Il y a pas mal de littérature sur l’annexion de l’Alsace-Loraine par l’Allemagne nazie (par exemple ce livre-là). Mais il n’y a pas grand-chose sur la transition précédente, celle du retour à la France en 1918, après 48 ans de domination allemande.

les-alsaciens-et-le-grand-tournant-de-1918.jpgLe petit livre de Christian Baechler comble un peu le vide. Je lui reprocherais de plonger directement dans les événements de l’extrême fin de la Première Guerre Mondiale, et de s’étendre un peu trop sur les sources journalistiques et les querelles politico-politiciennes alsaciennes, pour passer trop rapidement sur l’annexion concrète. Mais ça n’en reste pas moins très instructif.

En 1914, avec les nouvelles générations nées après 1870, la germanisation de l’Alsace progressait. Cependant, les Alsaciens et Lorrains restaient un peu des Allemands de seconde zone : pas d’autonomie régionale, comme pour les autres États allemands, au mieux des discussions sans fin sur un rattachement à la Prusse ou la Bavière. Ce n’est que pendant la Première Guerre Mondiale que la création d’un Land à proprement parler est évoquée. C’est bien tard ; de plus au même moment la région est considérée comme terre occupée à cause de la guerre, et germanisée de force : en quelques mois a été dilapidé le capital sympathie accumulé depuis Bismarck.

À partir d’octobre 1918, pendant que les troupes alliées avancent, que la révolution gronde dans toute l’Allemagne, et que le gouvernement du Reich semble céder aux exigences du Président Wilson, il devient clair que les Français vont revenir. Le premier problème qui agite les politiciens alsaciens, de gauche comme de droite ou du centre catholique, concerne la représentativité des députés du Land : si l’Alsace veut avoir son mot à dire pendant les négociations de paix, ses députés sont-ils légitimes ? Le gouvernement français n’en aura de toute façon cure et rien ne sera négocié à Versailles.

Plus important, l’avenir de l’Alsace : les événements de l’automne 1918 provoquent bien des retournements de veste. Qui était farouchement pour le maintien dans le Reich devient autonomiste, partisan d’un État neutre entre les deux puissances — statut précaire, et pas qu’économiquement, et probablement source de querelles internes futures. L’Église vomissait la France laïque mais la préfère finalement à une Allemagne virant spartakiste. La question religieuse est un point d’inquiétude, ainsi que le changement des circuits économiques.

Faut-il un plébiscite ? Au final, personne n’en voudra. Le gouvernement allemand, se doutant d’un résultat défavorable, ne veut pas que cela ferme définitivement la porte au retour, un jour, de l’Alsace en Allemagne (cela n’aurait probablement pas arrêté Hitler, cela dit). La France considèrera que, par l’accueil enthousiaste de la population aux troupes françaises, le plébiscite est fait.

Cet accueil enthousiaste par une population germanique et regermanisée a été analysé, notamment par les Allemands (mauvais joueurs) : résignation, volonté de se retrouver dans le camp vainqueur, rejet des méthodes de terreur des militaires allemands pendant la guerre, effet des privations de la guerre, espoir que la France protège l’Alsace du chaos et de la famine, atmosphère extatique, « hypnose collective », volonté de choisir son destin au lieu d’être un objet de tractation, calcul politique, rejet de la rigidité prussienne, idéalisation de la France... Si les foules étaient énormes en ville, on ne sait rien de l’avis du paysan ou de l’ancien soldat à son retour.

La situation est compliquée par le retour de mutinés alsaciens de la marine de guerre, en pleine agitation révolutionnaire (mourir dans un baroud d’honneur contre la Royal Navy ne leur disait rien). C’est l’époque des conseils de soldats et des soviets ouvriers, et le drapeau rouge flotte sur la cathédrale. À Strasbourg, ce soviet entre en concurrence avec la municipalité qui a choisi pour maire Jacques Peirotes, un francophile. La cohabitation ne se passe pas si mal (les soviets sont aussi un moyen de canaliser l’agitation...). Tout le monde appelle au calme pour faciliter le ravitaillement de la population. Les révolutionnaires partent avant l’arrivée en fanfare des troupes françaises peu après l’armistice.

L’Alsace se convertit très vite au français, pourtant parlé par une minorité. Si le respect des particularismes religieux sera finalement acquis (et vaut encore aujourd’hui aux curés, rabbins et pasteurs alsaciens et mosellans de profiter de nos impôts, et aux enfants d’avoir le choix entre religion et morale à l’école), le bilinguisme est nié autant que possible. Nombre d’Allemands ou de personnes suspectes sont expulsés. C’est le retour de la centralisation à la française : aucun statut particulier n’est envisagé pour les trois nouveaux départements, même si le remplacement des lois allemandes par les françaises n’a jamais été achevé : en plus de la religion, il reste encore pas mal de spécificités en matière notariale, de droit des associations, du travail, de sécurité sociale plus favorable qu’outre-Vosges, etc.

Quelques semaines après son arrivée, l’administration française gagne déjà une réputation d’inefficacité, un peu imméritée vu le chaos entraîné par la guerre et le remplacement de tous les fonctionnaires. De plus, le taux de chômage s’envole avec le retour des soldats. Les comptes bancaires sont gelés, le temps de régler la question du taux de change, et la rupture de liens financiers et économiques avec l’Allemagne désorganisent l’économie. Il n’y a plus d’assemblée unique, mais trois départements.

Des commissions de triage se mettent en place pour expulser ou internés les personnes non fiables. Cette épuration mène à une masse de dénonciations intéressées. Le remplacement des fonctionnaires allemands expulsés par des Français est une autre cause du « malaise alsacien », qui mènera à la création de mouvements autonomistes.

À lire en ligne, une interview de l’auteur sur les DNA.