mercredi 6 janvier 2016

Légendes & lasagnes culturelles : « Le Cycle du Graal » de Jean Markale

Jean_Markale_Le_Cycle_du_Graal_1.jpgJean Markale, dans les années 90, a entrepris une réécriture dans un style moderne de tout le Cycle du Graal : au total deux pavés de mille pages dans mon édition incluant la Table Ronde, les vies d’Arthur & Merlin, Lancelot & Guenièvre, Yvain, Gauvain, Galaad, Bohort, Viviane, Morgane, Tristan & Yseult et j’en passe beaucoup.

Un travail titanesque donc, surtout qu’il ne s’agit pas d’une simple réactualisation du style d’une mythologie « achevée », mais aussi de l’arbitrage, la fusion, la synthèse, l’harmonisation de plusieurs versions dans différentes langues d’Europe de l’Ouest écrites et traduites sur plusieurs siècles dans différents contextes religieux et politiques, leur compilation, leur mise en cohérence.

L’ensemble se présente sous la forme d’une suite de nouvelles pleines de digressions, aux ambiances parfois très différentes, reliées de manière un peu lâches, malheureusement souvent répétitives (il y a beaucoup de jeunes filles à sauver d’un infâme méchant auquel le preux chevalier fera mordre rapidement la poussière). C’est parfois très primaire et binaire, sauf peut-être vers la fin.

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Un gros patchwork culturel

Il ne semble pas que les universitaires aient beaucoup porté Markale dans leur cœur donc on prendra ses interprétations avec des pincettes, mais il reste malgré tout clair que le Cycle du Graal agrège :

  • des histoires issues de la mythologie celte, parfois si anciennes que l’on peut parler de chamanisme (notamment lors des transformation d’humains en animaux) ;
  • des légendes celtes, bretonnes, armoricaines, galloises, irlandaises, souvent pré-chrétiennes, agrégées au mythe parfois brutalement ;
  • une version historiquement peu correcte de l’invasion romaine et des Empereurs à l’époque de l’arrivée du Graal en Bretagne ;
  • des personnages historiques réels des alentours des années 475-500 : Arthur aurait été un chef de guerre celto-romain, ou une synthèse de plusieurs chefs ayant effectivement combattu les Saxons lors des Grandes Invasions, et des allusions montrent qu’il n’était pas très respectueux des biens de l’Église de l’époque ; Merlin aurait pu être un chef de tribu un peu plus tardif ; le poète Taliesin ; le roi Urien et son fils devenu le chevalier Yvain ; voire Lancelot / Saint Fraimbault ;
  • des histoires n’ayant pas forcément de liens avec le Graal à l’original ;
  • un vernis chrétien parfois très fin recouvrant à peine le fantastique celtique, parfois transposant des divinités celtiques en preux chevaliers (Lug / Lancelot) ou en magiciennes (Morgane), déplaçant l’Autre Monde celtique dans des royaumes imaginaires, ou transformant la quête du Graal originelle (sordide vengeance ? guérison d’une blessure du Roi Pêcheur dans ses parties sexuelles ?) en apologie de l’Eucharistie  ;
  • des réinterprétations médiévales du passé : Virgile passait pour un prophète ou un magicien ;
  • des ajouts par des moines choqués par l’immoralité de ces chevaliers querelleurs, parfois pillards ou lubriques : Perceval/Peredur puant trop la mythologie païenne, il est remplacé par Lancelot comme nouveau roi du Graal ; mais Lancelot, ayant cocufié Arthur avec Guenièvre, ne pouvait décemment pas être le Bon Chevalier gardien du Graal, il a donc fallu inventer son fils Galaad, personnage transparent et fade, arrivé comme un cheveu sur la soupe et très vite débarqué ; les autres amants de Guenièvre ont été (mal) gommés, et les femmes globalement rabaissées ; tout est fait pour rendre les amours interdites inévitables malgré les personnages (filtre d’amour pour Tristan & Yseult, substitution de femme pour Lancelot et Brisane/Elaine) et l’on montre qu’elles mènent à la catastrophe : la guerre finale vient de l’adultère de Lancelot & Guenièvre enfin révélé ;

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  • des réécritures à la mode de l’amour courtois par Chrétien de Troyes ou Robert de Boron, au top des playlists des trouvères et troubadours du XIIè siècle (en plein renouveau médiéval, à l’apogée de la féodalité et au plus fort des Croisades), et par bien d’autres dans tout l’Occident chrétien (Italie, Allemagne, Angleterre des Plantagenêts, cour d’Aquitaine...), qui ont lié, remixé à divers degrés et inséré au chausse-pied beaucoup d’histoires existantes, à commencer par Lancelot, et connecté le Graal et Jésus ;
  • des éléments typiques de la société médiévale telle que clercs et nobles l’idéalisaient : code de l’honneur chevaleresque, amour courtois, vassalité bien ordonnée, ignorance et mépris des vilains, assimilation des beautés physiques et morales, quelques mentions antisémites, un prosélytisme chrétien très agressif ;
  • des échos des remous de la société de l’époque, comme des piques envers les chevaliers pilleurs, ou une allusion de Chrétien de Troyes à l’exploitation des ouvrières dans le textile en Champagne (plus d’un demi-millénaire avant Marx) ; des relents de l’affrontement de Bouvines entre Philippe Auguste et l’Empereur allemand ; des traces de besoins d’affirmation du pouvoir des Plantagenêt (les versions de leur époque affirment qu’Arthur est bien mort, inutile d’attendre son retour d’Avalon).

De quoi/qui parle-t-on en fait ?

Ajoutons des confusions entre personnages : Arthur fait un enfant à sa sœur, mais est-ce Morgane ou Anne ? Perceval s’est vu dépouillé par Lancelot de bien des histoires. Combien de personnages, fées, sorcières, déesses différentes Morgane agrège-t-elle elle-même ? Et Viviane/Mélusine ? Et ne parlons pas de Merlin ! Markale a pas mal arbitré pour nommer les personnages.

Il y a même un mystère sur le concept même du Graal : chaudron ou corne d’abondance celtique pré-chrétienne, récipient du sang du Christ, vengeance, guérison symbolique, quête mystique de soi-même, tout cela à la fois ? Jean Markale a tranché pour la version chrétienne mais mentionne les autres interprétations.

Le Moyen Âge n’était pas une période rose

Certains traits médiévaux agacent. On fait peu de cas de la vie humaine. Les chevaliers s’entretuent à la moindre provocation, et le vainqueur épouse la femme du perdant trucidé (Uther Pendragon & Ygerne). Un sens de l’honneur disproportionné mène à des guerres fratricides et bien des morts inutiles. Les jeunes filles sont toutes les plus belles que l’on peut imaginer, à part une poignée de sorcières hideuses, dont la moitié se retransforment en magnifiques jeunes filles quand le jeune homme est chevaleresque.

En matière de religion, le niveau d’ouverture d’esprit approche celui de Daesh : qui ne se convertit pas est passé au fil de l’épée. Ces preux ne doutent pas un instant de l’aide de Dieu.

La misogynie règne : ces dames s’enflamment toutes pour un rien, parfois sans avoir vu le valeureux chevalier, n’ont d’yeux que pour les guerriers vainqueurs, sont hautement capricieuses (revers de la médaille de l’amour courtois) et ont souvent la cuisse légère. On sent que l’idéal de virginité avant le mariage et de monogamie n’est pas encore bien établi, et en tout cas allègrement ignoré par beaucoup. D’un autre côté, des personnages aussi exceptionnels ne peuvent avoir été conçus que de manière exceptionnelle, voire interdite : Merlin est fils d’un diable et d’une pieuse mortelle ; Arthur nait d’un adultère ; son fils maudit Mordret naîtra d’un inceste (dans les anciennes versions il n’ont pourtant aucune parenté.)

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En creusant un peu

Les anciennes coutumes celtes surnagent et surprennent : le Graal n’est chrétien et médiéval que superficiellement.

Le couple Arthur/Merlin reprend la dualité roi/druide. Le roi n’est pas le moteur, juste le premier de pairs, et n’est pas le moteur de grand-chose dans toute la quête. Par tradition, il doit accorder presque à n’importe qui des « dons » sans savoir auparavant de quoi il retourne, d’où bien des dilemmes.

On répand des joncs pour accueillir les invités (normal pour des Celtes, mais le Moyen-Âge utilisait déjà les chaises). Les moines cisterciens ont laissé passer quelques allusions à des liens ouvertement homosexuels entre preux chevaliers (à la manière de la Grèce antique). Les références aux nuits de Walpurgis ou Samain abondent.

Les filiations celtiques sont plutôt matrilinéaires, il est donc normal que le neveu d’Arthur, Gauvain, soit son héritier. Les enfants sont confiés à d’autres familles pour être élevés. À la mode celtique, Lancelot ou Galaad ont été élevés par des femmes : chez la Dame du Lac pour le premier, chez des religieuses pour le second, plus tardif. On découvre que les femmes de l’époque se décoloraient déjà les cheveux en blond.

Quant aux mentions topographiques ou architecturales comme la forme des forteresses, elles remontent plus à l’Antiquité qu’à l’apogée du Moyen Âge.

Bref, un gros pavé pas très digeste, bien représentative de l’évolution culturelle occidentale, qui plaira aux fanas d’histoire.

Pour finir, une interview de l’auteur

samedi 2 janvier 2016

Bug de l’an 2016 strasbourgeois

Je mitonnais un papier sur le Graal pour l’année nouvelle, mais il attendra : la CTS (Compagnie des Transports Strasbourgeois) a inventé le bug de l’année 2016, et on ne peut plus valider son billet de tramway : http://www.dna.fr/actualite/2016/01....

« Les composteurs[1] sont victimes d’un problème de codage, “certainement dû au passage de l’année 2015 à 2016”, indique la responsable de la communication de la CTS. »

Pour la correction, il faudra attendre qu’un « prestataire » intervienne (encore une compétence critique sous-traitée...).

On notera le côté téléphone arabe : combien de niveaux entre ledit prestataire et la responsable de la communication (forcément spécialisée en novlangue et dissimulation de problèmes sous le tapis) ? Il n’y a aucun détail technique, et ni le site des actualités de la CTS, ni leur Facebook ni leur Twitter [2] ne sont plus fournis

Hypothésons faute de mieux :

  • un bug sur 2016 est plus plausible que 2015 ou 2017 : 16 = 2 ^ 4, ce qui impliquerait que l’année soit codée ici sur un demi-octet et qu’il y a eu dépassement, donc retour en 2000 ;
  • il est tout de même étonnant qu’après tout le foin autour du Bug Y2K on retrouve ce genre de problème : pour ma part, je ne vois plus aucune date stockée dans une base de données sans ses quatre chiffres ;
  • d’un autre côté je n’ai aucune compétence dans le domaine des composteurs et cartes magnétiques, où la place coûte plus cher et où règnent peut-être des normes antédiluviennes ;
  • ce qui n’excuserait pas que les concepteurs/mainteneurs aient laissé passer un problème de ce calibre ;
  • mais depuis quinze ans, mine de rien, pas mal de stagiaires ont grandi sans avoir été traumatisés par le Bug — ça promet pour 2038 ou 2100 !
  • Reste la possibilité de l’enfumage (de la part de n’importe quelle personne dans la chaîne), un bug de 2016 paraissant plus plausible pour la communication que « zut, personne ne surveillait les serveurs pendant le réveillon, ça a planté, et maintenant il va falloir appeler le prestataire auquel on n’a pas voulu payer l’astreinte »[3]

Dernière minute : bug aussi à Londres ! Impossible de savoir si le fournisseur est le même...

PS : Bonne année à mon lecteur, s’il est encore là !

Notes

[1] Les machines à composter les billets, pas les bacs pour déchets putrescibles.

[2] Oui, je me mets enfin aux technologies hype en 2010.

[3] Cette hypothèse pue la mauvaise foi — symptôme d’exaspération d’un contribuable...

jeudi 3 décembre 2015

« Nous allons mourir, et cela fait de nous les veinards... »

“We are going to die, and that makes us the lucky ones. Most people are never going to die because they are never going to be born. The potential people who could have been here in my place but who will in fact never see the light of day outnumber the sand grains of Sahara. Certainly those unborn ghosts include greater poets than Keats, scientists greater than Newton. We know this because the set of possible people allowed by our DNA so massively outnumbers the set of actual people. In the teeth of these stupefying odds it is you and I, in our ordinariness, that are here. We privileged few, who won the lottery of birth against all odds, how dare we whine at our inevitable return to that prior state from which the vast majority have never stirred?”

