J’adore les cartes, j’aime beaucoup l’histoire, et je cherche constamment à découvrir l’histoire de régions entières du monde. Les zones et périodes de transition me fascinent le plus. Tout le monde a entendu parler de l’Empire Romain, des États barbares après les Grandes Invasions, ou des cités-États italiennes. Mais comment se sont passées les transitions entre ces diverses « ères de stabilité » ? Si on sait que les terres de l’actuelle Turquie ont été romaines, puis byzantines, quand sont-elles devenues turques ? La Pologne n’a jamais été romaine, mais quand est-elle apparue ? Etc.

Les divers atlas de l’histoire du monde répondent partiellement à ces questions, mais je leur reproche souvent de se concentrer sur l’histoire de quelques États (la France, ses voisins), rarement de manière continue et depuis l’Antiquité sur les zones plus éloignées. Pas facile de savoir ce qu’est devenu l’Empire byzantin entre la séparation de l’Occident peu avant les Grandes Invasions (époque où les frontières deviennent tellement chaotiques que ceux qui s’y intéressent se limitent souvent à la Gaule), et sa fin sous les assauts turcs un millénaire après !

Avec Euratlas, Christos Nüssli a abattu un travail titanesque pour l’histoire européenne et méditerranéenne : il présente pour chaque année « ronde » (100, 200... 1400, 1500...) une carte complète et très détaillée des frontières politiques de cette époque.

Le choix de l’année ronde est discutable, mais il fallait bien choisir, et, après tout, cela éclaire l’histoire d’une autre perspective que celle rythmée par les apogées de certains empires éphémères. Leurs frontières ont certes souvent laissé des traces durables dans l’histoire, surtout dans les deux derniers siècles, et il est dommage de ne pas tenir compte de l’apogée napoléonienne, de l’Europe redécoupée de 1920, des délires frontaliers hitlériens de 1942, ou du Rideau de Fer. Mais le travail est titanesque, ces cartes récentes sont disponibles ailleurs, et un homme est seul derrière ce site magnifique.

Le fait que l’intégralité de l’Europe et de la Méditerranée soient couvertes (il manque ce qui est au nord d’Helsinki), y compris ses zones les plus obscures pour nous Occidentaux (Pologne et Russie antiques, Caucase...) permet de bien situer chaque État dans le contexte de l’époque et de voir le moment où de grandes entités apparaissent.

Le site fournit l’essentiel pour l’amateur occasionnel, mais le CD-ROM est disponible. L’interface est en Java et fonctionne sur Windows, Linux, Mac (bêta-testé pour vous). La licence est très libérale sur les copies qui peuvent être distribués. Les enseignants d’histoire devraient aimer. Cerise sur le gâteau, l’auteur et le site sont francophones.

0-400

Les premières cartes (an 0 à 400) sont monotones : l’hégémonie de l’Empire Romain est totale, et c’est tout juste si sur les frontières nord apparaissent de petites zones colorées annonciatrices de gros problèmes futurs — alors que les invasions ont déjà commencé dès le IVè siècle.

500-1000

L’Europe en l’an 500 La carte de l’an 500 offre une transition des plus brutales : partition de l’Empire, disparition totale de celui d’Occident (476), remplacé par une mosaïque d’États barbares (wisigoths, francs), figés en plein dans la phase finale de leur consolidation (Clovis n’a conquis que la moitié de la Gaule lors de la « photo »).

La période qui suit (jusque l’an 1000 environ) est la plus intéressante puisqu’on assiste à la formation dans la douleur des noyaux des entités européennes actuelles à partir des royaumes barbares.

Certains d’entre eux sont absorbés dans les Empires franc (burgondes) ou byzantin (reconquêtes justiniennes de l’actuelle Tunisie ou de l’Italie). D’autres perdurent (empire franc, royaume wisigoth).

L’Europe centre-ouest coagule en 800 avec l’Empire Carolingien puis on assiste à l’apparition de la France, l’Allemagne, la Pologne, la Hongrie, la Russie (Kiev)... La Grande-Bretagne restera longtemps une mosaïque de petits royaumes.

