J’ai eu la joie de constater que divers moteurs de recherches proposaient mon site dès la première page à propos d’un État : la République Démocratique Allemande[1]... pour une compilation de blagues !

Drapeau est-allemand

Pour les plus jeunes parmi nous, rappelons qu’il s’agissait de la partie de l’Allemagne occupée par les Soviétiques après la guerre, devenue une dictature communiste, frugale mais vivable tant qu’on se taisait, enfermant ses administrés derrière le fameux Mur de Berlin (qui les empêchait d’entrer à Berlin Ouest), jusqu’à 1989 et de nouvelles évasions massives[2] et des manifestations monstres, puis l’annexion en 1990 par le voisin de l’ouest. Pour une idée de l’ambiance, je conseille deux films connus : le glaçant La vie des autres et la comédie Goodbye Lenin!

DDR_Verwaltungsbezirke_farbig-427px-Wikimedia.svg.pngJ’ai vécu un an là-bas, quelques années après la Réunification qui n’avait pas encore effacé les différences. Je m’étais amusé à traduire en français certaines des blagues de l’époque communiste, publiées en recueils après 1989 aux début de la vague de l’Ostalgie. Certaines sont des transpositions locale de blagues universelles ; d’autres sont applicables à tout le bloc communiste ; certaines se fichent gentiment des dirigeants ; d’autres sont beaucoup plus grinçantes quand on connaît un peu le régime stalinien des débuts de la RDA, le flicage généralisé, le trucage des élections ; beaucoup détournent la langue de bois de l’époque. Beaucoup d’entre elles ne font plus rire, mais renseignent sur ce qui désespérait les gens de l’époque.

La collection complète est sur le « vieux site » [3]: sommaire, blagues d’après-guerre, des années 50, années 60, années 70, années 80, de 1989, d’après la Réunification. En prime : quelques blagues sur les Ladas, des voitures soviétiques, à la mode dans les années 80 et 90 (les blagues, pas les voitures, du moins de notre côté du Mur). Il faudrait que je relise et corrige pas mal de maladresses.

Quelques extraits :

Période stalinienne

Staline fait un discours à l’Académie Militaire de Moscou. Silence absolu dans l’auditoire.
Soudain quelqu’un éternue violemment dans l’assistance.
Staline s’interrompt : « Qui a éternué ? »
L’assistance est pétrifiée de peur. Personne ne répond. Tout le monde se voit déjà en Sibérie.
Staline demande alors à ceux du premier rang si l’un d’entre eux éternué. Aucun n’avoue. Staline les fait tous fusiller sur le champ.
Puis c’est au tour du deuxième rang.
Puis du troisième.
Soudain quelqu’un se lève et crie : « Camarade Staline, c’est moi qui ait éternué ! »
Alors Staline :
« À tes souhaits, Camarade ! »
Et il continue son discours.

Années 50

Ulbricht [Secrétaire Général du PC est-allemand de l’époque] convoque son ministre de la sûreté et lui demande :
« Deux et deux, ça fait combien ?
— Cinq, Camarade Président. »
Ulbricht sort un revolver et l’abat.
D’autres camarades, alertés par le bruit, arrivent aussitôt et s’étonnent :
« Mais pourquoi l’as-tu tué ??!!
— Il en savait trop ! »

...à rapprocher du 2+2=5 évoqué par George Orwell dans 1984, et sa conséquence :

Freedom is the freedom to say that two plus two make four. If that is granted, all else follows.

La liberté, c’est la la liberté de dire que deux et deux font quatre. Une fois cela accordé, tout le reste suit.

Années 60

— Pourquoi les Égyptiens ont-ils perdus contre les Israéliens pendant la Guerre des Six Jours ?
— Parce qu’ils ont suivi les conseils des Soviétiques, leurs alliés : d’abord laisser l’ennemi s’enfoncer profondément dans son territoire, puis attendre l’hiver.

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Deux policiers est-allemands, un vieux expérimenté et un jeune qui débute à peine, sont chargés de contrôler l’alcoolémie des automobilistes et autres usagers du bitume et des pavés. Une mobylette approche, elle fait des zigzags.
« En voilà un ! dit le jeune policier, qui veut l’arrêter.
— Mais non, laisse-le passer », dit le policier expérimenté.
Le jeune s’étonne mais obéit.
Une voiture alors arrive, qui va aussi en zigzags. Une deuxième fois, le policier expérimenté dit à l’impétueux jeune de ne pas l’arrêter.
Une autre voiture arrive. Le jeune la regarde à peine, mais le policier expérimenté bondit.
« Hé celui-là, faut l’arrêter, il est complètement fait !
— Comment le sais-tu ? demande le jeune, étonné. Il roule bien droit !
— Oui, mais sans éviter les trous dans la chaussée ! »

Il est vrai qu’après la chute du Mur et pendant toutes les années 90, les routes est-allemandes ont été un gigantesque chantier...

