Excellent billet de l’habituellement excellent David Latapie : L’intelligence sur Terre : un recommencement ?, un résumé de lectures et réflexions sur d’autres espèces intelligentes sur cette planète avant la nôtre.

Les troödons

Il démarre gentiment en se demandant à quoi ressemblerait un dinosaure ayant suffisamment évolué pour être intelligent. Le web livre une réponse (un descendant du troödon), un peu trop humanoïde à mon goût - mais c’est un détail.

On commence à dériver avec la remarque suivante : en 130 millions d’années de règne des dinosaures, cette espèce intelligente a probablement déjà existé. La perte de biodiversité chez les dinosaures peu avant leur destruction lui serait d’ailleurs imputable !

Biodiversité

Là je tique : notre impact sur la biodiversité mondiale a été très brutal, il ne s’est pas étalé sur des millions d’années. À supposer la disparition de l’homme demain, cette diversité réaugmenterait[1]. La question peut cependant se poser de savoir comment cela peut se traduire dans les fossiles (un paléontologue dans la salle ?). L’argument de la baisse de la biodiversité avant la chute de l’astéroïde a aussi, selon certaines de mes lectures, été invalidé (je n’en sais pas plus).

Traces

De plus, à supposer une population de bestioles intelligentes assez nombreuses pour avoir un impact si important sur leur environnement, il est tout de même étonnant que nous n’en ayons ni fossiles ni traces matérielles. Une espèce nombreuse comme la nôtre a pourtant laissé ses ossements partout (et nous ne sommes là que depuis cent mille ans). J’ai du mal à croire que nos maisons, routes, et autres travaux publics de grande envergure ne laisseront pas de trace repérable, même après 65 millions d’années : on a retrouvé des traces de pas de dinosaures, mais jamais de tracteur jurassique ou de fondations de bâtiment du Crétacé.

Un auteur de science-fiction ou fanatique de la thèse ne se laisserait pas impressionner et plaiderait que :

  • Les dinosaures intelligents ne sont pas arrivés au stade des civilisations telles que les nôtres, ils ont « végété » (de notre point de vue) comme chasseurs-cueilleurs, sans agriculture, élevant à la rigueur quelques sauropodes, sans démographie galopante, sans outillage subsistant jusqu’à nous, sans grands bâtiments ni routes.

  • Ils brûlaient leurs morts et broyaient leurs os.

  • Leur existence s’est poursuivie sans changement pendant des millions d’années dans ce milieu faste qu’était la forêt tropicale jurassique (de la même manière que les Indiens d’Amazonie ont probablement peu évolué depuis leur arrivée il y a des milliers d’années). J’ai du mal à croire à un tel immobilisme sur cette échelle de temps, mais on peut plaider le déterminisme géographique plaidé par Montaigne et déjà évoqué par David).

  • La baisse de la biodiversité, réelle ou pas, n’a rien à voir avec eux, ou a été une pression de sélection provoquant leur apparition. Ils n’ont donc pas eu « besoin » d’exister pendant des millions d’années, leur civilisation n’a pu durer qu’un instant géologique comme la nôtre avant leur disparition.

Disparition

Le billet de David plonge totalement dans un délicieux délire lors de l’évocation de cette disparition. Certaines structures et spécificités lunaires restant inexpliquées[2], une théorie suppose un échange de missiles et gros cailloux entre les troödons terriens et leur colonie sélénite, provoquant la catastrophe bien connue et la fin du Secondaire.
On nage dans la science-fiction la plus spéculative. Je ressors aussi l’argument des traces qui n’ont pas été laissées par une civilisation suffisamment évoluée pour envoyer des gens sur la Lune (et donc certainement nombreuse).

L’auteur de SF n’en resterait pas là et après tout, plaiderait que les troödons ont éventuellement été victimes d’extra-terrestres qui les pensaient dangereux (et pourquoi ne nous ont-ils pas réservé le même sort  ?), ont manipulé des sciences inaccessibles aux cartésiens que nous sommes (du genre de la télékinésie au niveau de l’arme de destruction massive), ou ont développé leur civilisation de façon bien plus rapide et concentrée que la nôtre, uniquement à Chicxulub, et la Catastrophe née de leur mauvais maniement de la Science trop vite acquise a effacé toutes leurs traces dans leur unique implantation.