Nous allons mourir, et cela fait de nous les veinards. La plupart des gens ne mourront jamais parce qu’il ne naîtront jamais. Les personnes potentielles qui auraient pu être là à ma place mais en fait ne verront jamais la lumière du jour sont plus nombreuses que les grains de sable du Sahara. Ces fantômes non nés comprennent certainement des poètes plus grands que Keats, des scientifiques plus grands que Newton. Nous savons cela parce que l’ensemble des personnes possibles permises par notre ADN dépassent si massivement l’ensemble des personnes réelles. En dépit de ces probabilités stupéfiantes c’est vous et moi, dans notre banalité, qui sommes là. Nous les quelques privilégiés qui avons gagné la loterie de la vie contre toutes les probabilités, comment osons-nous nous plaindre de notre inévitable retour à cet état précédent dont la majorité d’entre nous ne s’éveillera jamais ?

Richard Dawkins, Unweaving the Rainbow (Les Mystères de l’arc-en-ciel), 1

Selon Wikiquote, Dawkins, athéiste militant, a demandé à ce que ce texte soit lu à ses funérailles.

J’ai trouvé cette citation reprise dans The Greatest Show On Earth, long et épique morceau de clôture d’ Endless Forms Most Beautiful , dernier opus du bruyant et finlandais groupe de métal symphonique Nightwish [1].

Note

[1] Album que j’ai une méchante tendance à écouter en boucle depuis quelques semaines, alternant à peine avec un ou deux albums précédents et le dernier Within Temptation.

dimanche 29 novembre 2015

Vous avez regardé le code source de Google.com récemment ?

C’est l’inépuisable XKCD qui a attiré mon attention là-dessus. La page web ultra-minimaliste des débuts fait à présent 20 ko (l’équivalent de 20 pages d’un livre, oui), est constitué apparemment de scripts divers, sans espace inutile et aux noms de variables minimalistes pour réduire la taille (qui doit être dans le cache de milliards de navigateurs et proxys) et obfusquer le code ; de styles CSS inclus dans le HTML pour ne pas avoir à charger des scripts externes ; de parties dédiées à la pub ; de code de gestion des cookies pour espionner l’utilisateur.

Je suis déçu : le nouveau logo est une image de 5 ko (sans doute elle aussi un des éléments artistiques les plus dupliqués de toute l’histoire humaine), pas un bout de code informatique.

Tim Berners-Lee avait-il prévu cela quand il a créé le web ? À l’époque, le code HTML, il se le paluchait à la main et ça mettait longtemps à voyager dans des modems à 28,8 kbps. La page aurait mis au moins trois secondes à s’afficher sur les réseaux de 1995. Je n’arrive pas à retrouver un exemple de la vieille page d’Altavista de 1998, bourrée de pubs et informations (c’était la mode des portails). Les plus jeunes ici ne se souviennent pas du choc que Google, simplissime et effroyablement rapide à charger, a représenté à cette époque.

jeudi 26 novembre 2015

Hannibal, les Noirs dans l’armée américaine & les Taipings (« Guerres & Histoire » n°27)

Résumé express des points principaux de ce dernier numéro :

Hannibal

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Pendant la deuxième Guerre Punique, le Carthaginois Hannibal a infligé des défaites colossales à Rome. Après Cannes notamment, les Romains se retrouvèrent dans l’équivalent pour la France du cumul des pertes démographiques de 14-18 en combattants disponibles, du désastre stratégique de juin 1940 et de la décapitation de l’élite militaire suite à Azincourt. Pourtant Rome s’est relevé et a gagné. Pourquoi ? En résumé :

  • Hannibal a renoncé à prendre Rome sur le champ et a continué à guerroyer ailleurs en Italie, un mystère matière à deux millénaires de discussions. En fait, son armée n’avait pas les moyens matériels pour le siège d’une ville aussi bien fortifiée. De plus, d’éducation grecque, Hannibal cherchait à négocier en position de force plutôt qu’à anéantir son ennemi. Les Romains étaient par contre prêts à aller jusqu’au bout. Les deux camps ne jouaient pas la même guerre !
  • Grâce à la démographie italienne, Rome avait une grande réserve de troupes culturellement assez proches et a pu remonter une armée motivée. Tandis que l’armée d’Hannibal, hétéroclite et pleine de mercenaires, s’est usée le long de la route malgré les victoires.
  • Nombre d’alliés plus ou moins contraints de Rome, notamment les Grecs du sud de l’Italie, ont repris leur liberté et ont rallié Hannibal... ce qui paradoxalement a constitué un handicap pour lui : ces cités ont repris leur bonne vieille tradition de se trucider entre elles et demandé de l’aide sans en apporter aucune (comme quoi la pax romana était aussi un atout de Rome).
  • Rome contrôlait les mers : les marins carthaginois étaient d’abord des marchands. D’où la traversée des Alpes.
  • Carthage s’est toujours méfié de ses propres généraux : Hannibal n’a pas eu les renforts demandés.
  • Au contraire, Rome a puisé dans ses dernières réserves, démographiques mais aussi financières.

L’historien Giovanni Brizzi conclut que Rome est devenue un Empire lors de cette guerre : le traumatisme l’a poussée aux guerres préventives. Au contraire, Carthage victorieuse n’aurait pas eu la mentalité nécessaire pour créer un véritable empire intégrant ses alliés et anciens ennemis.

La Révolte des Taiping

Au milieu du XIXè siècle, la Chine déjà humiliée par les Guerres de l’Opium voit apparaître une insurrection menée par un illuminé se prétendant le frère cadet de Jésus-Christ. À la différence de la plupart des nombreuses insurrections paysannes chinoises, celle-ci s’étend jusque Nankin et fonde un quasi-État, basé sur le rejet du confucianisme déjà ébranlé par des mutations sociales, des idées d’inspiration communiste, l’égalité hommes-femmes (mais dans la séparation)... du moins en théorie.

Jusqu’à ce que la dynastie des Qing se reprenne, réforme l’armée avec le soutien occidental, et que les insurgés s’affaiblissent sous le poids de leurs contradictions, on comptera 20 à 25 millions de victimes (guerres, épidémie, anarchie...) : un tarif de guerre mondiale.

L’article conclut que les dirigeants chinois ont tiré des leçons différentes des Occidentaux de cette guerre : au lieu de libéraliser la religion, il faut écraser dans l’œuf toute secte un peu illuminée.

Alfred Liskow

Triste histoire que celle d’Alfred Liskow : en 1941, ce soldat et communiste allemand a déserté pour avertir l’URSS de l’attaque imminente. Contrairement à d’autres transfuges, il n’a pas été abattu sur le champ comme provocateur (Staline niait jusqu’à l’absurde tous les signaux indiquant une attaque imminente), mais a vite été utilisé par la propagande soviétique comme un « bon Allemand ».

Puis il disparaît : il n’avait plus sa place quand la propagande est devenue ouvertement patriotique et moins internationaliste, et il se serait fâché avec un influent exilé communiste étranger. On ne sait où il est mort, et les procès-verbaux de la Gestapo ou du NKVD, évidemment suspects de faire pression sur les témoins, ne permettent guère de faire la lumière sur sa personnalité.

Les Noirs dans l’armée américaine

Si les Noirs sont surreprésentés dans l’armée américaine actuelle, ils en ont souvent été exclus, en tout cas des troupes combattantes, jusqu’après la Seconde Guerre Mondiale. Les expériences de troupes noires ponctuelles mais continues, depuis les Guerres d’Indépendance et de Sécession, sont systématiquement limitées voire étouffées par un encadrement resté désespérément raciste.

Un des facteurs d’évolution : la présence des troupes noires pendant deux guerres dans une France sans doute raciste mais pas ségrégationniste et accueillante. Après bien des pressions politiques, l’égalité de traitement au sein de même unités ne remonte qu’au Vietnam. Ils restent sous-représentés parmi les officiers, même si Colin Powell a montré que le commandement suprême leur était accessible.

(Remarque personnelle : en général une puissance impériale ne se prive pas d’utiliser comme chair à canons ceux qu’elle voient comme sujets ou inférieurs, comme la France en 14-18 et ses troupes noires. Bizarrement les Américains ont longtemps refusé de toucher à cette réserve, préférant envoyer uniquement des Blancs à la boucherie. Le racisme est d’une bêtise crasse.)

jeudi 19 novembre 2015

Batteries & obsolescence programmée

Nous avons une tablette Asus (ME173X) dont la batterie semble donner des signes de faiblesse. Elle n’a pas deux ans, mais il semble que les batteries de mobiles et tablettes ne durent jamais plus longtemps... Tablet, by franklevel, openclipart.org

Une recherche sur Internet fait peur, certains la vendent 125 € (à comparer aux 150 € d’achat !).

Je téléphone à la FNAC : après tout ça avait été acheté chez eux... mais la garantie n’était d’un an (tiens, je croyais que c’était obligatoirement deux ans de nos jours). Découvrir le numéro du SAV sur leur site ne fut pas simple (j’ai échoué et  ; se plaindre ensuite sur « Donner votre avis » finit par une erreur de création de compte), mais je suis stupide de ne pas avoir demandé à Google plus tôt. Le monsieur au téléphone est incapable de m’aider, il faut que j’aille en magasin, en centre ville. Je n’ai que ça à faire.

On va tenter Darty et son SAV. Trouver le numéro est plus facile, mais le résultat encore plus pitoyable : après le robot qui me demande de dire « SAV » ou « tablette », un être humain me donne un numéro de téléphone où on pourra me dépanner, en 0892. « C’est pas surtaxé ? — Non non, c’est au tarif local. » Incompétence crasse, mépris du client qui pose une question pas triviale dont on veut se débarrasser pour diminuer sa durée moyenne d’appels, ou mensonge délibéré ? C’était bien du 2 francs la minute, tout ça pour arriver... au standard générique de Darty. J’ai laissé tomber. J’avais eu une meilleure expérience pour des pièces détachées d’aspirateur. Fnac et Darty vont fusionner, ça promet.

Sur le site d’Asus, il n’y a rien en terme de batterie, juste des tablettes neuves, des pochettes... à marge confortable. Je trouve tout de même un numéro de téléphone, et un être humain me renvoie vers trois sites différents : leur « shop » (inutile) ; un revendeur qui ne reconnaît pas la référence ; enfin un site suédois basique mais apparemment efficace, à des prix moins délirants (50 € avec port, tout de même). Par contre, ce n’est pas un site officiel, juste revendeur-partenaire (les marques se contrefichent donc des consommables, moins de deux ans après la vente), je n’ai pas de délai de livraison (le Remote stock indiqué est-il en Chine ? il est en tout cas chez Asus (qui produit donc mais ne vend pas ?), en délai « habituellement environ 3 semaines » répond-on à mon mail), les caractéristiques sont floues (combien de mAh ?). Bon courage en cas de problème pour les non-anglophones. Si la batterie est bien morte, je verrais avec eux.

Alex_Proimos, Sydney CC_BY_2.0 via Wikimedia et FlickrCela corrobore mon expérience précédente pour remplacer la batterie de mon vieux Galaxy Note de trois ans d’âge : un cauchemar aggravé par l’omniprésence des batteries de contrefaçon (voir aussi cet article de C’t). Il est urgent que les pièces détachées soient correctement disponibles dans les circuits classiques et sur les boutiques officielles des fabricants, et à des prix « normaux » : l’« obsolescence programmée » n’est peut-être pas délibérée, mais le système actuel la génère de fait. J’ai toujours été d’avis qu’allonger les durées de garantie (batterie comprise, quitte à l’échanger gratuitement) était le moyen le plus simple de rationaliser notre consommation d’électronique.

Ah oui : si on pouvait aussi rendre Amazon ou la Fnac en partie comptable de toutes les contrefaçons chinoises qui passent par leurs marketsplaces au mépris des lois de la consommation et de la fiscalité (TVA, taxe sur les déchets électroniques), on nettoierait pas mal le marché.

dimanche 1 novembre 2015

Les blagues de l’ex-RDA

J’ai eu la joie de constater que divers moteurs de recherches proposaient mon site dès la première page à propos d’un État : la République Démocratique Allemande[1]... pour une compilation de blagues !

Drapeau est-allemand

Pour les plus jeunes parmi nous, rappelons qu’il s’agissait de la partie de l’Allemagne occupée par les Soviétiques après la guerre, devenue une dictature communiste, frugale mais vivable tant qu’on se taisait, enfermant ses administrés derrière le fameux Mur de Berlin (qui les empêchait d’entrer à Berlin Ouest), jusqu’à 1989 et de nouvelles évasions massives[2] et des manifestations monstres, puis l’annexion en 1990 par le voisin de l’ouest. Pour une idée de l’ambiance, je conseille deux films connus : le glaçant La vie des autres et la comédie Goodbye Lenin!

