Red Inferno: 1945, de Robert Conroy Le point de divergence est crédible. Dans la réalité, les Soviétiques se sont arrêtés à Berlin. Il y avait bien assez à digérer en Europe de l’Est pour une Armée Rouge épuisée. Mais les Américains n’ont même pas essayé de faire la course à la capitale allemande. (Si les Nazis avaient été rationnels, ils auraient mis les pouces après la perte de la Ruhr.)

Staline, grand paranoïaque, aurait pu vouloir prévenir une trahison des Anglo-Saxons, et attaquer. Une raison supplémentaire était la bombe atomique dont il connaissait l’existence : il fallait frapper avant qu’elle soit fonctionnelle.

Quelques unités américaines, mêlées à des civils allemands ou autres, se retrouvent donc assiégées à Potsdam, près de Berlin, pendant que le gros des armées alliées recule en bon ordre, posément, jusqu’au Rhin. Dans cette enclave, la romance entre un sergent et une Allemande est le fil rouge du livre.

Aux États-Unis, autre romance entre deux fonctionnaires, un universitaire antithèse d’Indiana Jones, qui va se retrouver vite près des hautes sphères, et une Russe blanche. Le côté fleur bleu est trop vite mené, et le suspens lié au risque d’espionnage vite éventé.

Si les histoires de nombreux autres personnages alimentent l’intrigue, ce sont presque tous des militaires, du simple tankiste ou pilote à Ike ou Staline. Ne sont que très furtivement évoqués le cauchemar vécu par les civils ou le sort des millions de prisonniers et déportés de tous bords, perdus dans une Allemagne encore plus chaotique que celle que nous avons connue, ou encore les interrogations des civils, comme les dilemmes des communistes parmi les Alliés... La mécanique militaire et les scènes de combat semblent cohérentes à mes yeux de béotiens nourri à Guerres & Histoire, même si on doit pouvoir pinailler sur tel ou tel détail[1]. Les discussions entre haut gradés sont un peu trop didactiques, mais il en faut bien. Les Soviétiques sont caricaturaux (il n’y en a pas un pour racheter l’autre, de Staline aux tankistes), même si l’ambiance à cette époque était caricaturale. Les personnages n’ont guère le temps d’évoluer.

Sur un thème pareil (une Guerre Mondiale, plusieurs continents), il aurait fallu de nombreuses autres pages sur la masse de conséquences périphériques que la nouvelle situation entraîne. Notamment : l’armée allemande existait encore en 1945, et la manière dont elle aurait pu jouer un rôle n’est traitée que trop vite, du côté américain. Bref, les Allemands sont sous-utilisés et l’on ne rencontre que les plus « respectables », pas les SS (il auraient pu faire chanter les Alliés, par exemple, avec d’effroyables conséquences). Les Japonais n’ont droit qu’à quelques lignes. Les communistes en France, Angleterre, Italie... et les remous sociaux associés ne sont que trop vite traités (à mon avis, en France, on aurait dérivé vers la guerre civile), mais la logistique américaine en aurait massivement souffert. Les pays périphériques sont oubliés. Quant aux membres du projet Manhattan, quel aurait été l’impact de cette guerre sur leur motivation ? Qu’auraient pensé les espions soviétiques les plus idéalistes ?

On voit venir le dénouement à des kilomètres, tellement évident que Staline a effectivement dû le deviner dans la réalité. Les conséquences (titanesques, qui auraient été très ouvertes) sont trop vite évacuées.

Bref, j’ai eu l’impression de lire une version parallèle de Red Storm Rising de Tom Clancy, qui décrivait une attaque soviétique en 1986, de manière trop militaire aussi, et où tout s’enchaîne de façon trop logique. Les guerres actuelles sont certes aussi implacables que des rouleaux compresseurs, mais elles ne se déroulent jamais comme prévu sur les plans.

Cela dit, c’est une uchronie agréable, bien construite, sans temps mort.

Note

[1] Toutes les critiques en lignes relèvent l’attaque de l’URSS en 1940 et non 1941, une erreur de base. Mais après tout le point de divergence réel aurait pu être antérieur à1945...