Dans toute entreprise d’une certaine taille, on parle à un moment ou un autre de « projet », sur tel ou tel sujet. Au sein du service informatique, ce peut être l’implémentation d’une fonctionnalité d’un outil, une migration d’outil, un développement complet demandé par les utilisateurs, de la maintenance, etc.

Et pour savoir de quoi on parle, il faut donner un nom au Projet.

Le nom du Grand Projet

L’accouchement de ce nom peut nécessiter un grand gaspillage d’énergie. De grandes boîtes paient des services ou agences de communication pour baptiser leurs Grands Projets[1] et organiser des campagnes de publicité internes. Design by commitee aidant, le résultat est un très décevant et consensuellement évident mot qui plaît aux managers et n’explique rien, genre « Goal », « Croissance », « Performance », « Ambition Réussite »[2]...

Plus intéressant est le nom qui fait référence à l’histoire, à un domaine externe : j’ai croisé un projet « Silk Road » (« Route de la Soie » ; en rapport, bien sûr, avec des approvisionnements depuis l’Asie) et subi un « Vasco » (aucun rapport avec la Renaissance).
Parfois le commanditaire cherche un lien entre le nom et sa signification, et un acronyme est créé à partir du nom, souvent de manière tourmentée. Le cas est fréquent dans l’administration, par exemple le CEDRE (Calculateur Expert de Droits REtraites). L’humour peut être de la partie (quelque part à La Défense, un logiciel nommé « Calife » a eu pour successeur « Iznogoud »).

Le nom du petit logiciel

Ces grands noms de projets valent pour une entreprise entière. Quand la réalisation descend jusqu’à l’informatique, et plus précisément aux modifications des logiciels maison, le projet se concrétise en briques élémentaires : un programme sur Oracle ou SAP modifiant tel comportement inadéquat de l’ERP, un rapport Crystal Report généré périodiquement, des bases Access modifiées, des mails d’alerte automatisés, des morceaux d’intranet complétés, des interfaces utilisateur en .net, des services en Java, des protocoles, des trous dans les firewalls, etc.

Pas trop long...

Pour des raisons de facilité et rapidité de communications, des noms courts sont nécessaires. Les libellés de micro-projets sont inutilisables dans la vie de tous les jours : « Édition de factures pour ventes de bidules en Irlande, Royaume-Uni et Portugal, version 2 », « Débloquage des avoirs générés par le logiciel de recalcul des avoirs pour différent commercial », « Import de la liste des concessionnaires de Toyotsushita pour lesquels nous assurons l’après-vente », « Génération automatique des informations de mises en palette de trucs-machins », « Recalcul des prix en tenant compte des surtaxes cachées pour les clients trop bonne poire pour aller voir la concurrence », etc.

Pas arbitraire...

Mais pas non plus question de se casser le crâne sur un nom recherché et explicite à chaque objet. On peut considérer que chacun est une entité séparée (programme d’éditions de telles factures, interface de soumission de tel programme, rapport sur ceci ou cela), mais donner un nom non descriptif deviendrait vite vain. En quelques années, les programmes gravitant autour d’un ERP d’une usine ou d’une entreprise un peu importante dépassent rapidement la centaine. Je parle des ERPs, que je connais, la situation est similaire ailleurs (peut-être moins grave dans les services dont le parc logiciel se renouvelle plus vite).

Ce nom doit donc être généré plus ou moins automatiquement.

Je m’interroge sur ce que pourrait donner un système de nommage systématique à partir de listes prédéfinies : peintres ou écrivains célèbres pour des rapports, villes européennes pour la gestion de la facturation, personnages du Seigneur des Anneaux pour des programmes d’administration très techniques, etc.

Toujours est-il que ce n’est pas le schéma qui est souvent retenu :

  • un nom est lié à une identité apparente, et l’anthropomorphisme appliqué à un bout de logiciel (notamment par ceux qui écrivent les spécifications, ou les managers), est plus difficile que pour une machine, qui semble parfois avoir sa volonté propre et une unité physique concrète (ainsi les unixiens nomment leurs machines de noms poétiques depuis des décennies) ;
  • je suis persuadé que beaucoup d’habitudes de nomenclature interne ont été prises à l’époque de l’informatisation galopante sous DOS ou Windows 3.1 : avec huit caractères, difficile de nommer un fichier Picasso_jeu_de_test.xls, Barcelone_Dossier_d_exploitation.doc ou Shadowfax[3]_spécifications.doc ;
  • ces noms issus du monde extérieur sont en général trop longs pour une civilisation et un milieu où l’acronyme et le code d’identification sont rois, la mémoire courte, le sens poétique ou épique absent ;
  • les commerciaux et gens du marketing, nettement plus sensibles au nommage, ne s’intéressent pas au moindre petit bout de logiciel développé en interne (et ce n’est pas leur rôle) ;
  • il faut être sûr que tout le monde partage les mêmes références culturelles (« Comment ça Verlaine ce n’est pas un peintre ? Un écrivain ? C’est de la facturation, alors, pas de la vente ! »).

Triste solution

Le résultat plairait donc à nos pires énarques, sous la forme d’un pur numérotage, en général par un découpage en domaines fonctionnels, chaque domaine étant désigné par une à trois lettres : SPIP19, SPXC03, SC97, CRM17, VE71...

Ensuite on décline. Pour les spécifications : SC43_DSP.doc, SPIP08_maquette.xls, etc. Le programme lui, est une collection de modules nommés sur ce radical : XX_SC43_INPUT.sql, R567_RAPPORT.jar, CRM17_PLANNING.c.

Résultat

On obtient ainsi un vocabulaire interne rapidement incompréhensible aux personnes extérieures :

« Il y a une erreur dans SPR13. SPKV43 n’est pas passé car le SC88 s’est planté. Le client est furieux, mais impossible de lui faire un avoir par VE34. »

Au moins, un nommage par noms serait d’un surréalisme plus agréable et prononçable :

« Il y a une erreur dans Aragorn. De Vinci n’est pas passé car Milou s’est planté. Le client est furieux, mais impossible de lui faire un avoir par Barcelone. »

Notes

[1] Dans les cas les plus graves, les Grands Projets ne sont d’ailleurs que ça : du vent, de la « comm’ » dans toute sa splendeur, pour laisser croire que l’on fait quelque chose - et à la tête on croit même faire quelque chose.

[2] La mauvaise langue que je suis considère que de tels noms révèlent un niveau de créativité collective nulle dans une entreprise. Mais en général on se contrefiche de mon avis sur ces sujets-là.

[3] Nom original du cheval de Gandalf dans le Seigneur des Anneaux, bien sûr.