DDR_Verwaltungsbezirke_farbig-427px-Wikimedia.svg.pngJ’ai vécu un an là-bas, quelques années après la Réunification qui n’avait pas encore effacé les différences. Je m’étais amusé à traduire en français certaines des blagues de l’époque communiste, publiées en recueils après 1989 aux début de la vague de l’Ostalgie. Certaines sont des transpositions locale de blagues universelles ; d’autres sont applicables à tout le bloc communiste ; certaines se fichent gentiment des dirigeants ; d’autres sont beaucoup plus grinçantes quand on connaît un peu le régime stalinien des débuts de la RDA, le flicage généralisé, le trucage des élections ; beaucoup détournent la langue de bois de l’époque. Beaucoup d’entre elles ne font plus rire, mais renseignent sur ce qui désespérait les gens de l’époque.

La collection complète est sur le « vieux site » [3]: sommaire, blagues d’après-guerre, des années 50, années 60, années 70, années 80, de 1989, d’après la Réunification. En prime : quelques blagues sur les Ladas, des voitures soviétiques, à la mode dans les années 80 et 90 (les blagues, pas les voitures, du moins de notre côté du Mur). Il faudrait que je relise et corrige pas mal de maladresses.

Quelques extraits :

Période stalinienne

Staline fait un discours à l’Académie Militaire de Moscou. Silence absolu dans l’auditoire.
Soudain quelqu’un éternue violemment dans l’assistance.
Staline s’interrompt : « Qui a éternué ? »
L’assistance est pétrifiée de peur. Personne ne répond. Tout le monde se voit déjà en Sibérie.
Staline demande alors à ceux du premier rang si l’un d’entre eux éternué. Aucun n’avoue. Staline les fait tous fusiller sur le champ.
Puis c’est au tour du deuxième rang.
Puis du troisième.
Soudain quelqu’un se lève et crie : « Camarade Staline, c’est moi qui ait éternué ! »
Alors Staline :
« À tes souhaits, Camarade ! »
Et il continue son discours.

Années 50

Ulbricht [Secrétaire Général du PC est-allemand de l’époque] convoque son ministre de la sûreté et lui demande :
« Deux et deux, ça fait combien ?
— Cinq, Camarade Président. »
Ulbricht sort un revolver et l’abat.
D’autres camarades, alertés par le bruit, arrivent aussitôt et s’étonnent :
« Mais pourquoi l’as-tu tué ??!!
— Il en savait trop ! »

...à rapprocher du 2+2=5 évoqué par George Orwell dans 1984, et sa conséquence :

Freedom is the freedom to say that two plus two make four. If that is granted, all else follows.

La liberté, c’est la la liberté de dire que deux et deux font quatre. Une fois cela accordé, tout le reste suit.

Années 60

— Pourquoi les Égyptiens ont-ils perdus contre les Israéliens pendant la Guerre des Six Jours ?
— Parce qu’ils ont suivi les conseils des Soviétiques, leurs alliés : d’abord laisser l’ennemi s’enfoncer profondément dans son territoire, puis attendre l’hiver.

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Deux policiers est-allemands, un vieux expérimenté et un jeune qui débute à peine, sont chargés de contrôler l’alcoolémie des automobilistes et autres usagers du bitume et des pavés. Une mobylette approche, elle fait des zigzags.
« En voilà un ! dit le jeune policier, qui veut l’arrêter.
— Mais non, laisse-le passer », dit le policier expérimenté.
Le jeune s’étonne mais obéit.
Une voiture alors arrive, qui va aussi en zigzags. Une deuxième fois, le policier expérimenté dit à l’impétueux jeune de ne pas l’arrêter.
Une autre voiture arrive. Le jeune la regarde à peine, mais le policier expérimenté bondit.
« Hé celui-là, faut l’arrêter, il est complètement fait !
— Comment le sais-tu ? demande le jeune, étonné. Il roule bien droit !
— Oui, mais sans éviter les trous dans la chaussée ! »

Il est vrai qu’après la chute du Mur et pendant toutes les années 90, les routes est-allemandes ont été un gigantesque chantier...

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Années 70

Un ange vient visiter l’ancien chef du parti tchécoslovaque Dubcek [destitué par les Russes après l’écrasement du printemps de Prague en 1968].
« Tu es un vrai communiste, Dubcek, et j’ai recu l’ordre de te récompenser. Tu as droit à trois vœux. »
Dubcek n’a pas besoin de réfléchir longtemps avant de répondre :
« D’abord je veux que l’armée chinoise vienne jusqu’en Tchécoslovaquie, l’occupe quelques jours, puis reparte.
— Et le second vœu ?
— La même chose !
— Et le troisième ?
— Encore la même chose !
— Tu es sûr d’avoir bien réfléchi ? demande l’ange un peu surpris.
— Certain. Comme ça les Chinois devront passer six fois à travers toute l’Union Soviétique ! »

Deux policiers arrêtent une Trabant qui a commis un excès de vitesse. Il y a dans la voiture un homme, sa femme et sa mère. Les flics demandent son permis au conducteur :
« Désolé, répond-il, je n’en ai pas.
— Ne l’écoutez pas, messieurs les policiers, interrompt sa femme, il est complètement saoul. »
La grand-mère : « Je savais qu’on aurait des problèmes dans une voiture volée ! »
Et le grand-père, dans le coffre : « On est déjà à l’Ouest ? »

Fernand Raynaud a aussi utilisé cette blague (premier sketch de cette vidéo), à la chute finale près.

— Quelle est la différence entre la RDA et l’ancien dieu grec de l’amour Cupidon ?
— Aucune. Tous les deux sont petits, nus, et armés.

30 ans de la RDA

Années 80

Les membres du syndicat polonais Solidarnozc sont divisés en deux tendances :
— les optimistes pensent qu’on va les flanquer dans un train et les envoyer au fin fond de la Sibérie ;
— les pessimistes pensent qu’ils devront y aller à pied.

Trois chirurgiens, un Américain, un Russe, un Allemand de l’Est se rencontrent :
« Chez nous en Amérique, nous avons dû un jour soigner les jambes broyées d’un accidenté, et on a si bien réussi qu’il est maintenant coureur de marathon de niveau international.
— Chez nous, dit le Russe, on a si bien soigné les mains écrasées d’un blessé qu’il a pu devenir un pianiste réputé.
— Chez nous, dit le chirurgien de RDA, il y a eu un grave accident de la route ; du blessé il ne restait que le cul, on a pu lui greffer ce qui restait de ses oreilles ; il est maintenant notre chef. »

— Pourquoi le capitalisme est-il au bord du gouffre ?
— Parce qu’il regarde le communisme qui est au fond.

Période de campagne électorale en RDA. Le secrétaire du Parti local arrive un jour devant la mairie de sa commune et voit plein de policiers.
« Que se passe-t-il ? demande-t-il à l’un d’eux, une manifestation ?
— Non. Mais on a volé quelque chose à la mairie.
— Et quoi ?
— Les résultats de l’élection de dimanche prochain. »

1989 : la chute du Mur

Honecker fait son dernier discours au congrès du Parti.
« Qui est votre mère ? demande-t-il.
— La RDA ! répond l’assistance.
— Et votre père ?
— Toi, cher Honecker !
— Et que voulez-vous devenir ?
— Orphelins ! »

Après la Réunification

— Après la chute du mur et la dissolution de la police politique, comment les agents de la Stasi [redoutable police politique] se sont-ils reconvertis ?
— Comme chauffeurs de taxis de nuit. Si, après une fête, vous êtes trop bourré pour dire où vous habitez, ils sortent votre fiche et vous ramènent chez vous.

Carte de la réunification, Wikimedia

Notes

[1] Un État disparu depuis plus longtemps que certains mes lecteurs majeurs n’existent, certes ; et c’est une des plus anciennes pages du site, ce qui n’est pas très motivant pour l’avenir de ce blog. Mais tout de même ça fait du bien à l’ego.

[2] À l’époque les Autrichiens et les Allemands ne se posaient pas la question de savoir si tous ces milliers d’Allemands de l’Est devaient être accueillis, et la mode était plutôt à la destruction des murs.

[3] L’apparence spartiate n’est pas qu’un hommage à l’ambiance de l’époque, mais à mes compétences en HTML des années 90 :-)

dimanche 18 octobre 2015

Les réseaux sociaux sans tracking : Shariff

Ce blog vient de fêter ses dix ans, mais Internet a évolué entre temps. Les blogs ne sont plus à la mode, comme les pages statiques et autres homepages ne l’étaient plus il y a une décennie [1]. « Le monde » a migré sur Facebook, Twitter, accessoirement Google + [2]. Ceux qui bloguent encore utilisent les boutons de Facebook & consorts avec un GROS effet pervers : le tracking des utilisateurs par lesdits services, y compris ceux qui ne repostent/retweetent pas les pages, puisque les boutons proviennent directement des serveurs des mastodontes américains.

En tant que webmestre je pourrais dire que je m’en fiche : je ne suis pas tracké. Et quand je surfe, Ghostery me masque ces boutons si je ne veux pas explicitement partager des choses... mais tout le monde ne l’utilise pas, et autant réduire le problème à la source.

Mon magazine allemand favori C’t s’est déjà attaqué au problème, d’abord avec des icônes à double clic, puis avec Shariff, que je viens d’installer ici. (Il doit exister des équivalents vu que ce n’est pas fondamentalement compliqué, par exemple Meddelare, que je n’ai pas testé). Je suis preneur de toute autre option.

Liens

Principe

Si j’ai bien compris, les boutons sociaux sont générés par un script qui tourne sur mon serveur, et les icônes proviennent de la police de caractère libre Font Awesome qui comprend les icônes des services suscités et bien d’autres. Les serveurs des nouveaux maîtres du monde ne savent donc pas que vous êtes venus ici, votre navigateur ne leur parle pas.

Si le visiteur clique pour partager par exemple la vérité sur la mort de Kennedy [3], alors seulement il y a communication entre son navigateur et celui de la NSA de Google ou concurrents.

Détails techniques divers

Intégration à une page web
  1. Télécharger les feuilles de style et les scripts Javascript sur Github. En fait, il y a deux versions, je préfère la « complète », ce qui ne fait que deux fichiers à déposer sur son serveur web.
  2. La page du projet donne un exemple propre, mais le pavé suivant suffit, inséré à un endroit intelligemment choisi de la page et en adaptant les deux chemins :
 <link href="/scripts/shariff/shariff.complete.css" rel="stylesheet">
 <div class="shariff" 
   data-lang=fr 
   data-background-image=none data-orientation=vertical 
   data-theme=standard
   data-services="[&quot;facebook&quot;,&quot;googleplus&quot;,&quot;twitter&quot;]"
 ></div>
 <script src="/scripts/shariff/shariff.complete.js"></script>

C’est l’emplacement du script qui indique l’emplacement effectif.

On pourrait changer la langue (le défaut est l’allemand :-), le thème, les services (comme LinkedIn ou le mail) ; voir la page du projet.

Intégration à Dotcleår

Cela dépend du thème. J’utilise Ductile et le code ci-dessus, inséré dans _sidebar.html, entre la première et le deuxième ligne, fonctionne. J’ai un problème esthétique (le background-image pointant vers l’image du carré gris) mais je ne m’y connais pas vraiment en CSS et je n’ai pas envie de hacker le code de Dotcleår. C’est bien les CMS mais jamais assez flexible.

Plugin Wordpress

Il y en a un, je n’ai pas testé : https://wordpress.org/plugins/shariff/

Récupérer Font Awesome

Il est un peu paradoxal de se débarrasser d’un suivi par Facebook pour le remplacer par celui de l’éditeur de la police FontAwesome (moins pérenne également). Les commentaires de la page de Shariff suggère de télécharger la police sur son serveur et, dans shariff.complete.css, de remplacer les URL du style https://netdna.bootstrapcdn.com/font-awesome/4.3.0/fonts/fontawesome-webfont.eot?v=4.3.0 par /fonts/font-awesome/fonts/fontawesome-webfont.eot.

Le problème ne se pose pas si on utilise la version réduite sharif.min.css qui suppose que l’on utilise déjà cette police, je n’ai pas testé.

