Canaris et le nazisme

Canaris hait la violence et la brutalité (bizarres qualités pour un militaire !). Sa vision des services secrets est celle d’une guerre entre gentlemen, donc avec certains principes. Si comme beaucoup d’Allemands il juge avec une certaine bienveillance l’arrivée d’Hitler au pouvoir, et espère qu’il éloignera le danger communiste et rendra sa place à l’Allemagne, il ne se prive pas de critiquer les erreurs et failles du régime.

Le « petit amiral » s’aperçoit peu à peu de la vraie nature du régime, de sa brutalité, de son manque total de respect des règles de base de la civilisation. Ses yeux s’ouvrent notamment après 1937 et les premiers plans sérieux d’expansion territoriale vers l’Autriche et la Tchécoslovaquie ; puis lors des évictions par Hitler des généraux von Fritsch (accusé d’homosexualité) et von Blomberg (remarié à une prostituée), d’une manière totalement abjecte. Par la suite, et notamment lors des différentes invasions allemandes, il utilisera son service pour amasser une énorme documentation sur les méfaits des nazis.

L’affaire Toukhatchevsky

L’affaire Toukhatchevsky fera plaisir aux adeptes de machinations particulièrement tordues : ce maréchal soviétique, puissance montante de l’Armée Rouge, a fait partie d’un échange avec l’armée allemande dans les années 20 (les Allemands et les Soviétiques, parias de l’Europe, s’étaient naturellement et secrètement rapprochés sur le plan militaire).

Staline se méfie de la popularité et de l’indocilité du général. Ce dernier prône également une guerre préventive contre le régime nazi, alors que Staline cherche à diriger l’Allemagne contre l’Occident, et négocie avec Hitler (qui aura ainsi les mains libres pour s’imposer en Autriche, en Tchécoslovaquie...).

En 1937, Heydrich demande le dossier de la Wehrmacht sur Toukhatchevsky à Canaris. Celui-refuse sans ordre signé du Führer. Heydrich envoit le SD cambrioler les archives de la Wehrmacht !

Le NKVD se renseigne auprès d’un de ses agents parisiens, Skobline, qui travaille en fait pour le SD allemand par haine des Rouges, et bondit sur l’occasion pour déstabiliser l’Armée Rouge. Heydrich monte alors un dossier bidon, à base de faux rapports de contre-espionnage allemand, qui accuse Toutchatchevsky et des généraux allemands de préparer des coups d’État dans leurs deux pays. Il « intoxique » ainsi le président tchèque Beneš, qui le transmet à Staline.

Staline n’est pas dupe mais c’est exactement ce qu’il recherche : Toukhatchevski et de très nombreux autres, convaincus de haute trahison, sont liquidés, ce qui marque les début des Grandes Purges staliniennes. Skobline est parvenu à ses fins : l’Armée Rouge, privée de ses officiers compétents, montre sa faiblesse contre la Finlande en 1940, et se fait tailler en pièces en 1941 par les nazis.

Canaris n’a pas trempé dans cette machination qu’il n’aurait pas approuvée. Pourtant, il sait bien que Toukhatchevsky est réellement coupable ! Celui-ci livrait effectivement des secrets aux Français et les Britanniques pour les entraîner aux côtés de l’URSS contre l’Allemagne. Les puissances occidentales n’écoutèrent cependant pas Toukhatchevsky.

Pendant la guerre

Plus la guerre progresse, plus Canaris devient pessimiste. Avant même l’invasion de l’Autriche ou de la Tchécoslovaquie, il avertit en vain Hitler des dangers de représailles alliées. Par la suite, chaque conquête allemande, chaque exaction nazie, lui semble une nouvelle catastrophe dont ses compatriotes paieront un jour le prix. Même en 1940, à l’apogée du Reich, Canaris ne se laisse pas contaminer par l’optimisme ambiant et sait que la suprématie allemande peut être remise en question n’importe quand.

Dès le début de sa carrière à l’Abwehr, il est partie prenante des affrontements et des luttes d’influence entre le parti nazi, les SS, l’armée... Par une alliance avec les renseignements des Affaires Étrangères notamment, par son réseau d’amis étrangers, Canaris devient une des personnalités les mieux informées de la politique étrangère allemande. Il a de très nombreux contacts avec des gens pas tous hostiles à Hitler, mais que les méthodes des SA, SS... écœurent.

Survivre parmi les loups

Canaris n’a pas pu accéder à ce poste, ni s’y maintenir dans ces circonstances, sans posséder de solides qualités de beau parleur, d’embobineur, de sens de la répartie, avec ce qu’il faut d’hypocrisie pour ne pas dire à Hitler ce qu’il ne vaut mieux pas lui dire. Il sait laisser passer ses accès de colère, parfois le retourner, en tout cas le calmer. S’il ne peut faire fléchir la politique du Führer, il a toute son oreille…

À l’inverse, il prend prétexte de ses contacts fréquents avec Hitler pour appuyer ses dires auprès d’autres interlocuteurs, qui n’osent jamais vérifier les dires de Canaris.

L’Abwehr remplit brillamment sa tâche de service d’espionnage dans son cadre « normal », mais Canaris reçoit évidemment d’Hitler certains ordres qui lui répugnent. Sa tactique habituelle consiste en manœuvres dilatoires qui rendent finalement l’ordre caduc ou oublié.

Un de ces ordres « oubliés » tient à l’organisation de massacres de Polonais et de Juifs par des nationalistes ukrainiens téléguidés par l’Abwehr lors de la liquidation de la Pologne. D’autres portent sur l’assassinat de plusieurs responsables étrangers (par exemple les genéraux français Weygand ou Giraud).

Le conspirateur

Canaris contacte discrètement une bonne partie des généraux de la Wehrmacht les moins attachés à Hitler pour les rallier à sa conspiration. La plupart cependant n’oseront pas aller plus loin que désapprouver les crimes des SS. On croise au détour des pages des noms connus comme Paulus (le futur perdant de Stalingrad) et von Runstedt (qui méprise Hitler et sera démis plusieurs fois pour lui tenir tête, mais obéira jusqu’au bout). Tout se passe comme si les généraux attendaient d’Hitler lui-même l’ordre de le renverser - le devoir d’obéissance avant tout.

Hitler

Les événements rapportés par Brissaud tournent évidemment très souvent autour d’Hitler, de ses choix, hésitations, et négociations, de son esprit de contradiction.

M’a frappé la facilité avec laquelle le chancelier allemand mentait à ses interlocuteurs et leur racontait ce qu’ils voulaient entendre. Des phrases totalement hallucinantes parsèment le livre, par exemple : « Je suis un artiste, pas un homme politique. (...) Une fois l’affaire polonaise réglée, je voudrais finir ma vie en artiste (...). Quand l’affaire polonaise sera liquidée, je me retirerai... » (à l’ambassadeur britannique Sir Neveille Henserson en 1939). À Jodl le Führer explique que l’attaque de l’URSS est une guerre préventive, alors qu’il prévoit depuis toujours d’annexer le pays.

Canaris à un moment explique la différence entre Hitler et Churchill : le premier et ses généraux sont des continentaux, sans connaissance réelle des pays étrangers, bourrés de préjugés, en fait incapables de stratégie au-delà de l’Europe ; les Britanniques raisonnent en terme d’Empire planétaire, ils ne traiteront que si cet Empire est menacé - ce qu’Hitler n’arrivera pas à faire.

À suivre…