Je lis en ce moment Clovis de Michel Rouche (Fayard, 1996), sur le bien connu chef franc. Plus que ses conquêtes et sa dynastie, l’important est ici le contexte et la société de l’époque.

Repères chronologiques

  • -52 (environ) : Capitulation d’Alésia et conquête définitive de la Gaule par César.
  • Ier, IIè, début du IIIè siècle : Pax romana, romanisation progressive, début de la christianisation (malgré les persécutions).
    ~100 : Apogée de l’Empire sur la plupart des plans.
  • IIIè siècle : Grande instabilité politique, nombreux Empereurs ; sécession temporaire d’un Empire gaulois.
    256-257 : Premières invasions barbares (notamment des Francs), repoussées.
  • IVè siècle : Christianisation de l’Empire (313 : édit de Milan ; 380 : religion d’État).
    395 : Pour faciliter l’administration, scission de l’Empire entre Occident et Orient.
  • Le Vè siècle est celui de l’agonie de l’Empire d’Occident.
    406 : Début de la phase finale des Grandes Invasions : plusieurs peuples (Vandales, Suèves, Alains...) traversent le Rhin gelé et se répandent en Gaule, Espagne.
    451 : Arrêt de l’expansion des Huns (bataille des Champs catalauniques).
    476 : Chute de l’Empire d’Occident : le dernier Empereur est déposé.
    481 : Clovis devient roi des Francs Saliens, dont le petit royaume couvre le nord de la France.

Démographie

La Gaule romaine des environs de l’an 400 est en crise démographique : mortalité infantile délirante, limitation des naissances, infanticides, mariages trop précoces et morts en couches fréquentes, durée brève des couples, prédominance du concubinage, natalité vacillante, dépeuplement de certaines parties.

Cet Empire, et la Gaule en particulier, sont en mutation : romanisation bien avancée (à la mode gallo-romaine, avec disparition progressive de la langue celte), christianisation partielle depuis les villes, avec la mise en place de règles du mariage et du couple plus strictes ; intégration de lètes (supplétifs barbares, anciens prisonniers francs notamment) dans les régions frontalières, chargés de veiller sur les frontières.

Les barbares

Avant même la naissance de Jésus-Christ, les peuplades germaniques commencent à se répandre depuis la Scandinavie dans toute l’Europe non romaine, du Rhin à l’Ukraine, et remplacent, absorbent, soumettent, les peuples celtes sédentaires alentour.
Ces peuplades sont essentiellement nomades, avec une structure politique très lâche, des rois qui ne sont que des chefs de guerre temporaires.
Les différences ethniques entre elles sont assez floues et le mélange fréquent. Les Francs par exemple apparaissent assez tardivement.
La structure est matriarcale, avec des successions entre frères qui règnent simultanément (la tradition se conservera jusque dans l’Empire carolingien, trois siècles plus tard). Les faides (vendettas) interminables minent leur cohésion.

L’Empire romain les attire, et Rome doit faire face au danger sur toutes ses frontières européennes : sur le Rhin menacent les Francs, les Vandales, les Alamans ; et dans les Balkans les Goths exercent une énorme pression.

Les premières invasions en Gaule datent du milieu du milieu des années 200, après des siècles de pax romana. Des Francs notamment pillent de nombreuses villes, et depuis celle-ci sont fortifiées. Cette première vague d’invasions est repoussée par Rome malgré le chaos politique de ce IIIè siècle, et pendant encore un siècle les Barbares seront tenus à distance.

Matés, une partie des Francs (les Saliens) sont fixés comme « lètes » dans une partie de l’actuelle Belgique et deviennent des auxiliaires précieux et fidèles de Rome, intégrés dans l’Empire. Des généraux francs romanisés arriveront aux plus hautes fonctions dans l’armée, et lors de la principale vague d’invasion fin 406, les Saliens s’opposeront vigoureusement à la progression des envahisseurs. Clovis lui-même aura dès le début des titres de fonctionnaire romain. Cette fidélité à Rome des Saliens ne sera pas étrangère à leurs succès par la suite (soutien de l’Empire d’Orient, des populations gallo-romaines, de l’Église contre les Goths ariens...).

À l’opposé des Francs (géographiquement comme par leur rapport à Rome), les Goths, divisés entre orientaux (Ostrogoths) et occidentaux (Wisigoths) cherchent à s’établir dans l’Empire sans se romaniser - même si leurs rois sont volontiers acculturés. Jusqu’à la fin du IVè siècle, les Wisigoths sont tenus en respect au-delà du Danube, fixés dans la Dacie qui leur est cédée, et les Ostrogoths se contentent de leur empire dans l’actuelle Ukraine.

Numériquement, les Barbares germaniques ne sont pas si nombreux (quelques centaines de milliers au total), mais leur mobilité, la rapidité de leur progression, leurs succès militaires, ont marqué l’inconscient collectif.

L’armée

L’armée impériale est sous-équipée : quelques dizaines de milliers d’hommes pour l’Empire d’Occident, pour une population estimée à 26 millions d’habitants ! Non application de la conscription à cause des besoins dans les domaines agricoles, crise des vocations due à une vie militaire trop dure et à la christianisation, guerres internes pour le trône impérial... Cette faiblesse numérique oblige les Empereurs à dégarnir certaines frontières quand d’autres sont attaquées, ou lors des guerres civiles.

Un système fiscal imparfait malgré une administration complexe ne permet plus d’augmenter les impôts ; et ceux-ci sont arrivés à un niveau où nombre de paysans préfèrent se transformer en brigands (les bagaudes), phénomène qui ira en empirant avec la désintégration de l’autorité centrale.

Les barbares dans l’armée

En conséquence, Rome a directement invité les barbares dans ses rangs : d’abord comme auxiliaires puis comme soldats de plus en plus nombreux ou comme prisonniers libérés et installés dans des régions dépeuplées (lètes), et enfin comme « peuples fédérés » entiers, avec leurs chefs et coutumes (cas des Francs en Gaule, des Wisigoths en Thrace sous Théodose, plus tard les Burgondes sous Aetius...). Le ver était dans le fruit.

Pour ces raisons, plus que d’« invasions », le terme de « migrations » semble plus adéquat (Völkerwanderung).

Rome aurait-elle gagné ?

Il est possible que la christianisation des Germains, si elle avait pu se faire assez rapidement, aurait pu éviter la catastrophe à Rome. Le christianisme, religion d’État à la fin du IVè siècle, devient alors le ciment de l’Empire - ou plutôt des deux Empires, d’Orient et d’Occident, puisque la coupure a lieu à ce moment. Certains disent que Rome s’est perpétuée par les royaumes barbares qui l’ont remplacée. Même si notre culture se base sur l’héritage latin, la civilisation et le commerce ont tout de même mis un demi-millénaire au bas mot à se remettre de la chute de l’Empire...

En résumé : l’Empire était en pleine mutation sur tous les plans. Il aurait pu survivre.

Mais les Huns ont frappé.

À suivre dans : les Grandes Invasions en Gaule