Décompte des partages

La seconde étape consistera à afficher le nombre de partage (pour le moment je vais me passer de n’afficher que des zéros), que ne connaissent que Google & consorts. Pour éviter que le simple affichage ne rende le visiteur à nouveau visible à leurs grandes oreilles, il va falloir ajouter un script côté serveur qui fera l’interrogation, et seul l’IP du site sera enregistré par la NSA à la place de toutes celles des lecteurs. Il y a des versions en Node.js, perl, PHP, Java. On va voir.

Tracking or not tracking

Ce genre de technique ne supprime pas une autre source de flicage des utilisateurs : celle par les créateurs du site. J’utilise Piwik (et vous ai posé un cookie par la même occasion) pour suivre en gros le trafic, mais vous devez me croire sur parole si je vous dis que je n’en fait rien que des graphiques agrégés ou une liste des mots clés qui mènent ici. Même avec AdblockPlus, uBlock Origin, Ghostery, le Do-Not-Track activé chez tout le monde, je peux toujours explorer mes logs Apache. Je n’ai pas encore comparé les résultats de Piwik et AWstats...

Notes

[1] Je rappelle que le site statique existe toujours, un peu mis à jour depuis les années 90.

[2] Uniquement des gens intéressants pour Google + apparemment.

[3] Oui, c’est du racolage.

dimanche 4 octobre 2015

« Frontières d’acier — Histoire de la fortification permanente en Lorraine et en Alsace 1871-1945 » de Michaël Séramour

Je ne pensais pas un jour acheter un livre de poliorcétique, mais je résiste parfois difficilement aux impulsions chez mon libraire favori. Frontieres_d_acier.jpg

Le sujet est simple et compliqué à la fois : les fortifications à la frontière franco-allemandes de 1870 jusqu’à après la Seconde Guerre Mondiale. La ligne Maginot vient à l’esprit, mais aussi les forts de Verdun ou en face ceux de Metz... construits alors qu’elle était allemande. Certaines installations ont donc servi deux camps : les Allemands se sont aussi cassé les dents sur certaines parties de la ligne Maginot en juin 1940, qu’ils ont utilisé pour ralentir notablement les Américains à l’automne 1944 !

Les premiers chapitres traitent de l’évolution de ces forts. Les villes fortifiées à la Vauban étant dépassées, les fortifications éclatées assez éloignées des centres urbains deviennent à la mode, comme autour de Metz ou tout autour de Strasbourg. En France, cet ensemble est désigné sous le nom de Séré de Rivières. L’artillerie progressant à pas de géants après 1870 et la Première Guerre Mondiale, l’obsolescence est rapide : si les premiers ensembles ont de beaux frontons en pierre, par la suite les forts s’éloignent, se couvrent de béton, les communications s’enterrent, les tourelles se fondent dans le paysage, se terrent derrière de profondes meurtrières, voire s’éclipsent : Tourelle de 75R - Fort d'Uxegney près d’Épinal - Photo Thomas Bresson, via Wikimedia Commons Tourelle de 75R - Fort d’Uxegney près d’Épinal - Photo Thomas Bresson sur Wikipédia Commons Plan de manoeuvre de la tourelle de 75 mm du bloc 3 à Schoenenbourg - Association des Amis de la Ligne Maginot (AALMA) * CC BY-SA 2.0 fr, via Wikimedia Commons Plan de manoeuvre de la tourelle de 75 mm du bloc 3 à Schoenenbourg - Association des Amis de la Ligne Maginot (AALMA) * CC BY-SA 2.0 fr, via Wikimedia Commons

Les désastres du début de la Première Guerre Mondiale semblent montrer l’inutilité de ces fortifications. L’auteur s’insurge : les Allemands sont passés par la Belgique justement à cause des forts entre Verdun et Belfort, et Verdun notamment a fixé de gros effectifs allemands pendant la bataille de la Marne. Le haut commandement français dégarnit pourtant ces bastions « inutiles » en hommes et en canons dont le manque se fait cruellement sentir ailleurs... ce qui facilite l’offensive allemande de 1916 sur Verdun. Les fortifications tiennent pourtant durablement quand elles sont bien équipées, et le coût pour l’assaillant en obus est délirant par rapport aux pertes (humaines) infligées au défenseur. La guerre de mouvements reprend en 1918, mais les forts allemands de Metz n’ont guère l’occasion de montrer leur efficacité avant l’armistice.

La France de l’entre-deux guerres, démographiquement exsangue, voit dans la ligne Maginot une protection efficace. Plus encore que pour les fortifications de 1914, tout est enterré ; les forts sont reliés par des tunnels et se soutiennent entre eux. Cette ligne, surtout, rompt avec le principe des grandes places, et court sur tout la frontière... sauf devant la Belgique [1]. La France vise le long terme : abritée derrière la ligne, il faut continuer le réarmement et laisser agir le blocus envers l’Allemagne, et n’attaquer que plus tard. Les généraux allemands aussi s’attendent à une guerre longue : le blitzkrieg, « acte de désespoir du niveau opérationnel pour sortir d’une situation désespérée au niveau stratégique », fruit du bluff de l’audace de bons généraux, monté en épingle par la propagande, se casse les dents sur la ligne Maginot quand la Wehrmacht l’attaque de front. Globalement, les forts ont tenu malgré un déluge de feu — certains sacrifiés pour préserver le symbole d’un mur infranchissable alors que les Allemands l’avaient déjà contourné. À l’armistice, trahison : les équipages invaincus partent en captivité, exigence allemande contre la menace d’occuper Lyon.

Là encore, la ligne Maginot a rempli sa mission, puisque l’agresseur a dû la contourner — conformément aux plans français. Au sud, la partie alpine de la ligne (non traitée ici) a bloqué toute progression italienne.

Quand Patton arrive sur la Moselle en 1944, il n’imagine pas que les fortifications de Metz (certains morceaux datent d’avant 1870 !) et d’autres parties de la ligne Maginot tenues par les Allemands vont lui poser un gros problème. Il faut plusieurs semaines, de nombreux morts et le recul du front en d’autres endroits pour que Metz tombe. Pendant ce temps, la Wehrmacht se replie en bon ordre. Là encore, les fortifications jouent leur rôle.

L’armée française conserve ce qui reste de ligne Maginot encore quelques années après la Seconde Guerre Mondiale, jusqu’à ce que la bombe atomique la rende inutile. Puis s’ensuit le démantèlement d’une grande partie des installations (vente aux enchères, ensevelissement, retour à la nature des abords...). Aujourd’hui, grâce aux associations locales, de bonnes parties peuvent encore se visiter. On en croise encore bien des fragments dans la campagne alsacienne quand on sait où chercher, et j’ai bien l’intention de visiter assez vite la forteresse allemande de Mutzig, celle de Metz, ou le fort de Schoenenbourg.

Note

[1] Les Belges ayant déclaré leur neutralité en 1936, un peu tard pour prolonger la ligne.

samedi 5 septembre 2015

P*tain, dix ans !

Image Openclipart Le temps passe à une vitesse dingue : il y a dix ans, oui dix (10, soit deux lustres), je lançais ce blog.

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dimanche 23 août 2015

« Retouchez vos photos pas à pas » d’Anne-Laure Jacquart

Que celui qui pense que ses photos brutes de jpeg, même issues d’un réflex ou autres appareil coûteux, reproduisent fidèlement ses impressions à la prise de vue lève le doigt : il n’a pas appris à repérer tout ce qui cloche dans le contraste ou la couleur [1]. J’avais longtemps dis que je ne me lancerai pas là-dedans (en partie par manque de temps), mais j’ai fini par céder devant l’évidence [2]. Pour les photos un tant soit peu importantes, il faudra développer, de préférence à partir d’un fichier RAW — je le fais de manière quasi-systématique à présent.

Retouchez_vos_photos_pas_a_pas_AL_Jacquard.jpgPour une personne au sens artistique aussi abyssal inexistant atrophié embryonnaire que le mien, il fallait un bouquin clair, avec juste ce qu’il faut de théorie, plein d’exemples et de comparatifs avant/après, et qui me prenne par la main.

Et c’est exactement ce que fait Anne-Laure Jacquart : elle reprend tous les concepts (densité, contraste, teinte, saturation, les tons intermédiaires, etc.) à la base, ce qui n’est pas du luxe. Elle ne se limite pas à la technique, et part bien de l’intention recherchée avant de faire joujou avec les curseurs (et torpille le mythe de la photo brute et objective).

Une fois le but et le principe posés, elle explique posément au béotien comment gérer le contraste ou les couleurs avec les réglettes ou les courbes selon le logiciel et l’envie. C’est d’ailleurs ainsi que l’on découvre les limites de son outil habituel, quelque part ça fait plaisir.

Pour ne rien gâter, et c’est même un des points forts du livre, il n’est pas question uniquement du classique et dispendieux mammouth du secteur, Lightroom. Sont abordés quelques concurrents, y compris gratuits comme Pixlr, voire libres comme Rawtherapee ou Darktable, simples (Picasa, Snapseed...) comme disproportionnés (Photoshop, Gimp [3]) [4].

Une limite : il est sujet uniquement des modifications concernant toute l’image (contraste, balance des blancs...), pas de retouche. On saura comment affadir la couleur d’un couleur élément parasite voyant, pas comment le détourer pour le remplacer par autre chose. Il fallait bien s’arrêter quelque part, et pour ma part je n’avais jamais eu l’intention d’entrer sur ce territoire. Manquent également quelques pages sur la netteté (l’œil sera plus vite attiré par un beau rocher torturé s’il est très net, tandis qu’on évitera de forcer le microcontraste sur les pores de la peau d’un portrait de bébé).

Mais le but est atteint : donner envie de se lancer dans la retouche d’image et avoir quelques résultats encourageants. Une fois ces bases établies, j’ai moins hésité à jeter un coup d’œil aux autres modules plus ou moins dispensables des divers logiciels.

Quelques tics de langage sont passé à travers la relecture et deviennent vite crispants, notamment « sublimer » et « subtil ». Dommage.

Bref, un bon achat pour démarrer dans la retouche de ses photos. Pour acheter, préférer le site de l’éditeur, Eyrolles. Si vous hésitez, voir les extrait 1 et extrait 2 en ligne.

Anne-Laure Jacquart a commis deux autres livres du même tonneau : Photographier au quotidien et Composez, réglez, déclenchez !, à présent tout en haut de ma liste de vœux.

SXB-MAR-20140909_070719-b3-sml.jpgPour l’exemple, suivent ci-dessous quelques clichés issus de mon passage dans le Périgord au printemps dernier, avant et après retravail du RAW. Le recadrage ou la correction de l’horizon peut s’effectuer avec un Jpeg, mais la reprise des contre-jours, l’augmentation du contraste, la modification de la balance, le passage en noir et blanc... ne se font réellement bien qu’en RAW, même si la photo ci-contre est un jpeg de mon smartphone traité avec Darktable. Mon matériel n’a rien de mirifique (un vieux mais suffisant Canon 500D, un 17-50 mm Sigma pas trop ruineux, occasionnellement un filtre polarisant pour faire péter les bleus du ciel), et je n’ai pas fait grand-chose dans ce qui suit, et juste avec DPP.

  • Au parc du Thot (à faire avant Lascaux : acheter le billet couplé au Thot, histoire d’éviter la queue pour la grotte à Montignac) :

L’original n’est pas si mal: 20150427_1256-IMG_0019-orig.JPG mais je préfère avec un noir et blanc au contraste poussé : 20150427_1256-IMG_0019A.JPG

Il y a par défaut un contre-jour : 20150428_1114-IMG_0002-orig.JPG J’ai tenté une version un peu décontrastée et légèrement saturée : 20150428_1114-IMG_0002-flashy.JPG et puis une version à l’ancienne : 20150428_1114-IMG_0002-NB-sépia.JPG

  • Encore Castelnaud :

Direct de boîtier : 20150428_1257-IMG_0115-orig.JPG Un rien plus lumineux et saturé : 20150428_1257-IMG_0115.JPG

  • Rocamadour :

J’avais au départ un paysage sans saveur : 20150430_1559-IMG_0120-orig.JPG que j’ai recadré et (trop ?) saturé : 20150430_1559-IMG_0120.JPG

  • Sur le chemin d’accès à Rocamadour :

L’original est sans contraste : 20150430_1727-IMG_0150-orig.JPG C’est mieux avec juste un peu plus de lumière et un changement de la balance de blancs : 20150430_1727-IMG_0150.JPG

Pas encore de quoi oser me montrer sur Flickr, mais on y travaille. Le problème devient celui du temps à consacrer à la retouche.

