle Enterprise nécessaire.

samedi 19 mars 2016

Boson de Higgs et biocarburants à base d’algues : « Pour la Science » de Septembre 2012

Chouette, il ne sera pas trop tard pour celui-là. Trois ans et demi après, je m’aperçois que la planification a échoué. Bah, la bonne science reste intemporelle [1].

Comme d’hab, j’italique mes commentaires et impressions conscients, les caractères normaux n’incluant que mes biais inconscients.

Didier Nordon

  • La TSF avait un fil... électrique. Le fil est partout, et il réapparaît ailleurs après chaque victoire.
  • Idée géniale : faire rédiger les programmes scolaires par des enseignants d’autres matières. Finis les programmes surchargés !
    Et toute passion serait expurgée de chaque matière.
  • Une erreur minime peut ruiner une œuvre scientifique. La littérature encense des œuvres mêmes imparfaites.

Le Boson de Higgs

Ce ne sera pas cette fois-là que je comprendrai vraiment ce qu’est ce boson.

Le premier article résume les étapes de la découverte de la physique des particules depuis un siècle : atome, noyaux, électrons, protons, neutrons, neutrinos, positron, pions, leptons, hadrons, bosons, fermions, quarks... Bon aperçu mais j’ai perdu pied au moment de la « voie octuple » et surtout de la « brisure de symétrie ».

Le second voit plus loin, après avoir décrit une partie de la machinerie du LEP. À raison de 20 millions de collisions proton-proton par seconde, et une chance sur 65 milliards de produire un Higgs, le problème revenait à chercher une irrégularité sur un bruit de fond [2]. L’étude des propriétés exactes se poursuit, ainsi que l’ajustement des modèles... dont certains pourraient avoir besoin de plusieurs bosons de Higgs, ou le décomposent ! Bref, y a du boulot. Une perspective effrayante : vue la masse détectée, le champ de Higgs ne serait pas dans son minimum d’énergie, et donc pourrait devenir instable, basculer et changer la physique de l’univers.
Cette fin du monde, je ne vois pas comment l’éviter, mais on devrait avoir plusieurs fois la durée de vie passée de l’univers pour réfléchir à la question.

Le biocarburant et les microalgues

L’article donne l’esquisse de ce qui sera peut-être le moyen de sauver le monde de la cuisson à l’étouffée par le CO2 : il est possible de créer du carburant à partir d’huiles sécrétées par des microalgues. Les microalgues se reproduisent facilement (tout possesseur de piscine le sait), tout est à présent dans le choix de technologies pour augmenter les rendements, réduire les coûts, dans la vente de coproduits... en espérant pouvoir industrialiser dans une ou deux décennies. Le coût de revient ? Bien malin qui peut le prédire, mais ce n'est pas gagné...

Rappel : les xylocarburants existent déjà, il faudrait que je vois ce qu’ils deviennent...

La coopération

L’entraide et la coopération entre animaux, pourtant destinés à se déchirer dans la lutte pour la survie du mieux adapté, gênait déjà Darwin pour sa théorie.

Un spécialiste de la théorie des jeux, Martin Nowak, ressort un de mes sujets de fascination des années 90, le dilemme du prisonnier, et l’apparition spontanée d’une stratégie « altruiste », dite donnant-donnant.

En poussant ses simulations informatiques, Nowak a vu apparaître aussi la clémence (pardonner des trahisons ponctuelles). Puis il a retrouvé et discerné cinq modes de coopération que l’on retrouve dans la nature :

  • réciprocité directe (« donnant-donnant »), avec l’exemple des chauve-souris qui se donnent mutuellement de la nourriture en cas de coup dur, et se souviennent de qui les a aidées ;
  • coopération spatiale : partage du travail ;
  • coopération entre génétiquement apparentés : elle explique l’engagement suicidaire des insectes sociaux, qui en fait aident ainsi à la diffusion de leurs gènes (ça me rappelle les théories sur le gène égoïste) ;
  • réciprocité indirecte : elle se base sur la réputation que les individus acquièrent dans un groupe ;
  • sélection de groupe : Darwin avait déjà noté que l’action en faveur du bien commun, et non d’un seul, rendait le groupe plus fort par rapport aux autres ; la sélection de groupe s’effectue donc un niveau au-dessus de l’individu.

Les humains, super-coopérants, exploiteraient à fond la première et surtout la quatrième stratégie. Notre obsession des interactions sociales, renforcée par le langage, marque cette importance de la réputation.

Suivent quelques remarques sur la « tragédie des biens communs », où personne n’a intérêt à se sacrifier pour la cause (« quelqu’un d’autre en profitera de toute manière » — justification de bien des lâchetés), et les moyens de parer à cela : publicité des actions altruistes, transparence, informations claires, émulation.

Un article qui aurait mérité de longs développements...

Divers

  • La copulation [3] des mouches peut leur être fatale : tout à leur joie, elles battent des ailes et attirent des prédateurs (chauve-souris...) alors qu’elle n’ont alors pas l’esprit à fuir.
  • Pour des raisons de distance au soleil croissante, la Terre subirait un refroidissement climatique de 0,3° par millénaire en moyenne.
    Bon, ça annulera le réchauffement du présent siècle dans 10 000 ans.
  • Une explication du rayon vert lors du coucher du soleil : l’atmosphère diffracte la lumière du soleil, d’autant plus qu’au couchant l’épaisseur traversée augmente. Les couleurs sont déviées différemment, le rouge l’étant le moins (mais il est encore visible alors que l'étoile est vraiment déjà couchée !), le bleu est absorbé par l’atmosphère, reste donc un peu de vert, fugitivement visible juste au moment de la disparition du rouge et du jaune.
  • Les cigarettes light sont aussi toxiques que les autres : les fumeurs aspirent juste plus.
  • Les salpes sont des bestioles étranges, importantes au sein du plancton marin, apparentées aux vertébrés.
    J’ignorais leur existence.
  • Grattage de crâne chez les paléontologues : comment, dans la Laramidia [4] du Crétacé, deux populations distinctes de dinosaures géants ont-elles pu évoluer, avec de tels effectifs ? Cela en dit long sur leurs faibles besoins énergétiques et la luxuriance de la région à l’époque. Les paléontologues continuent de creuser.
  • Les plaisirs du pavage du rectangle (article de Delahaye) m’ont laissé froid.

