Un petit billet sur une perle de sagesse croisée au détour d’une conversation sur Slashdot[1] :

À une remarque sur le fait que les entreprises voient trop à court terme, à cause des bilans de fin de trimestre, et donc rechignent massivement à augmenter les salaires, quitte à laisser partir du monde[2], un sage au doux pseudonyme de « kfg » répond (je résume) :

C’est pire que ça. Le système actuel considère que les gens doivent être interchangeables. Ce n’est pas que du cynisme, mais une des raisons même pour lesquelles les entreprises en question ont réussi à survivre : pour un boulot médiocre, on peut prendre n’importe quel médiocre, et on en trouvera toujours à un prix raisonnable. Les procédures et flux de ces entreprises sont conçues en fonction de cela.

Évidemment, à force d’embaucher des médiocres, les grosses entreprises peuvent se voir laminer ponctuellement par de plus petites menées par des fondateurs brillants (j’ajouterais que jouent aussi les handicaps liés à l’échelle : inertie, communications, couches de management, conservatisme de celui qui est protégé par sa taille...).

Revers de la médaille, les petites structures sont beaucoup plus vulnérables à une défaillance de leur fondateur. Celles qui se reposent sur des gens brillants irremplaçables passent un sale moment quand ces gens indispensables s’en vont. Donc une entreprise doit s’organiser de manière à pouvoir remplacer une bonne partie de son personnel.

En résumé : « The opposite of love is not hate; it is indifference. In the average company they aren’t actually out to get you, they simply don’t give a fuck about you. »

Ajout personnel : Je me demande de quelle manière ce phénomène n’est pas un minimum local de tout ou partie de notre économie. Dans un secteur en crise, l’entreprise qui ronronne à coups de gens médiocres ou mal formés ou peu motivés se fera laminer par les nouveaux venus (faillibles mais nombreux, et qui peuvent vite grossir...) ou d’autres concurrents moins cyniques, ou simplement moins chers, plus motivés, qui trouvent facilement à se démarquer.

D’un autre côté, peu après mes débuts dans la grosse SSII où je suis arrivé trop longtemps, chez le client où je suis aussi resté trop longtemps, un des anciens a posé sa dém’ pour gagner plus au Luxembourg. (Je ne savais pas à l’époque que ladite SSII vivait en permanence une fuite des cerveaux.) À ma réflexion que l’on allait avoir du mal à faire sans lui, le chef a répondu que justement, personne n’était indispensable. Et effectivement, on a fait sans lui, et j’ai même souvent fait tout seul.

Contre-exemple : Google a bâti sa réputation sur le phénomène inverse, en siphonnant un bon paquet de la matière grise haute qualité disponible. D’un autre côté, Google aurait maintenant le problème de devoir balayer plus large dans son recrutement. Enfin, Google pourrait être justement le contre-exemple, celui qui a adopté une stratégie de niche que les autres ne peuvent pas tous suivre, et qui ne peut devenir la norme. Après tout, la plupart des salariés sont, par définition, des gens normaux, dans la moyenne, bref pas exceptionnels, et tout le monde ne peut embaucher la crème.

Notes

[1] Slashdot, c’est comme le café du commerce : on se tient au courant des ragots, le niveau est en général très bas, et parfois il y a quelqu’un de vraiment bien qui passe, ou bien le radotage d’un vieux combattant livre une des clés de l’existence.

[2] Toute ressemblance avec une grande SSII où je suis passé n’est pas fortuite, mais elle est plus représentative du genre que l’exception.