Notes

[1] Je suis allé à la médiathèque et lu tous les Réponses Photo et Chasseur d’images des deux dernières années. Après ça , impossible de regarder une photo amateur sans avoir envie de la recadrer, de modifier la mise au point ou de la passer en noir & blanc.

[2] Marrant : Alias aussi, que je suivais au départ juste pour ses conseils en musique bruyante.

[3] Gimp ne sort pas grandi de ces indirectes comparaison. Son interface le dessert, mais il est vrai qu’il n’est pas dédié au développement/retouche.

[4] Il y a un grand débat avec moi-même pour le choix de mon développeur entre ces deux-là et DPP, l’outil livré avec mon Canon. Ce dernier a le mérite de la simplicité pour un débutant dans le RAW comme moi et m’a déjà bien servi, mais est finalement assez limité. L’interface de Rawtherapee manque de simplicité et me submerge un peu, même si je commence à y prendre mes repères. Je redonne actuellement sa chance à Darktable, à l’interface plus sobre et consistante. Darktable n’existe pas encore pour Windows, mais cela n’est pas un problème quand on ne possède sous cet OS que des portables dont l’écran ne se prête pas à la retouche, ni en taille ni en couleurs. Ces outils se complètent, DPP ayant l’avantage de la simplicité et de la rapidité pour l’essentiel du boulot, mais c’est peut-être une question d’habitude des deux autres. Le plus rageant est de ne pouvoir commencer un traitement avec l’un pour le terminer avec l’autre : le paramétrage n’est pas repris d’un logiciel à l’autre.

dimanche 12 juillet 2015

« Pour la Science » de juillet 2015 : l’ère des méduses

Comme d’habitude, l’italique est personnel & subjectif.

Gélification marine

pls_0453_couv_200.jpgLes méduses flottent dans les océans depuis plus d’un demi-milliard d’années, et les reconquièrent grâce à notre incurie : surpêche des poissons et même du krill (leurs compétiteurs) ; hausse de la température marine ; déchets, insecticides, hormones féminines et perturbateurs endocriniens dans nos rejets qui bloquent la reproduction des espèces sexuées ennemies... Leurs prédateurs disparaissent, et elles pullulent, avec un impact écologique désastreux : elles se goinfrent de plancton, ont peu de prédateurs et bouchent même les fanons des baleines. Ajoutons l’impact économique et le danger des espèces venimeuses sinon mortelles.

Leur résistance fascine les scientifiques (certaines savent rajeunir !) et leur étude n’en est qu’au début. On vient juste de découvrir que leurs polypes adorent coloniser le polystyrène que nous balançons dans l’océan.

Seule bonne nouvelle : certaines espèces se mangent. (On assaisonnera ça avec des insectes, probablement les derniers animaux sur terre.). Elles sont aussi très photogéniques.

IceCube

Les médias ne parlent pas assez des projets de Big Science qui font rêver. Le boson de Higgs est passé probablement à des kilomètres au-dessus de la tête du pékin moyen. D’accord il y a eu Rosetta/Philae sur une lointaine comète, et bientôt New Horizons près de l’encore plus lointaine Pluton. Par contre il y a beaucoup plus proche et loin à la fois :

Le projet IceCube semble délirant à première vue : un détecteur d’un kilomètre cube dans la glace du Pôle Sud ! Pourquoi au Pôle Sud ? Parce qu’il fallait un énorme volume d’eau ou de de glace, et qu’un glacier de deux kilomètres d’épaisseur est l’écrin idéal pour des centaines de profonds puits au fond desquels on a posé des détecteurs.

Par contre, le but de ce monstre ne va pas provoquer de fascination chez le contribuable moyen...

IceCube chercher à détecter des neutrinos et à en déterminer la saveur et la provenance (solaire ou exotique). Les premiers résultats tombent...

Traitement massif et faux positifs

Les faux positifs rendent inefficaces le traitement massif des données que nos gouvernements aiment tant : un algorithme fiable à 99% trouverait immédiatement 600 000 suspect en France, tandis que le nombre de personnes à surveiller est estimé à 3000 : 99,5% des suspects seront donc innocents — une quasi-certitude.

Les services de sécurité connaissaient déjà certains qui sont réellement passés à l’action (frères Kouachi entre autres), ils feraient donc mieux de se concentrer sur l’exploitation des données disponibles que de se noyer dans les faux positifs.

Ce qui ne dispense pas de mettre en place des autorités de contrôle efficaces et de demander des comptes (accountability) à ceux dotés du pouvoir de tout savoir sur quelqu’un. En France, les moyens matériels de contrôle (nombre de postes) sont dérisoires.

Gluten

Selon Christian Rémésy, l’allergie au gluten regroupe un peut tout et n’importe quoi. La maladie cœliaque touche bien moins d’un pour cent de la population, et quelques pour cent sont devenus hypersensibles (leur intestin ne filtre plus les molécules longues). Pourquoi ? La paroi intestinale est fragilisée par la nourriture raffinée, les graisses, le manque de fibres. La farine du pain favorise la levée de la pâte, avec des molécules plus longues et moins digestes. Le levain, qui favorisait une fermentation acide qui casse les molécules de gluten, a été remplacé par la levure. La fermentation du pain se fait à présent à froid.

Bref : mangeons moins de sucres et de graisse animales et plus de végétaux, et réformons l’industrie alimentaire pour que la valeur nutritive passe d’abord. Bon courage.

Divers

  • On peut lutter contre sexisme et racisme en réactivant des associations anti-préjugés pendant le sommeil. Un exemple de manipulation inconsciente...
  • Les bactéries sur notre peau, généralement inoffensives, peuvent devenir pathogènes si nous émettons les mauvais signaux (stress, sueur et peptides). S’attaquer à la communication entre peau et bactérie évite de dégainer les antiseptiques.
  • Des Français ont enfin découvert un peptide qui favorise vraiment la croissance des cheveux. Commercialisation en 2016. Si ce n’était pas une pub déguisée.
  • Ce n’est pas une surprise, mais les neurosciences le confirment : nous sommes attirés par les événements inattendus, bref par les catastrophes. Un quotidien russe a tenté de ne parler que de choses positives pendant une journée : -70% de visiteurs.
  • Il y a un demi-milliard d’années, des océans devenus soudain transparents auraient mené à l’apparition de la vision, de la chasse, des carapaces, bref à l’explosion cambrienne. Un article tente le parallèle avec notre société où le secret disparaît, où l’information devient transparente. Le parallèle est osé, nous verrons si les leurres de fausse information (l’encre de la seiche) et la diversification massive des types d’organisation se produisent. Si le parallèle tient, les systèmes gouvernementaux figurent tout en haut de la liste des espèces en voie de disparition.
  • Requête de Didier Nordon énervé par la complétion automatique de son traitement de texte :

« Chers inventeurs, lorsque vous concevez un objet, enseignez-lui qu’être intelligent ne consiste pas à toujours savoir mieux que les autres, et ne l’autorise pas à leur couper la parole sous prétexte qu’il est plus rapide. Prévenez-le que quand un utilisateur fait un choix étrange, ce n’est pas forcément une ineptie ou une étourderie de sa part. S’il vous plaît, ne lancez pas sur le marché un objet intelligent tant que vous n’êtes pas sûrs qu’il a compris et retenu ces leçons. Merci d’avance. »

(À méditer en cette période d’apparition des voitures autonomes et drones tueurs...)

jeudi 9 juillet 2015

« Pour la Science » de juin 2015 : géométrie aléatoire, mémordinateurs, néoténie et centrales solaires orbitales

Petit billet en vitesse sur ce numéro : pls_0452_couv_200.jpg

Géométrie aléatoire

Après la géométrie euclidienne, après les espaces courbes, voici la géométrie aléatoire, c’est-à-dire où la distance entre deux points quelconques est aléatoire. Les physiciens en ont besoin pour les théories quantiques de la gravitation, un sujet de recherche depuis nombre d’années.

Désolé, pas lu, trop aride.

Néoténie

La théorie de la néoténie humaine n’est pas nouvelle : l’homme est un singe qui n’est pas devenu adulte, voire est resté un fœtus. Cela explique nombre de nos caractéristiques anatomiques (nudité, taille et position du crâne notamment), mais aussi comportementales. Aucune autre espèce n’a un tel degré d’adaptation, ni ne joue encore à l’âge adulte (j’ajouterais : à part le chien, qui se comporte comme un louveteau).

L’homme recherche du ludique partout, y compris en science, en art ou en sexualité. Plus dramatique : aussi dans la guerre et la cruauté. Notre plasticité nous force aussi à réfléchir à ce qu’est la morale.

De plus nous prolongeons cette néoténie, que ce soit par le rasage ou nos rituels sociaux. (Je remarque aussi que plus l’espérance de vie s’allonge, plus la jeunesse se prolonge : un adulescent occidental de trente ans ne se comporte pas comme un paysan d’un pays pauvre marié à quinze ans.)

Mémordinateurs

La méminformatique propose de rassembler dans les mêmes composants la mémoire et la capacité de calcul, à un très bas niveau (les mémristors, mémcapacité, méminductances, tous à effet mémoire). De gros progrès en capacité de calcul sont à attendre, sans investissement important (la finesse de gravure ne change pas et on garde les usines actuelles, alors que leur coût devient le facteur limitant de l’évolution des processeurs).

(Les concepteurs de compilateurs vont donc s’amuser. Par contre, vu le mal qu’a déjà à s’imposer le parallélisme dans l’informatique actuelle, je pense que nous allons rester encore bloqués longtemps avec la bonne vieille architecture processeur/mémoire séparés.)

Dans la tête de Néandertal

Un article détaille les différences cérébrales entre notre cousin/ancêtre et Homo sapiens et ne relève aucune lacune majeure par rapport à ce dernier.

L’explication de l‘extinction (après des centaines de milliers d’années d’existence tout de même) serait plutôt à rechercher dans une population plus réduite et fragmentée, moins ouverte aux innovations que l’homme moderne.

Divers

  • Pas mal d’heures de calcul sur superordinateur à partir des équations décrivant les interactions entre particules élémentaires ont permis de calculer les 0,14% de différence de masse entre proton et neutron, en accord avec l’expérience. Un beau succès de la chromodynamique quantique.
  • Le moustique tigre (vecteur de la chikungunya) se répand rapidement en France. On le rencontre déjà vers Bordeaux et la vallée du Rhône. (Super...)
  • Gilles Dowek analyse nos élections en terme d’information : un vote entre huit candidats, c’est huit bits d’information. Les technologies actuelles permettent sans doute de faire bien mieux et il imagine quelques formes politiques originales.
  • La forme des nids des termites dérive directement de leurs gènes. Plus étonnamment, c’est aussi le cas pour des mammifères comme les souris sylvestres. : les enfants ont des terriers de forme intermédiaire entre ceux des parents. (Et quelles formes de notre société sont-elles dominées ainsi par quelques gènes chez nous, sans que nous en ayons la moindre conscience ?)
  • La Jaxa prévoit de créer des centrales solaires orbitales, et d’envoyer l’énergie sur Terre via des micro-ondes (non absorbées par l’atmosphère). La puissance arrivant au sol pourrait être dangereuse, et les antennes et la zone interdite feraient plus d’un kilomètre. Pour le moment les Japonais transmettent quelques kilowatts sur des centaines de mètres, mais prévoient une exploitation commerciale en 2040. [1]
  • Parmi les réflexions du mois de Didier Nordon : dans une discussion, une objection pertinente peut tomber à plat car le débateur y aura peut-être pensé. Un argument hors sujet a plus de chances de toucher : « mais ça n’a rien à voir ! » donne l’impression d’être sur la défensive et en état de faiblesse. (Une technique abondamment employée par certains, et qui atomisera n’importe quel ingénieur ou personne logique pensant qu’elle peut gagner une discussion en ayant raison.)

Note

[1] Coïncidence : je viens de relire Le dormeur s’éveillera-t-il ? de Philippe Curval, écrit à la fin des années 70, décrivant un monde où les écolos et autres gauchistes typiques de l’époque ont mené la civilisation européenne au refus de la technologie, au retour à la campagne massif, et à l’autodestruction. Lesdits écolos avaient notamment comme ennemi les centrales solaires orbitales, potentiellement mortelles et centralisées, et voient, à la fin du livre, les centrales nucléaires comme une source d’énergie plus sûre et facilement décentralisable !

dimanche 5 juillet 2015

De Saturne à ma rétine sans intermédiaire

J’ai vu les anneaux de Saturne directement, sans intermédiaire. Des photons se sont tapés trois heures-lumières depuis la surface du soleil jusque ma rétine via Saturne, ses anneaux et le miroir de mon télescope, et tout ça pour mon plaisir esthétique à moi [1].

saturn.gif Rien à voir évidemment avec les images des sondes Voyager comme ci-contre, juste de quoi comprendre pourquoi Galilée pensait que cette planète avait des « oreilles » il y a quatre siècles presque tout ronds [2].