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Années 70

Un ange vient visiter l’ancien chef du parti tchécoslovaque Dubcek [destitué par les Russes après l’écrasement du printemps de Prague en 1968].
« Tu es un vrai communiste, Dubcek, et j’ai recu l’ordre de te récompenser. Tu as droit à trois vœux. »
Dubcek n’a pas besoin de réfléchir longtemps avant de répondre :
« D’abord je veux que l’armée chinoise vienne jusqu’en Tchécoslovaquie, l’occupe quelques jours, puis reparte.
— Et le second vœu ?
— La même chose !
— Et le troisième ?
— Encore la même chose !
— Tu es sûr d’avoir bien réfléchi ? demande l’ange un peu surpris.
— Certain. Comme ça les Chinois devront passer six fois à travers toute l’Union Soviétique ! »

Deux policiers arrêtent une Trabant qui a commis un excès de vitesse. Il y a dans la voiture un homme, sa femme et sa mère. Les flics demandent son permis au conducteur :
« Désolé, répond-il, je n’en ai pas.
— Ne l’écoutez pas, messieurs les policiers, interrompt sa femme, il est complètement saoul. »
La grand-mère : « Je savais qu’on aurait des problèmes dans une voiture volée ! »
Et le grand-père, dans le coffre : « On est déjà à l’Ouest ? »

Fernand Raynaud a aussi utilisé cette blague (premier sketch de cette vidéo), à la chute finale près.

— Quelle est la différence entre la RDA et l’ancien dieu grec de l’amour Cupidon ?
— Aucune. Tous les deux sont petits, nus, et armés.

30 ans de la RDA

Années 80

Les membres du syndicat polonais Solidarnozc sont divisés en deux tendances :
— les optimistes pensent qu’on va les flanquer dans un train et les envoyer au fin fond de la Sibérie ;
— les pessimistes pensent qu’ils devront y aller à pied.

Trois chirurgiens, un Américain, un Russe, un Allemand de l’Est se rencontrent :
« Chez nous en Amérique, nous avons dû un jour soigner les jambes broyées d’un accidenté, et on a si bien réussi qu’il est maintenant coureur de marathon de niveau international.
— Chez nous, dit le Russe, on a si bien soigné les mains écrasées d’un blessé qu’il a pu devenir un pianiste réputé.
— Chez nous, dit le chirurgien de RDA, il y a eu un grave accident de la route ; du blessé il ne restait que le cul, on a pu lui greffer ce qui restait de ses oreilles ; il est maintenant notre chef. »

— Pourquoi le capitalisme est-il au bord du gouffre ?
— Parce qu’il regarde le communisme qui est au fond.

Période de campagne électorale en RDA. Le secrétaire du Parti local arrive un jour devant la mairie de sa commune et voit plein de policiers.
« Que se passe-t-il ? demande-t-il à l’un d’eux, une manifestation ?
— Non. Mais on a volé quelque chose à la mairie.
— Et quoi ?
— Les résultats de l’élection de dimanche prochain. »

1989 : la chute du Mur

Honecker fait son dernier discours au congrès du Parti.
« Qui est votre mère ? demande-t-il.
— La RDA ! répond l’assistance.
— Et votre père ?
— Toi, cher Honecker !
— Et que voulez-vous devenir ?
— Orphelins ! »

Après la Réunification

— Après la chute du mur et la dissolution de la police politique, comment les agents de la Stasi [redoutable police politique] se sont-ils reconvertis ?
— Comme chauffeurs de taxis de nuit. Si, après une fête, vous êtes trop bourré pour dire où vous habitez, ils sortent votre fiche et vous ramènent chez vous.

Carte de la réunification, Wikimedia

Notes

[1] Un État disparu depuis plus longtemps que certains mes lecteurs majeurs n’existent, certes ; et c’est une des plus anciennes pages du site, ce qui n’est pas très motivant pour l’avenir de ce blog. Mais tout de même ça fait du bien à l’ego.

[2] À l’époque les Autrichiens et les Allemands ne se posaient pas la question de savoir si tous ces milliers d’Allemands de l’Est devaient être accueillis, et la mode était plutôt à la destruction des murs.

[3] L’apparence spartiate n’est pas qu’un hommage à l’ambiance de l’époque, mais à mes compétences en HTML des années 90 :-)