Notes

[1] J’ai de très vieux Science & Vie à la cave à chroniquer à l’occasion.

[2] Et je comprends mieux les fascinants articles sur l’informatique du LEP, forcée de filtrer agressivement des pétaoctets de données, et obligée de stocker des volumes fantastiques.

[3] Séquence racolage !

[4] Vous non plus vous ne saviez pas où (ni quand) c'était ? Wikipédia est votre ami.

dimanche 13 mars 2016

Acalien, Rhéno-champenois ou Néo-austrasien ? De la difficulté de nommer une région sans unité

J’étais peut-être précurseur en parlant de ma « bonne ville d’Austrasie » dans un billet il y a presque dix ans.

Rappel pour mon lectorat non-acalien : sur ordre de Paris, selon un processus bâclé sur lequel je ne m’étendrai pas pour rester calme, et en tout cas sans aucune initiative locale, Alsace, Lorraine et Champagne-Ardenne sont depuis le début de l’année fusionnées en une seule région, provisoirement nommée ACAL.

Cette région n’a aucune unité, est séparée par un grand vide au milieu et n’a pas de précédent historique (on y reviendra). La capitale, Strasbourg, totalement excentrée, a été imposée lors des tractations parisiennes [1] : les Lorrains, en position centrale, peuvent se sentir floués. En tant que Strasbourgeois, cela m’arrange, mais j’ai été Lorrain [2]. Quant aux Champenois et Rémois, qui sont plus dans l’orbite de Paris [3], j’ai lu qu’il craignaient de se faire phagocyter par les autres régions plus peuplées et nettement plus riches.

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Et maintenant, cette région il faut la nommer. (Avril 2016 : Finalement, le nom final sera « Grand Est ». Consensuel mais fade.) Trois noms ont été proposés par un comité un peu choisi au hasard (cf les DNA d’avant-hier) et ne font pas l’unanimité, sinon contre eux (DNA d’hier) :

  • Acalie est un néologisme reprenant l’acronyme ACAL (Alsace-Lorraine-Champagne-Ardenne). Ça évoque l’Acadie canadienne. Je ne me vois pas devenir un Acalien. Après tout, on s’est bien habitué à la région PACA dans le sud, mais uniquement comme acronyme. Autant garder le nom à rallonge actuel qui ne vexe personne et l’acronyme ACAL !
  • Rhin-Champagne essaie de singer Rhône-Alpes. C’est peut-être dans les trois propositions celle qui me plaît le plus. On allie deux extrêmes de la Région et deux éléments très connus à l’extérieur. Évidemment, c’est encore dommage pour les Lorrains.
    (Une collègue proposait ironiquement Riesling-Champagne : quitte à faire alcoolisé je préfére Gewurtzraminer-Champagne. Rajoutons les Lorrains, pour un Gewurtzraminer-Mirabelle-Champagne plus long que l’ancien nom provisoire. Raté !)

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  • Nouvelle Austrasie tente au moins la racine historique. L’Austrasie, royaume franc de l’époque mérovingienne, recouvre a peu près cette région. Austrasie tout court aurait eu ma préférence si ce nom évoquait encore quelque chose après presque un millénaire et demi, et s’il était tout simplement plus beau. Le « Nouvelle » est à mon avis de trop, on n’est pas dans l’hémisphère sud.

Des noms ont été proposés qui n’ont pas été retenus :

  • Grand Est semblait de loin le favori, mais en fait, à part un consensus mou qui n’enthousiasme personne en fait, qu’apportait-il ? Là encore c’est une vision parisienne. Vu de Strasbourg, ce sont les Parisiens qui sont à l’ouest (dans tous les sens du terme) et ne parlons pas de nos voisins allemands. Je viens de Région Centre, région patchwork aussi, et un nom purement géographique est la marque d’un manque total d’âme. Je ne parle pas du nom des habitants (Grand-estois ?).
    (Un ancien condisciple me proposait Estrie, un nom qui existe déjà au Québec, et réellement évoqué pendant les débats de la commission. Encore plus qu’avec Acalie ou Austrasie, des touristes risquent de se tromper de continent en allant au marché de Noël de Strasbourg [4].)
  • Carolingie aurait été sympa (l’Austrasie est le cœur de la famille et de l’Empire de Charlemagne), mais la perte de mémoire collective a encore frappé. Et aurions-nous aimé être des Carolingiens ?
  • La Lotharingie a aussi brièvement existé sur ces terres, mais là encore, qui s’en souvient encore ? De toute façon, la Lorraine s’appelle déjà comme ça (Lothringen en allemand).
  • Essayer de contenter tout le monde est mission impossible. Donc, dans une optique de reconnaissance à l’étranger, reprendre un nom délibérément réducteur était défendable :
    Champagne a une identité forte (historique aussi).
    Alsace aurait été perçu comme arrogant par ceux qui nous confondent encore avec des Allemands, mais ne m’aurait évidemment pas déplu.
    Lorraine m’aurait convenu. Si les Alsaciens n’aiment pas, ils doivent se dire que si l’unification n’avait pas foiré en 2013, ils auraient eu des arguments pour rester indépendants.
    Rhin-Champagne doit provenir d’une recherche entre tout ça.
  • CHAMpagne-ALsace-Lorraine faisait Chamallo : au moins on s’en souviendrait à l’étranger.
  • Marches de l’Est faisait un peu « terre de conquête », vu de Paris. De plus c’était déjà pris (Ostmark = Österreich = Autriche)
  • Avec Territoires Nord-Est, on se demandait si on avait même encore le droit de vote.
  • Je ne sais pas ce que pensaient ceux qui ont proposé Île d’Europe (sinon à singer les Parisiens, encore ?), Union Grand-Est, Orest, Uniest (voir ce blog qui pariait pourtant sur Grand Est aussi.).