Avant-hier soir, comme il était hors de question de se coucher avant une heure avancée vue la chaleur, j’ai eu le plaisir de mettre réellement en fonction mon télescope tout neuf sur ma terrasse toute neuve. Dans mon environnement saturé de pollution lumineuse et à la ligne d’horizon très encombrée de bâtiments, il n’y avait pas beaucoup de cibles possibles, mais les plus impressionnantes restaient disponibles : la Lune, avec ses cratères finement découpés, et Saturne.

Je pointe encore l’appareil au feeling et à la lunette d’approche, il va falloir que je me joigne à un club astronomique pour espérer pouvoir le régler un jour sur des cibles moins évidentes que Véga, Saturne ou la Lune. Et que j’installe la monture équatoriale pour que l’étoile péniblement repérée ne quitte pas le champ avant que toute la famille ait pu l’admirer. Et que j’installe l’appareil photo dessus. Et que j’aille un soir au fond des Vosges admirer la Voie Lactée. [3]

Un grand merci à Google Sky Map au passage.

Notes

[1] Explication assez égocentrique de l’existence de l’univers, mais basta, il y a forcément une part de cela dans tout émerveillement scientifique.

[2] Et avec une lunette bricolée Dieu sait comment, quand mon télescope est une petite merveille de précision et d’ingénierie : franchement j’admire ce qu’arrivaient à faire les Anciens.

[3] Comme si je n’avais que ça à faire. Mais un rêve de gosse a priorité sur le reste.

mercredi 20 mai 2015

Dossier Pour la Science n°82 (janvier 2014) : L’évolution des langues

Très instructif ce numéro (qui n’est bien sûr plus en kiosque). Je vais me faire violence pour le résumer brièvement :

Recherche

pls_dossiers_82_langues.jpgLa recherche porte sur les modèles d’organisation communs, à grand renfort de concepts mathématiques : statistiques, réseaux, connectivité..., parallèlement à l’étude des formes rudimentaires : celles des enfants, celles des robots devant développer eux-mêmes une langue de communication.

Et l’on croise volontiers les résultats avec la génétique pour retracer des migrations sur tous les continents.

Le basque, langue des premiers Européens

Un chercheur allemand pose que le vascon (ancêtre du basque) serait la première langue d’Europe : on retrouve ses racines dans la toponomie (noms de lieux et fleuves) du Maroc aux pays baltes, en passant par Munich et toutes les vallées en aran d’Europe’. Appuyé entre autres par la génétique, Theo Vennemann suppose que les peuples réfugiés près des Pyrénées pendant la dernière glaciation ont recolonisé l’Europe ; puis les envahisseurs indo-européens ont conservé ces noms.

Le système numérique de base vingt serait aussi d’origine vasconne, et ses dernières traces (« quatre-vingt », Quinze-Vingts...) nous ont été léguées par les Gaulois.

Cette théorie ne fait pas l’unanimité mais attire l’attention sur les interactions entre les premières langues d’Europe.

L’invasion indo-européenne

Nos langues indo-européennes nous sont-elles parvenues par des cavaliers d’Asie Centrale il y a 6000 ans ou des agriculteurs d’Anatolie il y a 8000 ans ? Le débat n’est pas tranché ; la génétique s’en mêle, ainsi que des calculs pour dater les divergences des langues européennes, vers -8700 — trop tôt pour l’hypothèse des cavaliers, mais dans la période de l’arrivée de l’agriculture en Europe. Les contre-exemples abondent cependant (linéaire A crétois...) et « dans ce domaine, les hypothèses les plus simples ne sont pas forcément les meilleures ».

Créoles & pidgins

Langues parmi les plus récentes, les créoles se rencontrent partout et mélangent la « langue source » d’un colonisateur ou esclavagiste (en général européen, souvent français, exceptionnellement arabe) avec des principes grammaticaux différents : les créoles ressemblent plus à d’autres créoles qu’à leurs langues sources. Les créoles deviennent des langues maternelles, au contraire des pidgins (qui peuvent évoluer en créoles).

L’anglais, le yiddish ou le métchif sont des « langues mixtes », issues du mélange d’autres langues de manière continue sur plusieurs générations, et non des créoles.

Selon la théorie du « bioprogramme », les créoles se ressemblent car ils sont revenus à un dénominateur commun de toutes les langues, utilisé de manière innée par la première génération née dans cette langue. Cette théorie perd du terrain face aux théories « substratives », où les adultes tiennent le rôle principal : non guidés dans leur apprentissage de la langue source, ils utilisent un peu les mêmes stratégies pour en saisir une partie de la grammaire, expliquant les ressemblances.

Nombre de créoles sont en danger, notamment sous l’influence de la langue « standard ».

Création des langues de nos jours

Rares sont les exemples de création de langue sans influence d’une langue originelle, mais il peut suffire d’une poignée de personnes. En Israël, un village comporte un nombre important de sourds à cause d’une anomalie génétique courante : ils ont créé leur langue. Au Nicaragua à la fin des années 70, de jeunes sourds jusque là isolés ont été regroupés dans une école : ils ont spontanément créé une langue des signes commune, observés par des linguistes.

Ces derniers ont remarqué que l’ordre des mots se fige vite, et il n’est pas simplement transposé de la langue parlé voisine, mais plutôt en sujet-objet-verbe, comme dans la plupart des langues : pourquoi ? Serait-il un ordre « naturel » ?

Langues de cinéma

J.R.R. Tolkien a créé les langues artificielles les plus connues (notamment, mais pas seulement, les langues elfiques sindarin et quenya). D’autres exemples très fouillés en cinéma ou littérature :

  • le klingon dans Star Trek ;
  • le kobaïen du groupe Magma ;
  • le dothraki de Game of Thrones ;
  • le na’Vi dans Avatar ;
  • le langage schtroumpf !

L’évolution et l’extinction des langues

  • Le débit en syllabes varie fortement entre des extrêmes comme le japonais ou l’espagnol d’une part, et l’anglais, l’allemand ou le chinois d’autre part. Mais le débit en information reste constant !
  • La moitié des 6000 langues du monde vont disparaître avant 2100, car l’énorme majorité n’est parlé que par quelques locuteurs. Seule solution : le multilinguisme. Les enfants ne doivent pas être poussés (y compris par leurs parents !) à abandonner leur langue d’origine pour de simples raisons « utilitaires ».
  • Non, le SMS n’est pas un danger pour le français, car il correspond à des usages bien précis.

dimanche 19 avril 2015

“The sleepwalkers — How Europe went to war in 1914” (« Les somnambules — Eté 1914 : Comment l’Europe a marché vers la guerre ») de Christopher Clark

The outbreak of the war was a tragedy, not a crime.
Le déclenchement de la guerre fut une tragédie, pas un crime.

Christophe Clark,
The Sleepwalkers, Conclusion, p. 561

L’Europe s’est suicidée sans que personne veuille vraiment la guerre : c’est la tragédie de la Première Guerre Mondiale, et une leçon pour le futur. Certaines causes résonnent encore au XXIè siècle.

the_sleepwalkers.jpg

La séquence d’introduction porte déjà la violence des conséquences lointaines (oui, le titre français est trompeur : Christopher Clark commence bien plus tôt que l’été 1914). En Serbie en 1903, des officiers ultranationalistes assassinent sauvagement le roi Alexandre et sa femme. D’après la description de Clark, ce souverain n’était pas très sympathique, mais les tueurs ne le sont pas plus. Cette clique militaire régicide, notamment un certain colonel Apis, va acquérir une grande influence en Serbie dans les années suivantes, et de manière à peu près autonome semer le trouble dans la Bosnie-Herzégovine voisine (partiellement serbe mais annexée par l’Autriche), puis organiser l’assassinat de François-Ferdinand, l’allumette qui embrasera le continent.

Toute cette partie sur la politique serbe, le nationalisme intense, le déni par exemple de l’existence même de Slaves non Serbes en Bosnie et Croatie, les exactions pendant la conquête serbe de la Macédoine en 1912-13... rappellent furieusement ce qui s’est passé dans les années 1990 en Yougoslavie ; jusqu’au rôle de la Russie, ange gardien autoproclamé des Slaves des Balkans ; jusqu’au conflit est-ukrainien actuel (un russophone est-il forcément russe ?).

Les acteurs

Clark fait le tour de toutes les grandes puissances du moment, leurs gouvernants, leur organisation, leurs faiblesses, leurs relations mutuelles...

Tout le monde voyait la Russie, en croissance très rapide, comme la nouvelle superpuissance, malgré la défaite de 1905 face au Japon, malgré son gouvernement pas très stable et marqué par l’absolutisme — ce qui ne voulait pas dire que le Tsar donnait toujours le ton.

À l’inverse, l’Autriche-Hongrie semblait en décrépitude, paralysée par un gouvernement double et les revendications ethniques, malgré une économie florissante. Que serait-elle devenue si François Ferdinand avait vécu, lui qui ne voulait pas de guerre et ambitionnait de créer un État fédéral ?

Le fantasque Kaiser ne dominait pas une Allemagne envieuse des empires coloniaux de ses voisins.

La France ne s’impliquait pas dans les Balkans, sinon par ses banques et ses exportations d’armes. Face à des Ministres des Affaires étrangères instables, les diplomates étaient devenus autonomes ; mais en 1914 Poincaré, Président, donnait le ton et prônait la fermeté face à l’Allemagne. Clark n’est pas tendre avec lui.

L’Angleterre (comme souvent...) ne tenait pas à s’engager irrévocablement, comme la France auprès de la Russie. Au Foreign Office, Edward Grey n’en faisait qu’à sa tête et lia son pays à la France.

L’Italie, théoriquement alliée aux puissances centrales, se rapprochait de plus en plus de l’Entente.

Les états des Balkans combattaient depuis 1912, contre l’Empire ottoman et entre eux.

Les alertes et la déstabilisation

La Grande Guerre n’a pas éclaté dans un ciel serein. Sans remonter jusqu’au conflit franco-allemand de 1870, les années d’avant-guerre virent plusieurs affrontements dont certains auraient pu dégénérer, et dont le souvenir influença les décideurs de 1914.

Allemagne et France se frottèrent notamment au Maroc (crise d’Agadir en 1911), mais cela ne dégénéra qu’en marchandage (Maroc contre Cameroun). L’Allemagne remettait en cause la domination britannique sur les mers, mais ne l’inquiéta en fait jamais sérieusement. En Asie, les impérialismes russe et britanniques se heurtèrent plus d’une fois (Inde, Afghanistan, Iran...), sans conséquence majeure. En Afrique, les Anglais s’étaient heurtés aux Français (Fachoda en 1898), et, juste après, lors de la guerre des Boers émergea fugitivement l’idée d’une alliance franco-germano-russe contre l’Empire britannique.

627px-Balkan_1912.svg.pngLa vraie déstabilisation commença en 1912 avec l’agression italienne contre l’Empire ottoman, qui perdit Lybie et Dodécanèse. Les jeunes et ambitieux États européens fraîchement émancipés de la tutelle turque (Serbie, Bulgarie, Grèce) se ruèrent sur l’Empire malade. Le partage tourna mal : la Bulgarie finit en guerre contre ses anciens alliés, et la Serbie menaça déjà de déclencher une guerre européenne en voulant croquer l’Albanie (et l’on parlait déjà de purification ethnique au Kosovo). Autriche et Italie considérèrent cela comme une ingérence dans leur sphère ; l’Autriche mobilisa partiellement ; la Russie aussi. On fut à deux doigts de la guerre ; puis les Serbes, sous la pression internationale, renoncèrent. Ces fausses alertes éloignèrent le spectre d’un conflit continental, et en 1914 les décideurs y crurent hélas moins.

Des blocs non figés

Tout n’était pas figé, et la guerre n’était pas inéluctable. Certes certains l’attendaient, par exemple certains Allemands effrayés de la très rapide évolution (mais fragile) industrielle et militaire russe, ou certains généraux autrichiens belliqueux. Mais il existait à l’inverse une multitude de facteurs de pacification : Guillaume II, tout fantasque qu’il ait été, reculait devant cette perspective ; ses relations avec Nicolas II étaient cordiales ; la rivalité navale entre Royaume-Uni et Allemagne avait déjà été gagnée par le premier ; François-Ferdinand ne voulait pas de guerre... Les guerres d’agression entre puissances européennes étaient impensables[1], même l’attaque autrichienne sur la Serbie nécessitait une justification.

