Pour la Science n°463 Mai 2016Un bon petit numéro plus passionnant pour les chroniques que pour les articles de couverture.

Le sage Didier Nordon a dit...

  • Les enfants font des pitreries et disent des bêtises pour les mêmes raisons : ils explorent les limites de la gravitation d’une part, et du langage d’autre part. Les adultes ont intériorisé ces limites. « Tant qu’Alzheimer n’a pas frappé, on peut garder l’espoir de dire encore des âneries » : c’est le signe qu’on continue d’explorer les limites sans se scléroser.
  • Une théorie scientifique doit être réfutable. Mais par qui ? Un non-spécialiste est condamné à faire confiance. Dans l’absolu, il n’existe aucune autorité absolue sans aucun risque de biais (présupposés communs inconscients d’une communauté, refus du risque d’aller à contre-courant...).
  • Ressusciter serait génial, mais à quel âge ? Nous ne verrions pas le monde futur du même œil en tant que bébé, jeune homme, vieillard.

Copernic

Copernic - De Revolutionibus Orbium Coelestium (via Wikipedia, domaine public)Le petit mais très éclairant article de Richart Taillet, disponible sur Signal sur bruit, remet en perspective la découverte de Copernic. Devant le système complexe de la théorie de Ptolémée avec ses épicycles et ses équants, Copernic a tout voulu rebaser sur un mouvement « parfait », circulaire et uniforme, et sans s’intéresser non plus aux causes physiques : en fait un pas en arrière !

À l’usage le progrès était minime, et le pouvoir prédictif peu amélioré. Et Képler brisera à nouveau ce mouvement parfait en découvrant le mouvement elliptique, puis Galilée comprendra la relativité des mouvements, et Newton donnera un sens physique à ce mouvement. « C’est alors seulement que prend fin la science médiévale ».

Archéologie en Amazonie

Les premiers explorateurs pensaient que le développement des cultures amazoniennes avait toujours été stérilisé par un milieu difficile, et qu’elles n’avaient « pas d’histoire, seulement de l’ethnographie ». Ce mode de pensée a stérilisé toute recherche jusqu’à nos jours. Pourtant des traces de villages, des nécropoles, des monticules, des urnes funéraires... ont été retrouvés dans tout le bassin amazonien, de l’Équateur à l’embouchure de l’Amazone, de la Guyane à la Bolivie.

L’article rappelle qu’une part énorme de notre agriculture provient d’Amazonie : maïs, tabac, ananas, patate douce, piment... Le cacao y était cultivé 1500 ans avant qu’il n’apparaisse au Mexique. Quant au manioc, plante toxique sans préparation longue, elle serait une défense face aux flots de réfugiés qui auraient sinon ravagé les champs en fuyant face aux Européens !

Culturellement, l’Amazonie n’était pas fermée : on retrouve des mythes locaux au-delà des Andes. De larges sentiers y existent encore et facilitaient déjà les communications.

Les terra preta, hyper fertiles, attestent d’occupation humaine pendant des siècles le long de l’Amazone, sur pas moins de 3% de la surface du bassin !

Les recherches archéologiques s’intensifient, et font appel de plus en plus appel aux dernières technologies.

Les illuminés de π

Jean-Paul Delahaye : Le fascinant nombre Pi - BelinJean-Paul Delahaye se délecte de la fascination que π exerce sur certaines personnes (lui-même au premier chef) : œuvres d’art, sudokus ou concours de mémorisation des décimales (record homologué : 70000 !).

Puis il se désole : π ressurgit dans toutes les branches des mathématiques, et sa valeur a été recalculée par mille algorithmes différentes. Et pourtant il reste des gens persuadés que le 3,1415926535... est faux, et proposent des valeurs voisines, mais fausses, et algébriques (alors qu’on sait que π est transcendantet que la quadrature du cercle est impossible).

En 1897, l’État de l’Indiana envisagea une une loi pour établir que π = 3,2. Jean-Paul Delahaye a correspondu avec un Français convaincu que π=∜(2143/22).

Internet permet déjà à n’importe qui de publier n’importe quoi. Il y a pire : en payant, des revues pseudo-scientifiques au nom impressionnant (pour des non-initiés) acceptent tous les délires. Par exemple cet article du zoologue indien Sarva Jagannadha Reddy, récidiviste du domaine, qui a « découvert » en 1998 que π = (14-√2)/4 [1]. « Ses articles sont des non-sens absolus. » Apparemment ce monsieur spamme tous ceux qui publient sur π.

Ça me donne envie de retrouver la première définition de π dans mes cours de prépa, tiens.

Article en ligne chez Scilogs également. Dans les commentaires un lien nous apprend même que π=4 !

Divers

  • Le dossier sur le GPS de notre cerveau s’étend longuement sur les neurones impliqués dans notre système de navigation.
  • Un article discute des différentes variantes de la très énigmatique matière noire. Il n’y a après tout aucune raison qu’elle soit plus simple que la matière ordinaire. Les auteurs ne sont pas d’avis qu’il s’agit d’une fausse piste à l’instar des épicycles, car le peu qu’on en sait explique déjà bien des choses.
  • L’équipe du très connu Craig Venter a réussi à créer des cellules de seulement 473 gènes (naturellement il existe une bactérie avec 517 gènes) : un pas de plus vers la compréhension du fonctionnement du génome — et vers la biologie de synthèse. Un tiers des gènes n’a pas de fonction connue...
  • À Kyoto a été découverte une bactérie capable de dégrader du PET : un petit pas vers la liquidation des océans de plastique.
  • Le mimivirus est un virus géant, et même assez grand pour avoir développé un système immunitaire proche de celui des bactéries et des archées — ou bien l’a-t-il hérité de l’ancêtre commun ? Un élément de plus dans la question « les virus sont-ils vivants ? »
  • On distingue un classique intemporel d’un succès contemporain par la courbe temporelle des recherches sur Google : les requêtes sur Victor Hugo ou Charles Baudelaire suivent une périodicité annuelle à cause des besoins scolaires, celles de Marc Lévy sont liées à ses parutions.
  • Une nouvelle énergie renouvelable : en utilisant l’osmose entre eau douce et salée à la sortie des fleuves via une membrane, il est envisageable de construire des centrales électriques. Les premiers prototypes font quelques kilowatts, le seuil de rentabilité ne semble pas inatteignable, le potentiel est titanesque. Pourvu que ce soit vrai...

Note

[1] Noter que la bibliographie ne cite à peu près que l’auteur lui-même. J’ai autre chose à faire mais trouver l’erreur serait un bon exercice pour lycéens.