Nommer est difficile. Je le sais, j’ai dû choisir pour deux enfants. Encore était-ce dans une liste de noms déjà établis [5] et sans intention marketing (consciente).

Pour une Région sans unité autre que géographique ou de lien vers les pays germaniques, pour laquelle on n’a pas consulté les citoyens (qui auraient répondu « Non » comme à toute autre question, comme d’habitude en France à présent), c’est presque mission impossible.

L’exécutif local a voulu un processus un peu ouvert avec une commission faite de gens d’horizons différents, il aurait peut-être fallu impliquer plus de monde plus longtemps, faire des sondages en temps réel, laisser chaque nom monter ou descendre. Pour certains, il fallait peut-être juste s’habituer.

En tout cas, je préfère encore n’importe lequel des ces trois noms à ceux proposés aux citoyens de Nord-Picardie[6]...

Notes

[1] Peut-être pour éviter une demande alsacienne de rattachement à l’Allemagne. Ou pour éviter de donner un argument de plus aux opposants du Parlement européen à Strasbourg.

[2] Tout ça par migration et pas de naissance.

[3] Disons la ceinture de Kuiper de Paris...

[4] Quoiqu’il y a trop de touristes de toute façon.

[5] Madame ne m’a pas laissé expérimenter mon générateur de mots...

[6] Choisis apparemment uniquement par des lycéens et apprentis, sans doute les dernières personnes à avoir la connaissance culturelle et historique pour trouver le nom d’un ensemble.

lundi 7 mars 2016

Réponses scientifiques à des questions absurdes : “What If?” de Randall Munroe

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mercredi 2 mars 2016

Planète X, perte d’audition, vaccins, conscience informatique, vie & complexité : « Pour la Science » n°461 de mars 2016

Numéro passionnant sur plein de sujets, et en plus il devrait être en kiosque quand ceci paraîtra.pls_461.jpg

La planète X

La système solaire pourrait-il retrouver une neuvième planète ? Pluton a été déclassé car elle n’était qu’un des corps (et pas le plus gros) de la ceinture de Kuiper, avec Eris, Sedna et d’autres. Elle avait été découverte par chance puisque les calculs qui voulaient expliquer les anomalies de la trajectoire de Neptune étaient faux. La découverte de cette même Neptune avait d’ailleurs suivi la découverte de perturbations de l’orbite d’Uranus. Mais l’histoire de l’astronomie est pleine de planètes mathématiquement démontrées et jamais détectées.

Les astronomes sont donc prudents depuis que les analyses des trajectoires des objets de la ceinture de Kuiper et d’autres indiquent la présence d’une planète d’environ dix masses terrestres dix fois plus loin que Neptune (même pas deux jours-lumière). L’hypothèse se défend, mais il va falloir voir cette planète. Des recherches systématiques ont déjà eu lieu, mais avec une sensibilité insuffisante pour un tel astre aussi lointain. Selon les télescopes mis à contribution, on pourrait la trouver dans les cinq ans.

On se demandait justement pourquoi il manquait dans notre système des « super-terres » si fréquentes autour d’autres étoiles. Les scénarios de formation des planètes prévoyaient déjà que des proto-planètes soient éjectées ou éloignées lors des différentes migrations de Jupiter ou Saturne.

Perte d’audition cachée

Quelques heures ou jours près une agression sonore, votre seuil d’audition peut retrouver une apparence normale mais en réalité le nerf auditif aura pu être atteint. Le seuil de détection des sons faibles semblera normal, mais la résolution aura baissé. L’auteur compare cela à réduire la résolution d’une image, où l’on peut reconnaître des formes en ayant perdu de nombreux détails. Cela expliquerait de nombreux problème de personnes âgées qui ont du mal à suivre des conversations.

Les normes sur le bruit ne tiennent pas compte de cela, il faudra les revoir. La bonne nouvelle : il serait possible de réparer les nerfs abîmés avec quelques gouttes.

Vie et complexité

Article très peu mathématique de Jean-Paul Delahaye : comment repérer la vie ou l’intelligence ? Est-ce par la complexité de ses artefacts ?

La régularité ne suffit pas (les découvreurs des pulsars ont d’abord cru à un signal extraterrestre). Des formes géométriques parfaites non plus, de manière assez étonnamment différentes suivant les formes : une sphère naturelle peut être énorme (planète) ou minuscule, un cube peut être moyen ; mais une sphère de taille moyenne ou un cube gigantesque seraient traces d’intelligence. De même, la polémique perdure sur certaines traces supposées de vie terrestre ou martienne, pas assez complexe pour exclure un phénomène purement chimique. En conclusion : « il faut raisonner prudemment en oubliant nos rêves ».

Didier Nordon

Mon chroniqueur préféré était en forme :

  • « Pour un mot auquel nous croyons avoir avoir réussi à assigner un sens précis, nous en employons mille que nous ne contrôlons pas. » Même chez les mathématiciens et les philosophes.
  • En mathématiques, impossible de tout redémontrer soi-même : il faut bien faire confiance à d’autres. Dans bien des sciences, c’est pire, on ne peut refaire certaines mesures ou enquêtes ou assister à des événements passés. Plus il y a d’intermédiaires, plus le risque de dérive idéologique est fort : sociologie et économie attisent plus les passions que ne le devraient des sciences.
  • Expliquer l’opposition de quelqu’un par la frustration (de ne pas faire partie d’un cercle, d’avoir échoué...) a beau être toujours plausible, cela n’enlève rien à la valeur des arguments. « Déconsidérer un individu est plus facile que réfuter ses arguments. Surtout s’ils sont pertinents. »

Science et laïcité

Le phénomène de la contestation religieuse de l’enseignement scientifique est sporadique et amplifié par les médias, mais il est réel. Et les professeurs sont parfois dépourvus.