Enfin, les alliances étaient elles-mêmes mouvantes : la petit Serbie avait été protégée par l’Autriche avant de se retourner contre elle ; les alliés balkaniques de 1912-13 s’étaient entredéchirés immédiatement après leur victoire ; la Russie et l’Angleterre avaient de nombreux points de friction coloniaux ; l’alliance de la France démocratique et de la Russie autocritique n’allait pas de soi ; la Russie s’était focalisée sur les Balkans en partie parce que sa cible prioritaire (Constantinople et les détroits) restait pour le moment inaccessible ; la Turquie avait un général allemand pour moderniser son armée, mais aussi un amiral anglais pour sa flotte ; etc.

800px-Map_Europe_alliances_1914-fr.svg.png Cette instabilité des blocs provoqua d’ailleurs l’enchaînement inéluctable ! La France craignait que la Russie, puissance montante, n’ait plus besoin de son alliance, absolument vitale pour elle contre l’Allemagne : Poincaré l’assurait donc de son soutien indéfectible, y compris dans les Balkans, pourtant inutiles aux Français. Symétriquement, l’Allemagne ne faisait pas confiance à seul grand allié, l’Autriche, et la soutint donc inconditionnellement, là aussi dans les Balkans. La Russie se devait de soutenir son allié serbe, autrefois soumis à l’Autriche. L’Angleterre avait garanti la protection des côtes du nord de la France, dont toute la flotte croisait en Méditerranée : l’Angleterre se voyait donc entraînée par son alliée contre l’Allemagne.

Tous ensembles vers l’abîme

La Main Noire serbe, aidée par des services serbes, sans accord réel du plus haut niveau, place ses tueurs : Prinzip assassine l’archiduc François-Ferdinand. L’Autriche-Hongrie prend son temps pour l’enquête, finit par envoyer un ultimatum à la peu coopérative Serbie — ultimatum que Clark trouve presque acceptable, comparé à celui adressé de l’OTAN à la Serbie en 1999 ! La tradition occidentale veut que la Serbie ait quasiment accepté ces conditions coupant toute justification à l’attaque autrichienne ; en fait Clark qualifie la réponse serbe de « chef-d’œuvre d’équivoque » (a masterpiece of diplomatic equivocation). L’Autriche menace d’attaquer, la Russie mobilise (complètement), donc l’Allemagne prend peur et mobilise, provoquant la mobilisation française. La rapidité de mobilisation et d’attaque pouvant décider du sort de la guerre, les hostilités commencent, et à l’entrée du Reich en Belgique succède l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne.

Cet enchaînement, tout le monde l’avait vu venir, mais personne ne le voulait et chacun croyait faire toutes les concessions possibles pour éviter la guerre. Dans les deux camps, chacun pensait que ceux d’en face la voulait, et y recourrait sans une volonté de fer en face — toute conciliation ou désaveu d’un allié serait donc un dangereux signe de faiblesse, de plus inutile puisque l’ennemi voulait la guerre. La fermeté protégeait donc la paix. Sans cela, difficile d’expliquer que Poincaré en Russie lie sciemment la France aux événements d’une zone aussi instable que les Balkans. Et chaque progrès d’une alliance effrayait l’autre, la poussant à se préparer au pire (un grand classique).

Facteurs psychologiques

Ils jouèrent massivement dans l’enchaînement de la crise. Les Serbes en voulurent trop dès 1912, et surestimèrent le poids du soutien russe. Les Autrichiens, exaspérés par les Serbes depuis des années, furent légers en les attaquant sans penser aux terribles conséquences. En cette période sans instance supranationale reconnue, tout abandon de souveraineté était inconcevable — les Serbes ne pouvaient pas accepter l’ultimatum. Les Russes ne comprirent pas que les Autrichiens ne pouvaient pas laisser passer impuni le meurtre du prince héritier. Les Autrichiens auraient pu attaquer dès après le meurtre, ce qui aurait été bien mieux accepté, mais le processus de décision de la double monarchie se traînait (les Hongrois notamment craignaient une invasion des Carpathes par la Roumanie). Les Russes auraient pu attendre pour mobiliser, laissant aux Serbes une chance d’accepter l’ultimatum, ou se contenter d’une mobilisation partielle contre l’Autriche pour ne pas effrayer l’Allemagne, mais leur logistique ne le prévoyait pas. Les Allemands auraient pu se contenter de n’envahir qu’une petite partie de la Belgique (tout le monde s’y attendait) : cela aurait donné une chance aux pacifistes dans le gouvernement anglais. Mais les militaires allemands (contrairement aux civils) sous-estimaient la Grande-Bretagne.

Clark ajoute une note : la « masculinité » du mâle européen semblait menacée à cette période précise par les évolutions de la société et, par réaction, le besoin de s’affirmer dur et endurant prenait le pas sur les vieilles valeurs aristocratiques, plus accommodantes.

Une chose finalement est sûre : attribuer à l’Allemagne la responsabilité totale de la guerre dans le Traité de Versailles, en plus d’une faute politique à l’époque, était purement et simplement une erreur factuelle. Si les Alliés s’imaginaient dès le début que l’intransigeance autrichienne venait de Berlin, la paranoïa régnait partout.

Digestion

C’est un pavé (pas loin de 600 pages en anglais sans les notes) et, forcément, les affrontements diplomatico-commerciaux subtils et pleins de sous-entendus ne sont pas la meilleure matière pour des rebondissements trépidants mêlés de réparties cinglantes, surtout quand on connaît déjà la fin. J’ai été un peu frustré par la relation du déclenchement des hostilités : Clark s’arrête aux mobilisations et ne relate pas l’assassinat de Jaurès, par exemple (est-il tellement important d’ailleurs, vu par un Anglo-Saxon ?) ni les réflexions des Français dans les derniers jours.

Si le passionné d’histoire trouvera son compte dans les causes plus ou moins immédiates de la mort de millions de soldats et l’effondrement de quatre empires, le dilettante risque de trouver la chose indigeste. The Sleepwalkers est pourtant déjà devenu une référence sur le sujet. Et comme je le disais au début, le XXIè siècle semble en rejouer des pans entiers.

Quant à l’amateur d’uchronies, il croulera sous les points de divergence potentiels...

Note

[1] Contre les Turcs et autres non-Européens, on s’en donnait par contre à cœur joie.

vendredi 27 mars 2015

« Pour la Science » d’avril 2015 : écrans & sommeil, routes de 5è génération, fractales 3D

The Sleepwalkers attendra encore, en partie à cause de ce bon cru de mon journal scientifique favori. Comme d’hab’, l’italique n’engage que moi, et le romain vise le résumé objectif. Il est encore en kiosque.

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L’hygiène lumineuse

Un article très concret et immédiatement applicable dans Pour la Science, ça change : le neurobiologiste Claude Grondier a mesuré l’influence des lumières bleues de l’électronique moderne sur notre sommeil. En résumé :

  • c’est surtout la lumière bleue qui agit sur nos détecteurs ;
  • plus la lumière est froide, plus la mélatonine (l’hormone du sommeil) est inhibée : performances cognitives et bien-être sont meilleurs (Moralité : mettez vos ingénieurs et ouvriers sous les néons) ;
  • les écrans à LED ont le même effet ;
  • trois heures de lecture sur tablette le soir retarde de plus d’une heure l’horloge biologique par rapport à la lecture sur livre (ça doit expliquer pourquoi je me réveille le soir devant mon Mac) ;
  • et non seulement l’endormissement est retardé, mais la qualité du sommeil s’en ressent (moins profond).

Cas extrême : la station antarctique Concordia. Pendant les neuf mois d’hiver, le manque de luminosité provoque chez certains résidents un sommeil raccourci. Augmenter la lumière et l’enrichir en bleu a rallongé les nuits.

Chaque personne a un cycle propre, légèrement supérieur à 24 heures, recalé par la lumière. Chacun doit trouver sa propre « hygiène lumineuse » pour améliorer son sommeil. Pour la plupart des gens, un accès à la lumière solaire en journée sera suffisant, et il est un peu tôt pour traiter la dépression saisonnière par de la lumière bleue — on ne sait pas mesurer le dosage.

Un ado qui n’arrive pas à dormir le soir devra baisser la lumière en soirée, bannir l’électronique une heure avant de dormir, et éclairer au maximum le matin. Au contraire, quelqu’un qui s’endort en début de soirée se réveillera avec plus de lumière.

Détection du radicalisme

Avertissement de Gérald Bronner : la campagne de détection du radicalisme va noyer le ministère sous une avalanche de faux positifs.

Les djihadistes sont (heureusement) extrêmement rares. Même avec des symptômes supposés pertinents (méfiance, rejet, changements d’habitudes...), il y a aura inévitablement une part de faux positifs... multipliée par une population de plusieurs dizaines de millions. Quelques fous furieux vont donc être noyés parmi une mer de gens inoffensifs.

Les routes de 5è génération

Chemin muletier, voie romaine, macadam, autoroute... et à présent voie connectée, durable, automatisée, écologique, communicante, silencieuse, résiliente, bardée de capteurs... Bref, de la science-fiction au quotidien, qui démarre aujourd’hui.

Difficile de dire comment quelles options vont se développer, entre les routes recouvertes de panneaux solaires pour alimenter les voitures ; celles bordées de pistes cyclables solaires ; les routes démontables, ou préfabriquées avec tuyauterie prête pour différents modes de transport et interconnexion à tous les réseaux ; les bitumes intégrant du caoutchouc pour le silence, ou de l’oxyde de titane contre la pollution ; les murs antibruit à structure fractale ; les caténaires pour alimenter des camions électriques ; à moins que l’induction ne soit favorisée ; etc.

Cancer : ces cellules qui perdent le contact

Les thérapies ciblées déçoivent un peu, car les tumeurs peuvent être très hétérogènes — et donc ne pas être la conséquence d’une unique mutation.

Une nouvelle piste de recherche concerne une cause possible de l’apparition du cancer : des perturbations dans la communication entre la cellule et son environnement mènerait à lui faire exprimer d’autres gènes qu’en temps normal. À l’inverse, il est connu que des cellules cancéreuses in vitro peuvent retrouver un fonctionnement normal une fois réimplantée à leur place. On parle donc plus d’épigénétique que de génétique.

Manifestement, cette théorie n’en est qu’au début, l’article ne parle pas encore de thérapie.

La maîtrise de soi

Après bien des études, ils est établi que les enfants qui ont la meilleure maîtrise d’eux-mêmes réussissent mieux et sont plus heureux. Il faut donc développer cette capacité par des jeux et activités.

Il est bon de savoir que le sens commun touche parfois juste.

Une importante remarque : l’entourage (les parents surtout) ont leur rôle. Un enfant aux parents imprévisibles ou menteurs ne saura développer un sens du long terme, et privilégiera les gains à court terme (« un tien vaut mieux que deux tu l’auras »).

Je me demande comment tout ça peut être transposé à une société, avec un État imprévisible, des agents économiques qui ne voient plus que le court terme, et comment on pourrait rééduquer cette société...

Notre place dans l’univers

(Un article un peu longuet pour une idée simple.) Selon le principe copernicien, notre monde est quelconque. Selon le principe anthropique, nous sommes à l’endroit exact et exceptionnel où la vie intelligente est possible.

Il faut concilier cela : nous sommes en fait dans un quelconque très moyen, ni trop chaud ni trop froid, dans une période encore active mais déjà calmée de l’histoire de l’univers, au sein d’un système solaire un peu atypique mais stable. C’est le principe d’équilibre, et la vie n’est ni rare ni fréquente.

Art & fractales

JeremieBrunet-Treasure-pls_0450_delahaye_2.jpg Jean-Paul Delahaye expose le travail de Jérémie Brunet, spécialiste de l’art à base de fractales. D’où un questionnement sur la nature de l’art quand c’est un ordinateur qui calcule. Si la technique reste nécessaire, c’est bien un créateur qui fournit travail, imagination, génie, comme en photographie ou au cinéma.

Jeremie_Brunet_L_art_fractal.jpgEncore un bouquin d’art sur ma liste de cadeaux potentiels. Ça fait longtemps que les fractales me fascinent : au lycée sur mon Atari 520 STF je calculais l’ensemble de Mandelbrot, et en DEA je cherchais un attracteur étrange dans de la coalescence de bulles...