Une autre transition marquante est l’apparition de l’islam : la carte de l’an 700 montre l’amputation brutale de l’Empire byzantin par l’empire musulman apparu au VIIè siècle, déjà aux portes de l’Espagne (les Wisigoths succomberont peu après). Par la suite, cet empire musulman se scinde en plusieurs entités.

1000-1400

La période 1000-1400 est une autre période de chaos apparent mais en fait il s’agit de la consolidation dans la douleur des noyaux apparus dans le demi-millénaire précédent. Dans le même temps l’Occident se redresse démographiquement et économiquement et redevient un lieu à peu près civilisé par rapport à ses voisins.

Les cartes de 1000 et 1100 montrent l’apparente hégémonie du Saint-Empire, héritier de l’Empire carolingien, pendant que la France et l’Angleterre « décantent ». Les États est-européens apparaissent.

Ajoutons une mention pour l’Italie où apparaissent les cités-États sur les débris des possessions byzantines ou en s’émancipant de l’Empire germanique.

La seconde apogée de l’Empire byzantin semble dérisoire par rapport à l’Empire justinien, et est de plus masquée car elle a lieu vers 1025. La suite de son histoire n’est qu’une lente descente aux enfers (principalement pour des raisons de problèmes politiques internes). La carte de 1200 semble indiquer un empire encore unifié, mais, dès 1204, les Croisés prennent Constantinople, et l’Empire est écartelé entre possessions franques, vénitiennes, et États grecs héritiers de Byzance (Nicée, Épire...), qui n’apparaissent pas ici car la guerre civile finit avant la carte suivante de 1300. Entre cette date et 1400, les Turcs ottomans se sont emparé rapidement de tout l’empire et des environs. À la rigueur, la chute de Constantinople même (1453) est un détail, relativisé par ce parti-pris de « photos » à un siècle d’intervalles.

Cet effet d’optique joue aussi sur les États francs de Terre sainte : créés en 1099, ils apparaissent sur la carte de 1100, alors qu’ils ne sont plus sur celle de 1300 (chute de Saint-Jean d’Acre en 1291). La même remarque vaut pour la rivalité franco-anglaise : l’Empire Plantagenêt est éclatant en 1200 (alors qu’il est récent et que Philippe Auguste travaille déjà à sa ruine très prochaine), mais la Guerre de Cent Ans est totalement masquée (1400 était une période de trève après les succès de Du Guesclin et Charles V, et avant la guerre civile française et l’invasion anglaise). De même la Bourgogne (en pleine gloire à la fin de la Guerre de Cent Ans et abattue par Louis XI en 1477) semble une simple province sans histoire.

1400 et après

Après 1400 les cartes m’intéressent moins, d’une part parce que l’histoire est plus proche et plus connue, d’autre part parce que ce sont des États qui souvent sont arrivés jusqu’à nous sans modification majeure, du moins à l’ouest de l’Europe (France, Espagne, Allemagne non encore unifiée). Les frontières est-européennes sont encore mouvantes pendant longtemps, mais la formation des empires ottoman puis russe et autrichien concourt à les simplifier radicalement. Le paroxysme est atteint en 1800 où une poignée d’empires et grandes nations se partagent le continent (même l’Italie et l’Allemagne sont en voie d’unification plus ou moins forcée).

L’histoire s’accélère et l’épopée napoléonienne et les révolutions du XIXè sont masqués par le bond d’un siècle entre 1800 et 1900.

La complexité de l’histoire du XXè siècle est passée sous silence ; une nuée d’États semble surgir de la partition des Empires ottoman, autrichien, russe, mais le chaos frontalier entre 1917 et 1945, l’existence d’États comme la Yougoslavie ou la Tchécoslovaquie, la partition allemande, la « glaciation » communiste et son éclatement, et enfin la formation de l’UE n’apparaissent pas. Mais après tout, les cartes ne sont pas tout.

Mise à jour de 2010 : Le logiciel s’est encore amélioré depuis la rédaction de ce billet.