Le renoncement et l’évitement du conflit ne sont pas des options. Il faut bien distinguer science et croyance, faire attention à ne pas présenter la science comme une croyance parmi d’autres, ni à la sacraliser comme un dogme (l’inverse de la démarche scientifique), ni chercher à réfuter des croyances religieuses. On ne peut forcer les élèves à « croire » aux enseignements de l’école, mais ils sont tenus de les apprendre. L’histoire des sciences (contextualisée) est une bonne porte d’entrée.

Vaccins

Les vaccins sont victimes de leur succès : on a oublié les maladies mortelles dont ils nous protègent (rappelons que la variole a totalement disparu, et que la poliomyélite va bientôt suivre), et qui ressurgissent dès que la couverture vaccinale se réduit (tétanos, rougeole...). La polémique sur les effets secondaires, l’activisme de certains groupes parfois irrationnels, la défiance envers les autorités de santé ont ainsi pu entamer la confiance de certaines parties de la population.

Les effets secondaires sont maîtrisés, pas prouvés ou paradoxalement moins graves quand on est vacciné : le vaccin contre la grippe peut entraîner un syndrome de Guillain-Barré, avec une probabilité infime par rapport à une vraie grippe qui peut aussi entraîner le syndrome. La recherche se poursuit sur les adjuvants et leurs risques.

La France est un des derniers pays où la vaccination est obligatoire pour des raisons historiques, quand les nouveaux vaccins ne sont que recommandés, ce qui est peu compréhensible pour le public. Supprimer l’obligation (en insistant sur le fait que certains sont indispensables) risque de réduire la couverture vaccinale, alors que des populations arrivent de pays où la couverture est insuffisante. Une fois de plus, il y a encore beaucoup à faire en matière de prévention ou de simplicité d’accès au vaccin.

Divers

  • Pour résoudre un paradoxe lié à la conservation de l’information lors de l’évaporation d’un trou noir, Stephen Hawking propose des gravitons soft et des photons soft, particules d’énergie issues d’une théorie sur les supertranslations de l’espace-temps.
    Ça me dépasse...
  • Il y a 10 000 ans au Kenya, une tribu a été massacrée par une autre (mains liées, flèches, massue...). Nos ancêtres auraient commencé à se faire la guerre quand des chasseurs-cueilleurs trouvèrent des ressources régulières et devinrent semi-nomades et, surtout, territoriaux.
  • Le champion européen de Go a été bâti par un logiciel qui combine une approche arborescente à des réseaux de neurones, qui a analysé 30 millions de parties de joueurs professionnels et joué contre lui-même sur 50 ordinateurs...
  • Si on suit Leibnitz, est conscient celui qui peut décrire ses actions. Un ordinateur le peut, mais forcément de manière partielle puisqu’il fait bien s’arrêter quelque part dans l’auto-description pour de simples raisons pratiques. Il nous semble évident aujourd’hui qu’une partie de nos actions sont inconscientes : ce ne l’était pas au temps de Leibnitz.
    De là à dire qu’un PC est conscient parce qu’il logue son propre fonctionnement...
  • On sait en anthropologie que les peintures de guerre ou les masques lèvent les inhibitions et notamment libèrent l’agressivité. On peut faire le parallèle avec toute situation où nous ne sommes pas en contact direct avec nos semblables, des insultes au volant aux flamewars sur le Net.
  • Les Chinois ont depuis les origines ignoré voire méprisé les civilisations voisines du cœur de la Chine antique. Leurs archéologues actuels tentent de sortir du carcan des chroniques anciennes et découvrent tout juste la cité de Jinsha, civilisation avancée du IIè millénaire avant notre ère, vénérant les éléphants, dans le Sichuan. La région est à présent totalement sinisée.

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dimanche 28 février 2016

Génie par accident, astronomie des neutrinos : Pour la Science n° 460 de février 2016

J’aurais dû publier ça plus tôt. Comme le prochain est déjà lu, on va résumer en vitesse (sans me priver de commenter, comme d’hab’) :

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Les génies par accident

Des gamin devenus dieu de la mécanique, génie de la musique ou compteur génial après une balle dans la tête ou une méningite ; des adultes dans la force de l’âge victimes d’hémorragie cérébrale ou d’un choc grave transformés en artiste au point de pouvoir en vivre : c’est le syndrome du savant acquis. Il y a assez de cas documentés pour mériter une étude. Le recâblage du cerveau après la lésion améliorerait le fonctionnement de certains régions.

Les maisons de retraite sont également pleines de talents artistiques qui se dévoilent à mesure que s’installe une certaine forme de démence (liée uniquement aux lobes frontaux). La levée de certaines inhibitions libéreraient certaines qualités dormantes. Sans compter certains handicapés socialement inadaptés aux capacités hors norme (Rain Man).

Évidemment se pose la question de la transposition du phénomène à des gens sains : la simple stimulation par courant électrique du lobe temporal antérieur droit fait exploser les résultats à un test cognitif.

La recherche sur le fonctionnement du cerveau en phase de création continue — mais les outils ne permettent pas (encore) d’étudier finement un artiste en pleine action.

Didier Nordon

Voir la semaine dernière pour la remarque sur l’originalité dans la recherche.

Autres remarques à discuter :

« L’homme ne se nourrit pas que de pain : il lui faut aussi de la difficulté. Quand une question facile se pose, il n’a de cesse d’imaginer comment la transformer en questions de plus en plus difficiles. S’il parvient à en formuler une qui soit carrément inextricable, là, il connaît enfin le bonheur. »

« Personne n’a peur d’un faisceau lisse, d’un schéma formel ou d’une tour de corps de classe — sauf ceux qui savent de quoi il s’agit. (...) Tout le monde a peur du dioxyde de titane, de l’acide malique ou du citrate de calcium — sauf ceux qui savent de quoi il s’agit. »

À ce propos, se rappeler que le monoxyde de dihydrogène reste un poison mortel scandaleusement méconnu.

