La première partie de ce billet se veut un résumé d’un article paru dans le dernier Pour la Science chroniqué la semaine dernière.

Ne votez pas, jugez !

Image Wikipédia chinois

Le type de scrutin actuel (pour les présidentielles mais pas seulement) est bancal. Son résultat dépend de tactiques politiques diverses ; du « vote utile » pour un candidat qui n’est pas celui que l’on préfère, mais qui a les meilleures chances de battre celui que l’on hait ; du nombre de « petits candidats » sans chance de gagner, qui peuvent parasiter le choix d’une potentielle majorité (voir en 2002 Jospin éliminé, qui aurait eu de bonnes chances au second tour) ; le centre est laminé et les extrêmes encouragés. Enfin le résultat est difficilement interprétable politiquement : les 82% de Chirac en 2002 n’étaient pas un plébiscite.

Condorcet déjà planchait sur d‘autres systèmes de scrutins mais se heurtait à des paradoxes des. Aujourd’hui, les deux polytechniciens auteurs de l’article proposent de juger tous les candidats, mais sans les comparer directement entre eux (la source réelle de ces paradoxes).

Leur système en quelques mots :

  • il n’y a qu’un seul tour ;
  • chaque électeur donne une mention (sept niveaux de « Excellent » à « Rejet ») à chaque candidat ;
  • il ne compare pas les candidats (pas de classement ni de tri, du moins directement) ;
  • un vote nul est un rejet.

Au dépouillement, on calcule la « mention majoritaire », tout simplement la mention qui divise 50/50 les votants. Dans une simulation de ce scrutin par un sondage en avril 2011, Le Pen fille obtenait une mention majoritaire « Rejet » (55% à lui tout seul), et Martine Aubry un « Assez bien » (Excellent+Très bien+Bien+Assez Bien = 51% ).

On classe ainsi tous les candidats, celui avec la mention la plus haute l’emporte. (Pour être franc, la méthode de calcul exacte pour trancher entre plusieurs candidats aux mentions proches me semble floue.)

Avantages :

  • l’électeur n’a pas à trancher entre deux candidats qu’il aime ;
  • inutile de surcoter un candidat (par exemple dire que Hollande est excellent pour être sûr de se débarrasser de Sarkozy) : tant que mon vote pour l’un reste positif, il sera dans les 50% qui le verront gagner (quoiqu’à mon avis il peut y avoir plus d’hésitation dans les niveaux intermédiaires qui feront basculer un candidat) ;
  • de même, inutile de saquer un candidat : Insuffisant ou Rejet ne baissera pas sa mention finale et ne changera rien sur la note des autres ;
  • la répartition des mentions donne par contre une bonne indication politique en plus du choix final : ce n’est pas la même chose de gagner avec 51% de Assez bien contre 49% de Passable (on n’enthousiasme ou n’ulcère personne), ou avec 51% d’Excellent et 49% de Rejet (on est très « clivant ») ;
  • le nombre de petits candidats sans aucune chance n’influe pas sur le résultat (cela fait juste plus de personnes à classer) ;
  • il y a même la possibilité du rejet de tous les candidats ;
  • bref, l’électeur est poussé à l’honnêteté.

Il n’y a pas d’inconvénients suivant les auteurs : les partis du centre ne sont pas privilégiés (comme on pourrait le craindre de tout système qui cherche autre chose que forcer un choc de blocs). Notamment, un test grandeur nature par sondage avait mené à la victoire nette de Martine Aubry ; et d’autres ont montré que droite et gauche ne s’en sortaient pas si mal, seuls les extrêmes se font laminer (rejet massif par la majorité des votants).

Naïvement on se dit qu’une note (sur 20, sur 100…) et une moyenne seraient tout aussi parlants et efficaces que des « mentions ». Mais la moyenne est inutilisable car un petit groupe peut influer sur le résultat en exagérant ses votes (dans un sens ou dans l’autre suivant les candidats). Les mentions majoritaires ne sont pas des moyennes, un vote enthousiaste ou juste favorable donnent le même résultat (ici positif).

Exemple sur Slate.fr, et une longue discussion sur le site de Terra Nova (proche du PS).

Bonne idée ?

Je m’en vais livrer quelques remarques personnelles.

