Mes lecteurs se demanderont pourquoi je passe de précieuses heures d’éveil à lire des navets des années 70 (et en plus à les chroniquer[1]) quand parallèlement je me plains chroniquement de mon manque de temps et de mes étagères qui débordent. Le choix régulier du nouvel hôte de la table de chevet fait partie de ces mystères à jamais inexplicables. Ce soir-là j’avais sans doute envie de me délasser les neurones après un pavé en anglais plein de termes techniques et médiévaux[2]. (La vraie question serait plutôt : « que faisait ce vieux truc dans les livres à lire ? »)

Bref : j’avais déjà écrit beaucoup de mal d’un autre titre de Barbet, « À quoi songent les psyborgs ». Cet opus est moins primaire, ou plutôt il est possible de le prendre à la fois au premier et au vingt-huitième degrés pour en faire une lecture pas trop pénible (jusqu’au dernier quart qui est de trop).

Le héros est James Bond, ou plutôt son clone direct du futur : invincible au combat rapproché, bourré de gadgets, irrésistible aux yeux des femelles[3] (il y a même l’équivalent de Moneypenny, le pillage[4] est complet).

James Alex est donc envoyé sous un déguisement sur une planète manifestement pas assez industrialisée pour être riche, mais pleine aux as. Comment se fait-ce ?

À côté des invraisemblances propres aux conventions du genre combiné Star Wars/007, le livre est pollué par un paquet d’aberrations très énervantes[5] : une planète est considérée comme pauvre car son écologie est parfaite (savait-on en 1979 que l’écologie était un signe de richesse et d’avancée technologique ?) ; chaque planète ne semble habitée que par une poignée de personnes (aucune « construction de monde » là-dedans qui donne une impression de civilisation complète) ; un ordinateur s’exprime avec des résultats sur bandes de papier (l’auteur et les Apple Ⅱ[6] coexistaient pourtant déjà) ; l’agent terrien arrive pile poil au moment de l’attaque des pirates (entre autres coïncidences improbables) ; un pirate tient tête à une planète entière ; les quelques humains portent trop souvent des noms français pour que cela soit plausible ; etc.

Je veux bien que ce ne soit « que » du Fleuve Noir mais tout de même.

Le style est moins catastrophique que dans À quoi songent les psyborgs ? mais les dialogues font toujours pitié. La moralité du héros même pue sérieusement (femmes-objet réduites en esclavage sans le moindre remord ...), même si à d’autres moments son côté chevaleresque domine (du genre des boy-scouts dont on ne fait pas les 007). La psychologie primitive (pas complètement primaire, reconnaissons-le, il y a un début d’effort) ne relève pas le plat.

La fin est bâclée en deux pages pitoyables.

À conseiller : à personne, pour les aspects moraux, le style, et enfin parce que les scènes de fesse[7] interdisent de le donner à un gamin assez jeune pour ne pas rigoler de l’histoire.

Notes

[1] Mais j’aime dire du mal, et je voudrais bien chroniquer chacune de mes lectures ; c’est plus rapide avec un Barbet qu’avec Les origines du totalitarisme d’Arendt qui attend depuis des mois sur mon étagère.

[2] Harry Potter, tome 4. Je suis fan et j’assume.

[3] Les ravissantes extraterrestres ne sont pas décrites comme possédant assez de neurones pour être désignées d’un autre terme, et le héros les traite plus ou moins effectivement comme des objets.

[4] On n’ose dire « hommage ».

[5] Qui cassent la plausibilité même de l’histoire, alors que le lecteur a fait des efforts pour suspendre son sens critique selon les codes du genre.

[6] Remarque de forme sur une découverte récente qui m’esbaudit : les chiffres romains existent dans Unicode ! Je ne sais pas si ça s’affiche sur tous les navigateurs et tous les systèmes par contre. À utiliser à la place des I, III, IV, XI... pour la valeur sémantique : Ⅰ,Ⅲ,Ⅳ,Ⅺ.

[7] Oh, pas de quoi fouetter un chat ; d’ailleurs on frémit à penser à ce que des descriptions moins elliptiques auraient donné avec le style de l’auteur.