Ce livre canadien débute à la fois comme 2001, l’Odyssée de l’espace et Alien : les personnages se réveillent d’hibernation dans leur astronef en plein espace, et au chapitre suivant ils sont sur la Lune. Si le parallèle avec Alien s’arrête là, il s’avère qu’une connaissance du « mythe halien » est quasiment un pré-requis à Delphes : l’ordinateur de bord s’appelle HAL comme dans 2001, et il est aussi loquace et parfois inquiétant que son homonyme. Ce n’est pas une clé masquée, le parallèle est explicite.

Mille ans dans notre futur, l’humanité peut voyager à des centaines d’années-lumières, sans avoir vraiment essaimé au-delà du Système solaire. Elle cohabite avec les Intelligences artificielles. Toutefois, après la Seconde Venue du Christ et le Second Moyen Âge, l’Église possède toujours un poids énorme, la science est sous contrôle.

Paul Kass est historien, et sa spécialité est le XXè siècle. Peu de documents de cette époque lui sont parvenus, et le grand projet de sa vie, Historia, a consisté à aller chercher les émissions de la BBC d’époque là où elles sont, c’est-à-dire à mille années-lumières. Après quelques années, Historia se met soudain à dériver par rapport à l’histoire connue : l’Allemagne n’attaque pas en mai 1940 ! Paul part avec trois équipiers vérifier ses lointains interféromètres.

Les deux derniers tiers du livre se rapportent à ce huis-clos entre une poignée de personnages bloqués pendant des mois dans leur vaisseau spatial, face à un phénomène mal compris. Suspicion, chocs des caractères, vieilles rancœurs historiques, sectarisme religieux, méfiance envers les Intelligences, doutes sur ce qu’est réellement l’Histoire, officielle ou non, les manipulations... un joli cocktail !

Par rapport aux personnages, le lecteur a la supériorité de connaître le déroulement réel de l’Histoire du XXè siècle. D’où vient l’écart ? Dans le déroulement de l’histoire selon Kass, la Seconde Guerre Mondiale est un nœud vital : a-t-elle eu lieu ?

Comme dans tout bon livre, et surtout en hard science, l’intérêt réside dans le monde autant sinon plus que dans l’intrigue. Le monde de Delphes est cohérent, même si par certains côtés il ressemble trop à ce qu’on pourrait imaginer ce que serait notre an 2100, alors que des siècles et des bouleversements énormes sont évoqués. Manifestement Navarro a un peu les mêmes lectures que moi, c’est flagrant quant aux « transbordeurs Aldrin »[1], ces stations non propulsées qui suivraient la gravitation entre la Terre et Mars, et dont je n’ai retrouvé l’idée nulle part ailleurs auparavant.

Les personnages sont bien étudiés, et psychologiquement cohérents : l’historien autiste, le scientifique génial camé, la navigatrice néo-européenne... Pas de pyrotechnie (ou si peu), juste de la réflexion et l’intelligence. Rien à voir avec le formatage hollywoodien qui m’énerve si souvent.

Des reproches pour le principe : d’abord la fin est assez confuse (car complexe ; même si l’habitué du genre devine d’entrée les causes possibles de la divergence historique, ce n’est pas aussi simple). Il y a quelques coquilles pénibles dans le livre (c’est un petit éditeur). Le vocabulaire se relâche un rien par moments, sans que je sache faire la part entre le décalage de mille ans de l’action ou celui d’un continent de l’auteur.

Entre autres critiques louangeuses, deux illustres compatriotes de Navarro ont dit :

« Je dirais même que c’est le meilleur nouveau roman de science-fiction du siècle au Québec. » (Jean-Louis Trudel, sur SFFranco)

et :

«Je préviens toutefois, dans ma critique et ici, qu’il s’agit d’un premier roman, avec des lacunes sur le plan littéraire qui m’ont fait grincer des dents à plusieurs endroits. Attention aux attentes trop élevées donc. Personnellement je l’ai classé dans la catégorie des curiosités fascinantes, plus que dans celle des œuvres littéraires abouties. » (Joël Champetier, ibid.)

Sur ’’Fractale Framboise’’, Christian Sauvé est plus dubitatif (le monsieur est exigeant).

En tout cas, un excellent livre de SF, lisible même par les non-fans du genre (prévoir de (re)voir 2001 auparavant pour ne pas manquer quelques répliques cultes), qui tient en haleine du début à la fin.

Ce sera peut-être une trilogie, on verra bien...

(Acheter le livre depuis la France n’a pas été simple. Il semble qu’à présent l’éditeur québécois permette l’achat en ligne ; à l’époque j’ai dû passer par Amazon.ca. La Librairie du Québec à Paris ne l’a pas dans sa base, mais peut-être suffit-il d’un coup de fil ? )

Notes

[1] Article en VO dans le Scientific American de mars 2000, sinon c’est dans Pour la Science n°271 de mai 2000. Pour une fois que le CD-ROM des archives de la revue me sert...