Les neutrinos

Il m’avait déjà fasciné dans le numéro de juillet dernier : IceCube, constitué de milliers de détecteurs noyés dans un kilomètre cube de glace au Pôle Sud, est en fonction. Les neutrinos ont l’intérêt de ne pas interagir avec la matière, donc proviennent en ligne droite des événements qui les ont créés. Exceptionnellement ils daignent percuter directement le noyau d’un atome d’IceCube et génèrent une flopée d’autres particules dans une traînée d’un kilomètre de long (!!) qui permet de définir très précisément leur origine. Il faut filtrer ceux qui sont générés sur Terre (par les rayons cosmiques) ou le Soleil.

La provenance d’une poignée de neutrinos à haute énergie venant de l’espace profond, enfin prouvée, reste énigmatique : supernovas, sursauts gamma ? Des hypothèses exotiques évoquent même la désintégration de l’hypothétique matière noire de l’univers. En attendant, le centre de notre galaxie est un gros émetteur.

Suivent d’autres considérations théoriques sur l’oscillation de leur saveur (liée au fonctionnement interne du Soleil), et la masse du neutrino (capitale pour les scénarios de formation des galaxies). D’autres détecteurs sont en projet et c’est encore une nouvelle page de l’astronomie qui s’ouvre.

La maladie de Lyme

Elle est trop peu connue des médecins en France, surtout hors du nord-est, et sa détection est délicate : nous ne nous apercevons pas toujours que nous avons une tique ; la tache rouge symptôme de l’infection peut passer inaperçue si même elle apparaît ; les symptômes (fatigue, douleurs, problèmes neurologiques...) sont très généraux ; les tests ne cherchent pas forcément toutes les espèces des bactéries responsables, et les laboratoires ne savent pas eux-mêmes quel test teste quoi, d’où des tests faussement négatifs. Bref, il y a des progrès à faire mais pas mal de monde va encore souffrir pendant des années sans savoir pourquoi... Après la phase d’incubation, la guérison est beaucoup plus difficile.

80% du « pathobiome » (virus et bactéries (j’adore ce mot)) transmis par les tiques est encore inconnu ! Des tests ADN existent, mais paradoxalement uniquement en médecine vétérinaire, aux normes moins strictes que pour les humains.

L’exploitation de l’espace

Le Traité de l’Espace de 1967 interdit aux États de réclamer la propriété de la Lune ou de toute autre astre — sage décision en pleine Guerre Froide. Les Américains viennent pourtant de permettre et encourager l’exploitation des ressources par des entreprises privées : après tout il ne s’agit pas de prise de possession par un État.

Ceux qui iront là-bas les premiers poseront les règles du jeu. Ça me rappelle de vieux livres de SF sur la conquête privée de l’espace, à commencer par l’Homme qui vendit la Lune, du génial et regretté Robert Heinlein. On parie que vont se rejouer dans l’espace toutes les phases du développement terrestre : guerres privées, esclavage... ?

Divers

  • Des chercheurs de Rouen ont identifié une des protéines émises par des bactéries de nos intestins et qui provoquent la satiété. Nous vivons bien en symbiose avec elles...
  • Grâce à la déformation de l’espace-temps induite par un amas d’étoile, une supernova détectée par Hubble en 2014 a été à nouveau détectée en décembre ! Le cosmos aussi a une fonction Replay...
  • Des chercheurs d’Oxford ont montré que plus il y a d’intervenants dans une blague, moins elle est drôle : nous peinons à suivre les états mentaux des protagonistes.
  • La testostérone serait une cause des différences de performance en navigation spatiale et en orientation entre les sexes.
  • Les Indiens d’Amazonie pratiquent le « tapirage » : ils obtiennent des oiseaux au plumage particulier en leur arrachant des plumes et en enduisant celles qui repoussent de diverses décoctions. Cet art disparaît rapidement en même temps que les Indiens...
  • Le militantisme par Internet est beaucoup moins efficace que la manifestation physique classique. Cependant, les restrictions des libertés actuelles pour raisons de sécurité pourraient mener à un accroissement de l’action militante sur le web, à commencer par les pétitions.
    Mouais. Ça fait bien vingt ans qu’on nous promet ça. Entre signer une pétition en ligne et agir plus concrètement, il y a un gouffre que 99% des gens ne franchiront pas. Pour des gouvernants en mode je-me-fiche-ce-que-le-peuple-pense, ou (plus courant sans doute) je-n’écoute-que-mon-camp, ça ne va pas changer grand chose. Et à l’inverse il y a risque de ne gouverner qu’en réagissant aux bulles médiatiques sur Facebook.
  • Pourquoi ne peut-on pas dire que le Soleil tourne autour de la Terre, sachant qu’un référentiel fixé sur la Terre est tout aussi valide qu’un référentiel fixé sur le Soleil ? (Dans ma folle jeunesse, j’avais écrit un programme de simulation de la gravitation : j’adorais fixer l’origine sur la Terre et voir les autres planètes décrire des boucles). Les réponses « Tout le monde le sait » ou « les autres planètes tournent aussi autour » ne sont pas valables.
    Une réponse : stricto censu, Soleil et Terre tournent en fait autour d’un centre de gravité commun... qui est bien dans le Soleil.

samedi 20 février 2016

La recherche...

Research is to see what everybody has seen and think what nobody has thought.

« La recherche consiste à voir ce que tout le monde a vu, et à penser ce que personne n’a pensé. »

Albert Szent-Györgyi, Bioernegetics, 1957, p.57

Citation présentée par Didier Nordon dans le dernier Pour la Science. Il ajoute :

« Reste que porter un regard neuf sur un objet connu est sans doute un exploit de plus grande valeur qu’analyser un objet neuf selon des procédures connues. »

Et que cela ne vaut pas qu’en science, mais aussi en philosophie (technique du faux naïf), en littérature...