Conspiration

Je préfère la théorie (également dingue) où ces dinos futés auraient eux-mêmes provoqué la catastrophe pour « redistribuer » les cartes sur Terre pendant qu’ils partaient sur une autre planète/dans un univers parallèle. Théorie compatible avec toutes celles à base de conspirations de « petits gris » à tendance saurienne, tirant les fils de l’évolution humaine, évoquées par David. Mais là on arrive à un niveau de SF trop bas pour être drôle.

D’autres espèces

Je reviens sur l’hypothèse originale : en 130 millions d’années, une espèce intelligente dinosaure est forcément apparue.
Si on pousse le bouchon un peu plus loin, on peut estimer que parmi les centaines de millions d’années avant les dinosaures, d’autres espèces intelligentes ont aussi apparaître.

Certes le développement des systèmes nerveux semble insuffisant bien avant cette époque. Mais après tout, peu de fossiles nous parviennent de si loin, et les fonds marins du Cambrien ont été presque entièrement renouvelés par la tectonique des plaques. Une civilisation née d’un descendant immédiat des bestioles des schistes de Burgess, poulpoïde intelligent ou colonie de trilobites sentiente n’aurait pas laissé de traces. Il y a après tout plusieurs extinctions massives dans l’histoire du vivant. Pour le plus grand bonheur de la spéculation débridée, il y a peu de preuves de la non-existence de ces lointains prédécesseurs.

Ajoutons que l’apparition d’espèces intelligentes pourrait (hypothèse hautement contestable) être aussi systématique que celle de la vie sur une planète favorable, mais leur perpétuation ou leur évolution vers une espèce « technique » comme la nôtre serait bien plus aléatoire.
La Nature a peut-être déjà réglé leur compte de diverses manières aux trilobites intelligents, aux réseaux de fourmilières conscients, aux troödons télékinésistes, aux poulpoïdes calculateurs, aux civilisations de raptors, avant qu’elles laissent trop de traces. Les nombreux modes de disparition d’une espèce intelligente méritent l’étude, vue l’incertitude de notre propre destin. Peut-être sommes-nous les premiers à avoir et le goût technique et les ressources (pétrole !) et la démographie et les structures sociales et le souci de l’avenir, pour éviter notre auto-destruction.

Laissons de côté le fait que la définition même de l’intelligence est sujet à débat et que d’autres espèces pourraient en développer des formes sans aucune similitude avec la nôtre, basée sur des structures sociales où la culture, la transmission de savoirs, la hiérarchie sociale, dominent. Ces espèces pourraient cohabiter dans des échelles de temps et des milieux complètement différents.
Par exemple, nous partageons peut-être la planète avec une civilisation de rochers intelligents hautement philosophes dont l’existence s’écoule mille fois plus lentement que la nôtre, qui manipulent les volcans et les mouvements des continents, et qui ne s’intéressent même pas à notre présence.
Je pourrais aussi évoquer une perversion de l’hypothèse Gaïa et postuler que les êtres intelligents sont les planètes elles-mêmes.

Conclusion

On le voit, cet article a suffisamment de matière pour nourrir deux ou trois cycles de romans de science-fiction, et il économisera donc pas mal de temps à l’amateur plus intéressé par les idées et leurs conséquences que par le reste (l’histoire, les personnages, leurs péripéties et autres prétextes à la découverte du monde étonnant créé par l’auteur...).

David saupoudre son article de nombreux liens vers des gens délicieusement allumés comme Bernard Werber[3] ou Jerry Pournelle, en plus de l’inévitable Wikipédia.

Notes

[1] Surtout avec tous les déchets radioactifs et autres saletés mutagènes que nous laisserions.

[2] Je me méfie des structures géologiques inexpliquées, donc forcément causées par des humains/extraterrestres. Je lis toutes les semaines dans Pour la Science ou Science et Vie un article sur comment se forme tel ou tel motif étonnant.

[3] Que je n‘ai jamais trouvé si original, mais bon...