De la fin du monde

  • Ivar Ekeland évoque les « références glissantes », à savoir que chaque génération évalue la dégradation de son environnement à partir de ce qu’elle a connu, et pas dans l’absolu. Mais les changements écologiques ne sont pas immédiatement visibles : nous n’aurons donc jamais l’impression de franchir un seuil. Et cela est valable même pour chaque génération de chercheurs.
    Le phénomène est particulièrement net pour l’évolution des espèces de poissons. Les océans sont en voie rapide de ne plus bientôt contenir que bactéries et méduses à cause de la surpêche, mais cette disparition est progressive.
    L’exemple de l’Île de Pâques est effrayant : autrefois très boisée, cette île a été victime de la déforestation humaine en quelques siècles[1], et on peut se demander « qui a osé couper le dernier arbre ? » Mais le dernier arbre n’était qu’une brindille coupée par un paysan qui avait oublié jusqu’au souvenir des forêts d’arbres géants.
    De même, la morue moyenne a vu sa taille divisée par trois et la biomasse de certains océans par dix. Les négociations internationales visent à stabiliser les stocks au niveau actuel, qui est peut-être déjà insuffisant.
    Dernière flèche de Ekeland : bientôt nous aurons oublié qu’on ne parlait pas au téléphone qu’à des répondeurs et qu’on n’était pas fiché à chaque passage de frontière. « Pour nous qui avons connu autre chose, c’est un pas de plus vers un état totalitaire et policier à l’échelle du monde. »
  • Grand article sur l’effet de serre, responsable des extinctions de masse : à part pour la plus connue (provoquée par la chute d’une météorite et où disparurent les dinosaures), les grandes extinctions de masse de l’histoire de la vie terrestre auraient été provoquées par l’effet de serre : le dioxyde de carbone de provenance volcanique provoque le réchauffement, et génère du sulfure d’hydrogène dans les océans, qui y oblitère la vie et se répand ensuite dans l’atmosphère, où il attaque la couche d’ozone.
    Le point positif est, qu’au rythme d’émission actuel, nous avons encore deux siècles de sursis avant d’arriver au niveau de CO2 de l’« extinction thermique » d’il y a 54 millions d’années. Cette extinction est mineure, mais apparemment de nombreuses autres petites extinctions de masse auraient eu lieu. (Note personnelle : Cela signifie que si le « scénario Vénus » n’est pas probable, nous courrons quand même de gros risques à déstabiliser notre écosystème. Et il y a d’autres scénarios moins apocalyptiques mais pas plus rassurants comme le « scénario désert » ou le « scénario geyser ». Cependant, on notera que cet effet de serre d’origine volcanique est peut-être ce qui nous a sauvé de la « Terre-boule de neige ».)

Mais aussi...

  • Il existe sous la mer des lacs de dioxyde de carbone, où la pression est forte et la température basse. J’avais entendu parler de la possibilité de stocker ainsi le CO2 au fond de la mer, mais naturellement c’est donc déjà le cas. Il existe des formes de vie très spécifiques à l’interface dioxyde de carbone/eau... qu’on pourrait retrouver dans les glaces de... Mars !
  • La Pythie de l’Oracle de Delphes ne devait pas ses transes divinatoires à l’éthylène supposé dans les émanations qu’elle respirait dans sa grotte, située au-dessus de deux failles géologiques, mais simplement au manque d’oxygène dans les émanations.
  • De l’impact des séries télévisées telles que les Experts sur les jurys américains : même si les anecdotes sur les exigences croissantes des jurés en preuves matérielles abondent, les études ne montrent pas de changement réel. Par contre, le nombre d’analyses, les effectifs de techniciens spécialisés... explosent. Une conséquence sympathique est l’amélioration de l’image de la science et les perspectives d’augmentation des crédits pour la recherche fondamentale liée à ces sujets.
  • « Les orties hors loi » : un article de Alain Baraton sur l’interdiction du purin d’ortie sous la pression des lobbys chimiques probablement : plus de détails ici et ici, le sujet a pas mal remué la blogosphère. Cela fait plaisir de voir que nos gouvernants ont plus peur des recettes transmises depuis la nuit des temps que des OGMs libérés sans grande précaution dans la nature. Philippe Ameline fait même le lien avec l’article d’Ekeland.
  • Concevoir l’univers comme un ordinateur ? : Un article de Jean-Paul Delahaye qui démarre par une nouvelle d’Asimov et pulvérise le mégalo Stephen Wolfram au passage. La question est : « L’univers pourrait-il être réductible à une simple simulation informatique ? » Le jeu de la vie est un exemple, simpliste (problème de directions privilégiées).
    Une réponse affirmative permettrait de se débarrasser de ces problèmes de continuité infinie et de ramener l’évolution de l’univers à un simple calcul sur un ensemble discret. Une objection majeure à cette théorie est l’incompatibilité avec certains effets à distance de la mécanique quantique : on peut toutefois spéculer que l’ordinateur sous-jacent est lui-même quantique (donc on oublie localité et automates cellulaires).
    Suivent des réflexions sur la complexité du programme sous-jacent (il doit être relativement simple puisque les lois de l’univers sont compréhensibles), et une possibilité que l’Univers échappe à la « mort thermique » à cause de ce fichu second principe de la thermodynamique : il « suffit » que ce calcul soit réversible.
    J’adore Pour la Science pour les articles parfois archi-spéculatifs de ce genre, fréquents dans la partie « logique et calcul ».

Notes

[1] L’article sur Wikipédia est plus nuancé et affirme que la météorologie y est aussi pour quelque chose ; ce qui ne change pas grand-chose à l’argument d’Ekeland.