(Une première version de ceci est déjà parue en 2001 sur la liste de diffusion Quoide9).

La Ferme des animaux est un classique d’entre les classiques, mais je ne l’avais jamais lu. Dans ce tout petit livre, qui se dévore en deux ou trois heures, le style simple me rappelle un peu les livres pour enfants. Un enfant de dix ans pourrait le lire sans problème je pense, même s’il serait loin de saisir toutes les allusions.

Le thème

Les animaux se sont révoltés dans une ferme, et ont pris le pouvoir à l’homme, ce parasite. Aussitôt ils se remettent au travail dans la joie et l’allégresse, mais pour eux-mêmes. Ils honorent la mémoire du vieux sage qui les a poussé à l’insurrection. Ils créent leur hymne. Tout ce qui rappelle l’homme est banni. Les cochons, apparemment les plus fûtés du lot (ils savent lire), coordonnent... puis contrôlent.

Contrôle qui va devenir de plus en plus pesant. Guerre avec l’extérieur, construction d’un moulin, problèmes d’approvisonnement... Puis guerre des chefs, reniement (sans jamais l’admettre) de tous les idéaux de la révolution, exploitation, dictature totale jusqu’à la déprimante scène finale.

Lien historique

Le parallèle avec le stalinisme de 1945 est évident : perversion d’une révolution par les plus cyniques et calculateurs de ceux qui ont pris le pouvoir, élimination physique des opposants, jeu des uns contre les autres, diabolisation de l’ennemi, invention au besoin de cet ennemi, réécriture permanente de l’histoire, ravalement de l’être « humain » au rang d’objet[1] pendant qu’on exalte le sacrifice de soi pour la communauté - sans aucun retour, récupération puis perversion et retournement complets des idéaux de la révolution, utilisation de la masse des moutons stupides et sans mémoire (capital, cette perte de la mémoire) pour noyer toute contestation.

On retrouve tout 1984 en plus développé et concret, mais ramassé de façon magistrale, à la manière d’une fable intemporelle.

Pessimisme et pertinence historique

Seul bémol, le pessimisme noir que le livre dégage. Cinquante ans plus tard, on sait que le stalinisme n’a pas survécu à son créateur, et que le système qui lui avait donné naissance n’a pas survécu non plus, même s’il a fallu des années de combat. Encore fallait-il le deviner en 1945.
Au moins rétrospectivement peut-on en tirer la leçon que le pire n’est jamais inéluctable [2].

D’autre part, je me demande si un tel raccourci serait faisable dans notre société actuelle, un demi-siècle après la mort de Staline. Corruption, collusion d’intérêt, manipulations en chaînes, délires boursiers collectifs, pensée unique imposée par un clan... et autres maux de notre civilisation sont bien plus compliqués que le « pense comme ça ou crève » du stalinisme imposé par un chef et ses sbires, et l’exploitation, si elle est là, moins douloureuse pour la majorité de la population.
À moins de ramener l’analogie au niveau de la planète - avec tous les pays riches dans le rôle des cochons donneurs de leçons et exploiteurs cyniques ?

Notes

[1] Pour John Brunner et d’autres, c’est la définition du Mal Absolu.

[2] Leçon qu’enseigne aussi un excellent livre de John Brunner, Le troupeau aveugle qui décrit une société de l’époque actuelle, totalement rongée par la pollution et la guerre, par un simple prolongement à aujourd’hui des pires tendances des années 60.