Voilà un livre (épais) que je ne sais pas encore dans quelle catégorie classer[1] : uchronie ? histoire secrète ? fantasy pure ? Cela fait partie de son charme.

L’ancrage dans notre réalité semble pourtant bien assuré dès le départ : Cendres est une jeune fille, chef d’une compagnie de mercenaires, à l’extrême fin du Moyen-Âge, dans les années 1470. Cinquante ans après Jeanne d’Arc, Cendres aussi entend des voix qui la conseillent dans ses manœuvres militaires (le parallèle entre les deux héroïnes est explicite).

Dès les premières pages, le livre est présenté comme une compilation de documents médiévaux sur la vie de Cendres, traduite par un érudit de notre époque. Ses échanges d’e-mails avec son éditrice s’intercalent régulièrement entre les différents chapitres des péripéties de Cendres, et décrivent leur désarroi respectif grandissant face au déroulement du récit.

Car si Cendres commence par côtoyer des personnages historiques comme le dernier grand duc de Bourgogne Charles le Téméraire, ou l’empereur Frédéric de Habsbourg, la suite est plus étonnante : au détour d’une page, on croise un ambassadeur wisigoth.

Je répète : un ambassadeur wisigoth.
Au XVè siècle.
De plus il vient de Carthage.

(Pour ceux qui n’ont pas encore tilté, je rappelle que les Wisigoths ont participé aux côtés des Francs, Ostrogoths, Burgondes, Alains, et autres Vandales, au dépeçage de l’Empire Romain dans les années 400.
Leur grand royaume en Espagne a tenu assez longtemps, jusqu’à la conquête musulmane au début du VIIIè siècle.
Quant à Carthage, cette ancienne capitale (située non loin de Tunis) d’un empire rival de Rome, a été annexée après les invasions barbares non par les Wisigoths mais par les Vandales (qui avaient laissé leur place en Espagne aux Wisigoths). Puis l’Empire romain d’Orient annexe la région en 533, et les Arabes prennent à leur tour la ville un bon siècle plus tard.
Bref, à l’époque de Cendres, deux tiers de millénaire plus tard, on ne devrait plus entendre parler ni de Wisigoths, ni de Carthaginois.)

L’érudit et son éditrice s’étonnent de cela, mais après tout, les manuscrits médiévaux mélangent facilement réalité et légende, et font peu de cas de la précision chronologique ; et d’ailleurs pourquoi ne serait-il pas resté une cité germanique en Afrique du Nord qui aurait disparu entre-temps ? L’éditrice et le lecteur avalent péniblement la théorie. Soit.

Puis apparaît le golem.

Pas celui de la Kabbale, un véritable robot.

Et tout ceci précède une invasion wisigothe généralisée de l’Europe par le sud (avec beaucoup de golems).

L’éditrice comme le lecteur s’étonnent ! Ce livre de Cendres, au départ description réaliste des années 1470, se déconnecte totalement de la réalité.
Ce n’est qu’un tome 1 donc impossible de savoir comment la contradiction va être résolue. Histoire secrète ? Uchronie ? Changement de ligne temporelle des personnages, leur passé étant modifié et le monde de Cendres devenant légendaire ? Je n’en sais fichtre rien, et je ne veux pas le savoir avant de commencer le tome 2. En filigrane apparaissent quelques questions sur le fonctionnement de la recherche historique et ses lacunes.

Une piste sérieuse sur les thèmes cachés du livre est l’importance donnée à la Bourgogne. À la fin du Moyen-Âge, pendant la Guerre de Cent Ans, celle-ci était devenu un État quasi-indépendant, extrêmement riche, s’étendant de la Franche-Comté aux Pays-Bas. Et c’est justement à l’époque de Cendres que le roi de France Louis XI réussira à la détruire.
Cette importance de la Bourgogne de Cendres, constitue un des fils du livre, de concert avec l’empilement de mystères sur les origines de Cendres et de ses « voix ».

Une fois acceptés les coups de canif sabre à la trame historique, l’histoire se tient. Cendres vient des bas-fonds et a toujours vécu chez les mercenaires, et la vie de l’époque n’était pas rose du tout, surtout pour une gamine seule. La description est sans complaisance, et d’ailleurs de manière générale réaliste (les personnages font vraiment dans leur froc quand le danger arrive, les dents brisés doivent être limées, on en apprend sur le vocabulaire des armures médiévales, et la relative moralité de l’époque est bien rendue).
Cendres n’est pas un personnage très moral aux yeux d’un occidental du XXIè siècle, sa principale motivation est l’argent que rapportent les contrats de sa compagnie de mercenaires - pour survivre, et peu importe le commanditaire.
Les personnages secondaires ont tous leurs traits distinctifs et sont un minimum fouillés. La fin du premier tome ne révèle pas grand-chose des motivations de tout ce monde-là.

Au final, un bon tome d’exposition d’une histoire qui change des « tolkienneries » si communes. Le seul reproche que je ferais tient à la taille des pavés que la tétralogie représente, relativement digeste toutefois. Je vais acquérir le second tome...

(Mise à jour de septembre 2006) Les trois autres tomes sont du même tonneau. Au final, la tétralogie est un peu longue (un tome en trop en gros) mais si le premier tome a plu, la suite plaira. On comprendra enfin d’où sortent ces Wisigoths anachroniques, et quelle version de l’Histoire est la bonne.

Il existe deux autres critiques (une pour, une contre) sur le Cafard cosmique, qui révèlent plus (trop ?) sur l’intrigue que je ne fais : http://www.cafardcosmique.com/Critik/critik/g/Gentle.Mary/Gentle.Cendres1.html.

La copie du présent blog sur la liste Tif a donné lieu à une discussion qu’on pourra lire à partir d’ici. Y participe notamment Patrick Marcel, le traducteur du livre !

Notes

[1] Certains diront que classer des livres dans des petites cases est une aberration. Ce n’est pas le débat.