  • La possibilité du rejet de tous les candidats est un point positif (il faudra refaire l’élection avec d’autres). Il y a eu des cas où il fallait voter entre un corrompu notoire et un facho : le rejet des deux est une nécessité. De plus, ce choix entre Charybde et Scylla est une conséquence du système à deux tours (avec le système actuel il en faudrait au moins trois en fait).
  • Le comptage est plus compliqué : on ne compte plus N bulletins par N électeurs (au taux d’abstention près), mais N bulletins * M candidats (M pouvant aller jusque 10). C’est un point faible quand en même temps on refuse l’informatisation du bulletin par machines à voter ou par Internet, pour des raisons de risque de manipulation. Mais diantre, le problème n’est pas insurmontable, il y a peut-être quelques restrictions à poser sur le nombre de candidats et des astuces pour accélérer le calcul ; et puis on économise un tour donc des bonnes volontés d’assesseurs.
  • On économise aussi des primaires. Rien n’interdirait à un parti de présenter deux ou trois candidats, puisqu’ils ne se piqueraient pas de voix. Le risque de brouillage et de cacophonie est un danger, mais aux partis de le gérer.
  • Le risque de verrouillage d’un parti par un cacique est réduit. Dans plusieurs endroits, on a le choix entre le vote pour un potentat local de l’étiquette que l’on préfère pourtant, ou le vote pour le camp d’en face que l’on abhorre. C’est démocratiquement catastrophique. Si un parti peut présenter plusieurs candidats sans risque de dispersion des voix, la transition se fera naturellement, un « rénovateur » du parti choisi éliminant le cacique.
  • Instaurer ce système serait un bouleversement, et au premier chef pour les élus actuels qui verraient leurs réflexes et leur siège remis en cause. Chaque homme politique analyse une réforme électorale en fonction de l’influence sur les résultats. Le FN sera immédiatement opposé, les centristes et les écolos devraient s’y rallier. Je vois mal les grands partis favoriser un système qui explose les logiques de clan et ne dissuade pas les dissidences. Bon, les candidats auront toujours besoin de partis établis pour se faire connaître et financer leur campagne…
  • Les sondages deviendraient beaucoup plus compliqués. Actuellement 1000 personnes interrogées impliquent une marge d’erreur de 3% et beaucoup de gens rechignent à répondre ou même décrocher (par exemple les centres d’appels sont filtrés chez moi). Alors pour un questionnaire sur chacun des dix candidats… Il doit y avoir moyen d’optimiser ou carrément de passer par des sondages internet vue sa pénétration actuelle.
  • Y aurait-il un « filtrage sur les imbéciles » ? Un abruti est capable de comprendre qu’on compte les voix et que celui qui en a le plus gagne. Le calcul d’une mention moyenne est plus compliqué. Un système de vote se doit d’être clair pour être légitime et inconstestable. Il faudrait tester sur des enfants de 10 ans.
  • L’article n’insiste pas sur une information intéressante livrée par les bulletins : la corrélation entre les avis sur les différents candidats. D’une part, il est démocratiquement utile de savoir à M. Dupont que ses électeurs soutiennent également beaucoup Mme Duschmol, et abhorrent M. Durand. Ça pourrait aider, dans des coalitions. De l’autre, avec dix candidats, on peut arriver à une segmentation assez fine d’un électorat au point que certains personnes pourraient être identifiables au dépouillement — quelque chose de dangereux dans une démocratie.
  • Ce système a l’intérêt de fonctionner sans aucune modification dans le cas où il faut élire plusieurs personnes. Il est parfait pour les municipales dans les petites communes.
  • Par contre, pour les scrutins à la proportionnelle, je ne pense pas qu’il y ait de progrès, à moins de juger des listes entières, mais la conversion entre motion moyenne et part des sièges n’est pas immédiate pour moi.
  • Enfin, pour les référendums, on pourrait enfin sortir du binaire « Oui ou Non ? ». Le référendum de 2005 sur la Constitution Européenne aurait pu offrir plusieurs choix : « Rejet », « Accord sur le principe mais à renégocier », « Compromis passable », « Accord plein».

    (En fait, ce choix à quatre options serait déjà faisable avec le système actuel, ça ferait juste deux types de bulletin Oui et deux de Non. On pourrait carrément passer au QCM et on saurait pourquoi les électeurs ont accepté ou rejeté un texte.)

    L’intérêt pourrait être réel si plusieurs scénarios concurrent sont proposés. Par exemple pour voter sur plusieurs formes de maintien dans l’Europe ou de réforme des collectivités locales ou des institutions. Le cas extrême aurait été en 1946 de proposer un choix de 10 constitutions, de la monarchie théocratique de droit divin à l’anarchiste totale, et de prendre la plus consensuelle.
  • Les extrêmes seraient laminés, mais est-ce vraiment une bonne chose ? Si on adhère à l’un d’eux, évidemment non :-) Sérieusement, les extrêmes ont un côté défouloir, mais aussi de pression sur les candidats plus centristes. Actuellement, une voix pour Mélenchon est une voix en moins pour Hollande, mais si on peut juger les deux indépendamment, ce n’est plus le cas. Les grands partis perdraient-ils au change ? D’un autre côté, des « électrons libres » estimés par certains, mais que l’on juge incapables de gagner, ne seraient plus pénalisés, et l’on verrait leur poids politique réel.
  • Les auteurs disent que le centre n’est pas outrancièrement favorisé. Certes, leur essai donne Aubry et Borloo en tête. Mais : d’une part, ils ont pris des politiques « sélectionnés » par le système actuel, donc pas représentatif du « régime permanent » du nouveau système après quelques élections. De l’autre, cela montre que les mêmes électeurs ont des préférences à la fois pour la droite et la gauche. Ce qui en fait est du bon sens vue l’alternance politique presque systématique chez nous.
  • Il manque un nom bien fédérateur à ce système. Le « jugement par mention », ça fait scolaire ou judiciaire.

Bref, en résumé de mon avis personnel : c’est peut-être pas parfait, mais en tout cas mieux que le système actuel un peu trop primitif.