Certes, mais (pour en revenir à la science seule), chercher à voir des choses que personne n’a vues est l’autre moitié du métier. Le même numéro de Pour la Science décrit les détecteurs de neutrinos, une nouvelle porte sur la comoslogie ; et le web bruisse encore de la détection des premières ondes gravitationnelles. Y a-t-il plusieurs sortes de recherche ? La partie la plus noble et difficile (interpréter, réinterpréter le connu, penser ce que personne n'a pensé avant), et la partie de ceux qui essaient d’aller là où personne n’est allé avant ? Et bien sûr complémentaires.

dimanche 31 janvier 2016

Les snipers, Shanghai 1937, les mousses de la Royal Navy, la bataille de Kosovo (« Guerres & Histoire » n°28 de décembre 2015)

Résumé d’un numéro avec quelques sujets peu connus (en italique mes impressions) : Guerre_et_Histoire_28.jpg

Les snipers

L’Antiquité utilisait massivement lances et flèches, mais le Moyen-Âge devint la grande époque du combat rapproché, et depuis la frappe à distance a toujours traîné une mauvaise réputation : déloyauté, lâcheté, plus tard volonté réelle de tuer et non de se fondre dans la masse de l’armée...

Les chevaliers méprisaient les archers, les arbalétriers puis dédaignèrent les armes à feu. Pourtant utilisés dès que possible pour leur efficacité, les snipers retournent dans l’obscurité et l’ignorance des États-majors après chaque guerre. Jusqu’à l’URSS qui met en avant ses snipers féminines pendant la Seconde Guerre Mondiale, et l’époque actuelle qui exige efficacité, professionnalisme et précision. Les biographies et entretiens sont glaçants.

Shanghai 1937

L’armée japonaise avait conquis la Mandchourie et prévoyait ensuite d’envahir la Sibérie (ce sera un désastre). La Chine (en pleine guerre civile pourtant) ne lâche pas l’affaire. Pékin tombe sans combat car les Chinois veulent piéger les Japonais à Shanghai, sous le nez des Européens des concessions, en espérant les voir intervenir — ils se contenteront, horrifiés, de compter les points.

Sous-équipés mais plus nombreux, les Chinois réussissent un temps à piéger les Japonais. Ceux-ci envoie renforts sur renforts. La bataille de rue impitoyable et meurtrière annonce Stalingrad, avec un quart de million de morts au total : c’est la plus sanglante bataille d’Asie.

Si les Japonais finissent par l’emporter, et peuvent prendre ensuite la capitale ennemie (Nankin), leur rêve d’une victoire définitive disparaît. Le gouvernement nationaliste chinois a certes inutilement sacrifié le noyau dur de son armée mais il a pu replier usines et administration, et il ne s’effondre pas. Les Japonais ne sortiront jamais du bourbier chinois, et un historien japonais est d’avis que le Japon a perdu la guerre à Shanghai et non dans le Pacifique. (Finalement, le parallèle avec l’échec allemand en URSS est frappant.)

La Guerre du Rif

...ne dit sans doute rien au Français moyen actuel. Dans les années 20, un indépendantiste berbère tient plusieurs années la dragée haute aux Espagnols, Français et Marocains. Pour faire plier Abd el-Krim, il faudra dégainer l’artillerie lourde et des centaines de milliers d’hommes — dont Franco et Pétain.

Les mousses de la Royal Navy

Il ne doit pas y avoir beaucoup d’abominations pires pour nous que l’exploitation d’enfants de dix ans dans des situations dangereuses comme le travail dans des voilures sans sécurité, agrémenté d’affrontements militaires parmi les pires qui soient. Et pourtant, cela faisait partie du quotidien de toutes les flottes militaires il y a deux ou trois siècles. En premier lieu, dans la Royal Navy.

Cela ne choquait pas, à une époque où l’on pouvait être pendu pour vol à 7 ans, et où la marine pratiquait le recrutement forcé. Conséquence : la discipline était de fer, et on n’apprend pas à nager à des marins qui pourraient ainsi s’enfuir !

Utilisés dans les gréements ou comme porteur de poudre, les enfants sont exposés aux chutes mortelles, au dangereux recul des canons, aux éclats de bois meurtriers suite aux boulets reçus... L’amputation est courante.

Paradoxalement, cette situation n’était pas si atroce comparée à d’autres. La Navy nourrit bien ses équipages, par souci d’efficacité, ce qui est améliore les perspective de croissance. Apprendre un métier est possible. Les équipages sont souvent soudés. La paye est meilleure que celle des domestiques ou des enfants ouvriers. L’alternative serait souvent une misérable vie monotone dans un village, sans perspective dans ces sociétés figées d’Ancien Régime.

La bataille de Kosovo Polje, mythe fondateur de la nation serbe

En 1389, l’armée serbe se serait fait écraser par les Ottomans au Kosovo. Le roi Lazar, tué, aurait été trahi par son allié et gendre Vuk. Sous l’occupation ottomane, l’histoire sera utilisée pour cimenter les Serbes. Bien plus tard, Milosevic s’appuiera sur cette histoire pour réaffirmer que la région de la bataille, le Kosovo, entretemps peuplé surtout d’Albanais musulmans, est bien serbe ; et cela finira sous les bombes de l’OTAN en 1998-99. Le statut du Kosovo reste encore mal défini...

L’article voit les choses autrement : la victoire turque n’est pas certaine, ne serait-ce que parce que le sultan lui-même y est assassiné, et que son fils doit retourner rapidement à Constantinople. Les sources contemporaines de pays voisins sont ambigues. La désertion de Vuk résulte peut-être d’un accord avec son beau-père pour préserver l’avenir en cas de décès de Lazar, et d’ailleurs Vuk tombera plus tard face aux Turcs alors que tant d’autres Serbes se sont soumis. Kosovo ne serait qu’une bataille sans grande importance sur le long terme, quel que soit le vainqueur, mais l’histoire a été ressassée, réécrite... bien des fois dans les siècles suivants et par les deux camps. Pas facile de trouver la vérité sur un thème si chargé émotionnellement pour les Serbes.

