Une excellente uchronie.

Le point de divergence avec notre ligne temporelle est le 27 octobre 1962, à un des moments les plus sensibles de la crise des missiles de Cuba. Les détails de la divergence sont une des révélations de l’intrigue.

Cette crise pour nous n’est qu’un effrayant souvenir. Dans le livre, la situation dégénère tout de suite en guerre atomique entre l’URSS et les États-Unis. Le résultat n’est pas un monde post-apocalyptique à la Mad Max : comme le rapporte un personnage, par « chance » à ce moment les arsenaux, surtout côté russe, n’étaient pas encore ce qu’ils seraient/sont[1] devenus ensuite. Les États-Unis perdent plusieurs villes et dix millions d’habitants, et plongent dans le chaos, l’URSS entière est rayée de la carte, mais la planète continue de tourner.

Dix ans plus tard, le livre nous parle d’un monde qui nous est à la fois proche et étrange : Kennedy est mort à la Maison Blanche et maudit pour avoir déclenché la guerre (mais est-il mort ? “He lives” proclament bien des personnages) ; le Vietnam de 1972 n’est pas en guerre, contre des soldats américains rentrés chez eux en urgence ; l’Europe ne s’est pas unie sous la pression des deux blocs mais est tenue par les Français et les Allemands ; la Russie n’existe plus ; la Lune n’est pas conquise ; le disco est français ; Martin Luther King est encore vivant ; les Américains vivent sous une dictature militaire de fait qui envoie ses opposants disparaître dans des camps de concentration en zone radioactive ; Philadelphie est la nouvelle capitale ; des gangs d’orphelins traînent dans les rues ; le redressement du pays est lent et dépend énormément de l’aide britannique - pas si désintéressée.

Le héros, Carl, est un jeune ancien militaire, admirateur à l’époque de Kennedy, témoin du chaos de l’immédiat après-guerre, où il a perdu toute sa famille, et recyclé dans le journalisme local à Boston.
Mais le régime militaire ne permet pas aux journaux de publier ce qu’ils veulent. Carl se retrouve à enquêter sur un meurtre d’un ancien vétéran, meurtre pas si banal que cela. La victime avait des liens avec l’administration d’avant-guerre, et Carl se retrouve sur le grill pour s’accrocher à son enquête.
Parallèlement il croise (quel hasard !) le chemin d’une jolie journaliste anglaise du Times, qui à l’exotisme ajoute le charme de son pays riche (il est rare de lire un livre où les Américains font presque figure d’habitants du Tiers-Monde). Envoyés pour un reportage complaisant dans les ruines de New-York, ils découvrent ensemble que la vie n’y est pas absente. Pendant ce temps, les agissements des Britanniques semblent de plus en plus suspects.

Les aventures de Carl m’ont tenu en haleine jusqu’aux petites heures du matin, même si les thèmes de la théorie de la conspiration et du petit idéaliste perdu entre deux froides logiques d’États ennemis sont un peu usés, et que la chance permet à Carl d’échapper un peu trop souvent à ses poursuivants.
Sur la fin, chaque chapitre est une révélation supplémentaire, à prendre avec des pincettes.

Ma génération n’a pas connu les moments les plus angoissants de la Guerre Froide, avec les exercices et les refuges dans les abris anti-atomiques, mais l’auteur si, et on le sent. Il a bien « fait ses devoirs » et l’enchaînement des événements vers l’Apocalypse et le chaos qui s’ensuit est parfaitement réaliste. Ce monde est crédible.
Comme dans toute uchronie, on se prend au jeu de repérer les personnages historiques et les différences ou parallèles parfois subtils avec notre ligne temporelle (manifestations contre la conscription au lieu du Vietnam). DuBois n’abuse pas de ce jeu : on ne peut pas croiser King ou Dylan à chaque page. La description étouffante de la dictature, et de la vie difficile de la population américaine, est soignée et réaliste.
Pour un thriller pur, le rythme est un peu lent, mais l’amateur d’uchronies sera comblé.

(Livre apparemment non traduit en français, mais je ne pense pas qu’il y ait besoin d’un niveau d’anglais fabuleux pour apprécier).
Site de l’auteur :
http://www.brendandubois.com/
Site du livre :
http://www.resurrectionday.com/

Notes

[1] Il manque un temps dans nos conjugaisons, là...