C’était il y a presque 10 ans : je changeais d’employeur, et les six années précédentes tenaient dans un carton.

Aucun regret : en migrant vers un autre domaine (où j’ai dû me reformer mais toujours dans le merveilleur monde des SSII), j’ai appris plein de choses, rencontré plein de collègues et clients sympas et différemment compétents, qui m’ont en général supporté, en tout cas qui valaient le coup d’être connus ;

Mais quand les roues tournent, que les entreprises se font manger, et qu’on se retrouve à travailler pour une entité qui n’a plus grand-chose à voir avec celle qui nous a embauché (même en faisant attention au syndrome « c’était mieux avant » et même si les humains dans les bureaux restaient en gros les mêmes) ;

quand l’essentiel des droits du développeur relève de la science-fiction ou de l’utopie (pas de SSD sur un portable pro en 2016 ??!) ;

quand la techno découverte avec (presque) admiration à un moment périclite, gérée avec les pieds par son nouvel éditeur, gros prédateur sans soucis du développement, de la cohérence, des tests de régression ou du respect du client ;

quand mes audits deviennent implicitement la recherche du meilleur moyen pour le client de ne pas raquer le prix d’un appartement (pour... rien), voire à échapper à une amende de l’éditeur (ça devient son business model), et que plus généralement les clients cherchent parfois activement à se désengager de la techno dont on est référent (et justement pour cette raison) ;

quand faute de budget les clients ne font plus grand-chose d’autre que des migrations techniques sans aucun besoin créatif ;

quand le domaine entier où l’on exerce s’oriente dans deux directions différentes, aucune ne semblant vraiment excitante pour un câblé du SQL comme moi ;

quand on se demande ce qu’on fait là au milieu des bouchons, à polluer la ville et réchauffer la planète, juste pour aller ou revenir d’un bureau où l’open space bruyant et la simple (et agréable) socialisation provoquent un effondrement de la productivité, où la connectivité est parfois inférieure à celle de la maison, et quand cette transhumance quotidienne est source de stress (parce que traverser l’agglomération à l’heure de pointe pour être à 18h30 à la fin du périscolaire, c’est pas de la tarte sans partir trop tôt) ;

alors il est plus que temps de se dire qu’il faut voir ailleurs.

Ailleurs mais pas n’importe où : on sait ce qu’on perd, pas ce qu’on gagne. Mon ex-employeur, aussi exaspérant qu’il soit par bien des côtés, n’est pas le pire sur ce créneau et j’avais ma niche confortable avec le réseau informel qui va bien. Mais cela aurait-il été le cas encore dans 2, 5 ou 10 ans ? Certains collègues peuvent encore jouer la montre en attendant la retraite, pas moi.

Dans un milieu où le jeunisme règne (ben oui, un jeune diplômé c’est pas cher et ça pose pas de questions quand on l’envoie à 170 km une semaine entière avec aller-retour quotidien en train), un reclassement devient de plus en plus difficile au fur et à mesure que les tempes grisonnent. Mon chef direct n’aurait pas voulu que je parte, mais il n’aurait sans doute pas le droit de me réembaucher !

Évidemment, entre penser à partir et le faire, il y a un monde, amplifié par le travail en cours à continuer d’assurer, la difficulté à vouloir changer et d’employeur et de créneau (et la réflexion sur lequel), les contraintes familiales, mon manque flagrant de sens de l’aventure... Vive l’informatique moderne et ses sites d’offres d’emploi, même si ce sont plutôt les hasards du réseau informel qui m’ont mené là où je vais.

Les prochains mois vont être denses. Mais je me demanderai sans doute moins à quoi je sers dans l’existence – en tout cas pas à enrichir un éditeur qui n’en a rien à battre de ses clients.

(En attendant, vider 10 ans de bazar dans mon armoire, puisque j’avais la chance d’être en général en agence, a pris bien plus de temps et quelques bacs Ikéa de docs de formation à garder, audio-électronique personnelle, exceptionnels goodies, et, ce qui donne presque envie de rester, les cadeaux de départ des collègues.)