Divers

  • L’entretien du mois concerne Roger Ludeau, un habitant de la Nouvelle-Calédonie, engagé en 1940 dans les Forces Françaises Libres et combattant de la bataille de Bir-Hakeim (premier fait d’arme de la France libre). Intéressant, aussi bien pour ses motivations que pour le résumé des combats.
  • En 1983 les Soviétiques (en particulier Andropov, paranoïaque comme tout bon chef de service d’espionnage) auraient vraiment cru que les manœuvres de l’OTAN masquaient une attaque massive.
    (Je me souviens qu’à l’époque les journaux au contraire décrivaient ce qui se passerait en cas d’attaque par une Armée Rouge très supérieure en nombre — allez savoir quelle était la part de manipulation, propagande militariste, auto-intoxication là-dedans...)
    Reagan, abasourdi, aurait écrit dans son journal intime « Que diable pensent-ils posséder que nous puissions décemment convoiter ? » (Remarque arrogante : un Russe aurait noté que l’Allemagne a quand même envahi une URSS encore sous-développée en 1941...)
  • Un siècle après, la pollution des obus de Verdun perdure : elle a récemment entraîné la destruction du blé et du lait de plusieurs fermes.
  • Dans la cavalerie, doit-on préférer la lame courbe ou la droite ? Le débat a perduré jusqu’à la disparition de cette arme. En très résumé, les lames courbes, moins meurtrières mais d’un emploi plus naturel, seraient plus adaptées aux escarmouches et dérobades lors de reconnaissances. La cavalerie lourde évoluant en formation serrée pour écraser l’ennemi préférera la lame droite. L’origine, l’histoire et la tradition de chaque corps a cependant beaucoup joué sur la forme de leur arme.
  • Les ponts Bailey en kit étaient des merveilles d’ingénierie : légers, simples, pas chers, montés en deux heures. Grâce à eux, les armées alliées ont pu déferler sur l’Europe en 1944 sans se faire arrêter par quelques rivières. L’armée française en a encore monté quelques-uns en Afrique tout récemment. Donald Bailey, comme Alan Turing, fait partie de ces obscurs génie sans qui nous n’aurions peut-être pas gagné la guerre, ou à un coût bien supérieur. (Scandale : il n’a même pas de page sur le Wikipédia francophone !)

mercredi 6 janvier 2016

Légendes & lasagnes culturelles : « Le Cycle du Graal » de Jean Markale

Jean_Markale_Le_Cycle_du_Graal_1.jpgJean Markale, dans les années 90, a entrepris une réécriture dans un style moderne de tout le Cycle du Graal : au total deux pavés de mille pages dans mon édition incluant la Table Ronde, les vies d’Arthur & Merlin, Lancelot & Guenièvre, Yvain, Gauvain, Galaad, Bohort, Viviane, Morgane, Tristan & Yseult et j’en passe beaucoup.

Un travail titanesque donc, surtout qu’il ne s’agit pas d’une simple réactualisation du style d’une mythologie « achevée », mais aussi de l’arbitrage, la fusion, la synthèse, l’harmonisation de plusieurs versions dans différentes langues d’Europe de l’Ouest écrites et traduites sur plusieurs siècles dans différents contextes religieux et politiques, leur compilation, leur mise en cohérence.

L’ensemble se présente sous la forme d’une suite de nouvelles pleines de digressions, aux ambiances parfois très différentes, reliées de manière un peu lâches, malheureusement souvent répétitives (il y a beaucoup de jeunes filles à sauver d’un infâme méchant auquel le preux chevalier fera mordre rapidement la poussière). C’est parfois très primaire et binaire, sauf peut-être vers la fin.

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Un gros patchwork culturel

Il ne semble pas que les universitaires aient beaucoup porté Markale dans leur cœur donc on prendra ses interprétations avec des pincettes, mais il reste malgré tout clair que le Cycle du Graal agrège :

  • des histoires issues de la mythologie celte, parfois si anciennes que l’on peut parler de chamanisme (notamment lors des transformation d’humains en animaux) ;
  • des légendes celtes, bretonnes, armoricaines, galloises, irlandaises, souvent pré-chrétiennes, agrégées au mythe parfois brutalement ;
  • une version historiquement peu correcte de l’invasion romaine et des Empereurs à l’époque de l’arrivée du Graal en Bretagne ;
  • des personnages historiques réels des alentours des années 475-500 : Arthur aurait été un chef de guerre celto-romain, ou une synthèse de plusieurs chefs ayant effectivement combattu les Saxons lors des Grandes Invasions, et des allusions montrent qu’il n’était pas très respectueux des biens de l’Église de l’époque ; Merlin aurait pu être un chef de tribu un peu plus tardif ; le poète Taliesin ; le roi Urien et son fils devenu le chevalier Yvain ; voire Lancelot / Saint Fraimbault ;
  • des histoires n’ayant pas forcément de liens avec le Graal à l’original ;
  • un vernis chrétien parfois très fin recouvrant à peine le fantastique celtique, parfois transposant des divinités celtiques en preux chevaliers (Lug / Lancelot) ou en magiciennes (Morgane), déplaçant l’Autre Monde celtique dans des royaumes imaginaires, ou transformant la quête du Graal originelle (sordide vengeance ? guérison d’une blessure du Roi Pêcheur dans ses parties sexuelles ?) en apologie de l’Eucharistie ;
  • des réinterprétations médiévales du passé : Virgile passait pour un prophète ou un magicien ;
  • des ajouts par des moines choqués par l’immoralité de ces chevaliers querelleurs, parfois pillards ou lubriques : Perceval/Peredur puant trop la mythologie païenne, il est remplacé par Lancelot comme nouveau roi du Graal ; mais Lancelot, ayant cocufié Arthur avec Guenièvre, ne pouvait décemment pas être le Bon Chevalier gardien du Graal, il a donc fallu inventer son fils Galaad, personnage transparent et fade, arrivé comme un cheveu sur la soupe et très vite débarqué ; les autres amants de Guenièvre ont été (mal) gommés, et les femmes globalement rabaissées ; tout est fait pour rendre les amours interdites inévitables malgré les personnages (filtre d’amour pour Tristan & Yseult, substitution de femme pour Lancelot et Brisane/Elaine) et l’on montre qu’elles mènent à la catastrophe : la guerre finale vient de l’adultère de Lancelot & Guenièvre enfin révélé ;

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  • des réécritures à la mode de l’amour courtois par Chrétien de Troyes ou Robert de Boron, au top des playlists des trouvères et troubadours du XIIè siècle (en plein renouveau médiéval, à l’apogée de la féodalité et au plus fort des Croisades), et par bien d’autres dans tout l’Occident chrétien (Italie, Allemagne, Angleterre des Plantagenêts, cour d’Aquitaine...), qui ont lié, remixé à divers degrés et inséré au chausse-pied beaucoup d’histoires existantes, à commencer par Lancelot, et connecté le Graal et Jésus ;
  • des éléments typiques de la société médiévale telle que clercs et nobles l’idéalisaient : code de l’honneur chevaleresque, amour courtois, vassalité bien ordonnée, ignorance et mépris des vilains, assimilation des beautés physiques et morales, quelques mentions antisémites, un prosélytisme chrétien très agressif ;
  • des échos des remous de la société de l’époque, comme des piques envers les chevaliers pilleurs, ou une allusion de Chrétien de Troyes à l’exploitation des ouvrières dans le textile en Champagne (plus d’un demi-millénaire avant Marx) ; des relents de l’affrontement de Bouvines entre Philippe Auguste et l’Empereur allemand ; des traces de besoins d’affirmation du pouvoir des Plantagenêt (les versions de leur époque affirment qu’Arthur est bien mort, inutile d’attendre son retour d’Avalon).

De quoi/qui parle-t-on en fait ?

Ajoutons des confusions entre personnages : Arthur fait un enfant à sa sœur, mais est-ce Morgane ou Anne ? Perceval s'est vu dépouillé par Lancelot de bien des histoires. Combien de personnages, fées, sorcières, déesses différentes Morgane agrège-t-elle elle-même ? Et Viviane/Mélusine ? Et ne parlons pas de Merlin ! Markale a pas mal arbitré pour nommer les personnages.

Il y a même un mystère sur le concept même du Graal : chaudron ou corne d’abondance celtique pré-chrétienne, récipient du sang du Christ, vengeance, guérison symbolique, quête mystique de soi-même, tout cela à la fois ? Jean Markale a tranché pour la version chrétienne mais mentionne les autres interprétations.

Le Moyen Âge n’était pas une période rose

Certains traits médiévaux agacent. On fait peu de cas de la vie humaine. Les chevaliers s’entretuent à la moindre provocation, et le vainqueur épouse la femme du perdant trucidé (Uther Pendragon & Ygerne). Un sens de l’honneur disproportionné mène à des guerres fratricides et bien des morts inutiles. Les jeunes filles sont toutes les plus belles que l’on peut imaginer, à part une poignée de sorcières hideuses, dont la moitié se retransforment en magnifiques jeunes filles quand le jeune homme est chevaleresque.

En matière de religion, le niveau d’ouverture d’esprit approche celui de Daesh : qui ne se convertit pas est passé au fil de l'épée. Ces preux ne doutent pas un instant de l’aide de Dieu.

La misogynie règne : ces dames s’enflamment toutes pour un rien, parfois sans avoir vu le valeureux chevalier, n’ont d’yeux que pour les guerriers vainqueurs, sont hautement capricieuses (revers de la médaille de l’amour courtois) et ont souvent la cuisse légère. On sent que l’idéal de virginité avant le mariage et de monogamie n’est pas encore bien établi, et en tout cas allègrement ignoré par beaucoup. D’un autre côté, des personnages aussi exceptionnels ne peuvent avoir été conçus que de manière exceptionnelle, voire interdite : Merlin est fils d’un diable et d’une pieuse mortelle ; Arthur nait d’un adultère ; son fils maudit Mordret naîtra d’un inceste (dans les anciennes versions il n’ont pourtant aucune parenté.)

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En creusant un peu

Les anciennes coutumes celtes surnagent et surprennent : le Graal n’est chrétien et médiéval que superficiellement.

Le couple Arthur/Merlin reprend la dualité roi/druide. Le roi n’est pas le moteur, juste le premier de pairs, et n’est pas le moteur de grand-chose dans toute la quête. Par tradition, il doit accorder presque à n’importe qui des « dons » sans savoir auparavant de quoi il retourne, d’où bien des dilemmes.

On répand des joncs pour accueillir les invités (normal pour des Celtes, mais le Moyen-Âge utilisait déjà les chaises). Les moines cisterciens ont laissé passer quelques allusions à des liens ouvertement homosexuels entre preux chevaliers (à la manière de la Grèce antique). Les références aux nuits de Walpurgis ou Samain abondent.

Les filiations celtiques sont plutôt matrilinéaires, il est donc normal que le neveu d’Arthur, Gauvain, soit son héritier. Les enfants sont confiés à d’autres familles pour être élevés. À la mode celtique, Lancelot ou Galaad ont été élevés par des femmes : chez la Dame du Lac pour le premier, chez des religieuses pour le second, plus tardif. On découvre que les femmes de l’époque se décoloraient déjà les cheveux en blond.

Quant aux mentions topographiques ou architecturales comme la forme des forteresses, elles remontent plus à l’Antiquité qu’à l’apogée du Moyen Âge.

Bref, un gros pavé pas très digeste, bien représentative de l’évolution culturelle occidentale, qui plaira aux fanas d’histoire.

Pour finir, une interview de l’auteur

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