Divers

  • La maladie de Lyme est une maladie sournoise, mal diagnostiquée, aux symptômes banals. Ça ne date pas d’hier : Ötzi en était malade.
    J’en arrive à ne plus être tranquille en forêt. Si vous attrapez une tique ou détectez une tache mouvante sur votre peau, consultez un médecin.
  • Les chiens savent reconnaître les émotions de leur maître.
  • La quête de l’énergie sombre continue. Pour le moment des études sur le spectre des quasars permet de poser des contraintes sur une possible évolution du rapport des masses entre électron et proton (évolution donc indétectable depuis 12 milliards d’années), pour contraindre les modèles (« scalaires dits caméléon »).
    Je suis content que certains comprennent ce domaine.
  • Il y a 70000 ans, une étoile double constitué de deux naines a frôlé notre système solaire à moins d’une année-lumière, et traversé le nuage de Oort, lequel a sans doute été peu perturbé.
    Heureusement, sinon nous aurions eu droit à une pluie de comètes. Je me demande combien de temps ce genre de perturbation met à se manifester, et dure.
  • En creusant un peu, une planète comme Dune pourrait exister, par exemple une équivalente en taille de Mars, avec une atmosphère plus épaisse pour permettre une érosion suffisante.
  • Les enfants surdoués ne sont pas plus anxieux que les autres. Ce serait même parfois le contraire.

mercredi 25 février 2015

Préférences pubs de Google

Découvert au fil d’un article de C’t :

  • Se connecter sur https://www.google.de/ads/preferences avec son compte Google (qui n’en a pas, à part les possesseurs d’iphone, même si ce n’est que pour y connecter son smartphone ?).
  • Voir le nombre effarant d’informations déjà connues Google (centres d’intérêt notamment) en espionnant votre surf depuis tablette et smartphone (il faut reconnaître que sur un téléphone, Firefox avec Ghostery et Adblock, c’est pas aussi simple que sur un PC).
  • Effacer ou désactiver le maximum de choses, notamment les annonces par centre d’intérêt (éventuellement dans les deux colonnes !).
  • Ne pas se faire d’illusion sur l’amélioration de la confidentialité de sa vie numérique ainsi obtenue.

À savoir :

  • La date de naissance la plus ancienne acceptée par Google est apparemment 1885. Discrimination envers les plus de 130 ans ? (Oui, je réponds n’importe quoi à ceux qui me demandent des informations qui ne les regardent pas.)

Au moins Google est-il un peu ouvert sur ces sujets. Plus généralement je reste partisan d’une taxation de toutes les données nominatives stockées (hors données très agrégées ou d’utilisation impérative comme la facturation, la livraison...) : cela mettrait un frein au stockage ; les requêtes de la CNIL seraient plus respectées car accompagnées d’une évocation de redressement fiscal. Certes, pas facile de contrôler le contenu d’une base en pratique, mais la publicité de l’existence et de la volumétrie de ces bases, plus une commission sur le redressement par un informaticien délateur (même sous-traitant indien) devraient faciliter les choses. Aucune idée sur ce que cela pourrait rapporter à l’État (quoique : une telle taxe sur les données de la NSA réglerait le problème de la dette dans plusieurs pays).

jeudi 8 janvier 2015

« Le premier homme à jeter une insulte plutôt qu’une pierre est le fondateur de la civilisation. »

Derjenige, der zum erstenmal an Stelle eines Speeres ein Schimpfwort benutzte, war der Begründer der Zivilisation.

Le premier homme à jeter une insulte plutôt qu’une pierre est le fondateur de la civilisation.

Attribué à Sigmund Freud

La source de cette citation reste douteuse : raison de plus de garder la version française plus proche de la version anglaise qui coure sur le net (“The first human who hurled an insult instead of a stone was the founder of civilization.”) que de cette hypothétique version allemande originale qui parle plutôt de javelot.

Elle n’en reste pas moins douloureusement actuelle.

Elle commence très mal, mais bonne année à tous quand même.

jeudi 4 décembre 2014

“The Tawny Man” de Robin Hobb (suite de l’« Assassin Royal »)

(Attention, je me réfère à l’édition en anglais, en trois épais tomes. Pour la correspondance avec le découpage en sept tomes dans l’édition française, un scandale en soi d’ailleurs, voir par exemple http://critiques-imaginaire.com/blog/le-cycle-de-lassassin-royal/ )

Après avoir dévoré la trilogie des Farseer, où Fitz, bâtard royal dans un monde de fantasy, s’en prenait plein la gueule et disait « pouce » à la fin ; après avoir englouti aussi avidemment la trilogie parallèle des « Aventuriers de la mer » (Liveship Traders) ; je me suis lancé avec délectation dans cette troisième trilogie de pavés dans le monde de Hobb.

C’est une suite à la première trilogie, les gens pressés pourront donc sauter la deuxième sans trop de problème, mais ils ne savent pas ce qu’ils perdent en références et en arrière-plan.

TheTawnyMan.jpg

Fitz is back

Fitz reprend le rôle du narrateur. Quinze ans après avoir juré qu’on ne l’y reprendrait plus à risquer sa vie pour la dynastie des Farseer, Fitz est rappelé plus ou moins subtilement à la Cour. Le contexte politique l’exige : la Reine mijote un mariage royal pour faire la paix avec les envahisseurs simili-Vikings de la première trilogie, et la promise a un comportement bizarre ; des luttes internes déchirent les détenteurs du Vif (Wit), ce don qui mène droit au bûcher mais relativement répandu ; le royaume n’a plus de maître pour enseigner l’Art (Skill), la magie des Farseer, au jeune prince ; et autour de ce dernier rôdent des gens inquiétants.

Fitz n’étant plus un gamin, son retour au rang qu’il mériterait aurait eu l’effet d’un chien dans un jeu de quille, et de toute façon, littérairement, il valait mieux qu’il reste dans l’ombre : il ignore ainsi assez de choses pour continuer à faire des bêtises et se faire manipuler par tout le monde. Son rôle de simple valet de Lord Golden (nouvelle incarnation du Fou, délicieuse) sert de prétexte à nombre de quiproquos.

Parallèlement à son rôle de soutien de la dynastie des Farseers, il se retrouve à devoir gérer trois ados, alors qu’il n’est complètement le père d’aucun d’eux. Son statut de guerrier accompli ne pouvant plus mener à de grands développements (même s’il s’en prend encore plein la g...), c’est en tant que père qu’il angoisse — et se plante royalement. Avec les femmes, il n’a toujours fait aucun progrès. La routine, quoi, et c’est pour ça qu’on l’aime.

Ça fonctionne toujours

Comme pour les tomes précédents, impossible de les lâcher sans gros effort de volonté (l’actualisation de ce blog en a souffert). Les personnages sont tous fouillés, réfléchis, avec leurs failles, même les plus forts (Kettricken !). Et même si la plupart sont du même camp et sympathiques, leurs relations aigres-douces, de pouvoir et manipulations réciproques valent le détour.

Quelques scènes d’actions, rapides, rajoutent un peu de rythme, et une masse de détails réalistes sinon triviaux — le rendez-vous amoureux près des toilettes par exemple, ou les remarques sur la monotonie de la nourriture pendant l’expédition — donnent de la crédibilité entre deux lamentations du Fitz sur lui-même. Il y a toujours de la magie, utilisée de manière presque trop rationnelle à présent (et c’est un cartésien qui parle).

Petites déceptions

Je suis pinailleur et exigeant avec les œuvres que j’aime, donc je ne suis jamais content. L’histoire du premier tome met du temps à démarrer, mais l’exposition prend toujours son temps chez Hobb.

Même présentes, les histoires et relations de Fitz avec sa famille plus ou moins proche et d’autres personnages restent sous-exploitées. Quelques fils traînent, inutilisés (Rosemary !) et des scènes d’anthologie nécessitées par quinze ans d’absence, longtemps redoutées par Fitz et impatiemment attendues par les fans, passent tout simplement à la trappe. Ou se déroulent en son absence, à la grande frustration du lecteur. Hobb voulait peut-être épargner quelques raclées supplémentaires à son héros.

Frustrantes aussi les trop rares interventions de Tintaglia — oui, il y a encore des dragons. La Narcheska aurait mérité plus de dialogues avec son prince charmant, pour le côté fleur bleue. On n’était plus à cent pages près ; et à l’inverse trop de pages glissent sur la glace, ou s’appesantissent sur Thick. Mais contrairement aux autres trilogies, assez de pages sont consacrées à ficeler la fin.

Autre fausse note, certains artifices commencent à lasser : Fitz laisse dériver certaines situations sans réagir. Ou se résigne à mourir en faisant son devoir au moins une fois chaque tome. Ou cache des secrets à ses propres amis de manière assez irresponsables. Évidemment c’est le caractère du personnage et le non-dit a toujours été un des véritables ressorts du monde ; mais cette ficelle pour compliquer la situation commence à se voir. Hobb continue à torturer ses héros, et à les sortir des griffes de la mort in extremis (ou pas) de manière de plus en plus improbable.

La Grande Méchante du troisième tome pue le recyclage de thèmes de la première trilogie, alors que les intrigues du premier tome (nouvelles et internes aux Six-Duchés) passent à l’arrière-plan. Elles n’auraient peut-être pas suffi à remplir une trilogie — quoique.

Thèmes

Ce recyclage concerne aussi certains thèmes : la fidélité à la famille ou au devoir, aux traditions ou à l’avenir, à ses semblables discriminés ou à la société entière ; la manipulation par des apprentis dictateurs (plus faciles à vaincre cette fois) ; la capacité qu’a chacun de choisir.

Plus nouveaux : le choix entre différentes formes d’amour ; le rôle du père ; l’absence du père ; la nécessité de laisser les enfants refaire les erreurs de leurs parents ; la mort qui sépare les couples.

Bref, une lecture indispensable pour un adorateur, comme moi, du monde de Hobb ; mais avec la déception d’avoir été spolié de quelques scènes délectables ou tragiques.

(Et pour la suite, ce sera The Rainwild Chronicles, tétralogie qui suit la deuxième trilogie. Quand j’aurais lu ça, peut-être Hobb aura-t-elle achevé la trilogie Fitz and the Fool, pour un total de 18 tomes de 500 à 900 pages. Miam.)

samedi 1 novembre 2014

Linux planté dans le métro

À une époque déjà reculée où les réseaux sociaux se résumaient à l’e-mail, il était de bon ton de poster les écrans d’aéroport, ou autres endroits publiques, affichant de magnifiques écrans bleus de Windows royalement plantés. (Les sites où les images ont été pillées sont en lien.)

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Et ce, encore récemment, jusque dans les occasions les plus publiques :

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Cette mode a disparu pour diverses raisons :

  • c’est rigolo au début, mais au centième plantage, ça lasse ;
  • ça rappelle trop le bureau ou la maison ;
  • Windows s’est quand même pas mal stabilisé depuis l’an 2000 ;
  • Windows 7 n’affiche presque plus d’écran bleu, il reboote ;
  • et souvent ce n’est que l’interface graphique qui pèche :

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Il n’y a pas eu que Windows. J’ai eu droit à un plantage en direct d’un OS/2 sur un distributeur de tickets de tram à Strasbourg, à une époque où mon téléphone n’avait pas d’appareil photo.

Et puis le mois dernier, à Paris, sur la ligne 4 je crois, je suis tombé là-dessus :

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Oui, c’est un noyau Linux qui panique.

Deux questions :

  • Linux est-il devenu instable ? (Et est-ce sa faute si, par exemple, un disque dur est mort ? [1])
  • Est-ce la rançon du succès, des Linux se retrouvant de nos jours absolument partout, même dans les endroits les plus improbables, au sein des Freebox, des téléviseurs, des briques Lego (EV3), et jusque dans le métro ?

Note

[1] On notera que pour Windows, on ne se pose même pas la question.

dimanche 12 octobre 2014

« Pour la Science » d’octobre 2014 (II)

Suite du résumé du numéro d’octobre... (partie 1 ici)

Houtermans

Friedriech Houtermans n’a pas eu de chance dans la vie : non seulement il fait partie de ces grands savants du XXè siècle inconnus du grand public (la compréhension de la fusion au centre du soleil ou l’âge de la Terre à 4,5 milliards d’années, c’est en partie lui) qui ont raté de peu de grandes découvertes (le laser).

Mais sa vie est un long calvaire : juif et communiste dans l’Allemagne d’avant-guerre, il doit émigrer avec sa famille dès 1933, et finit par diriger un laboratoire de physique à Kharkov. Quand la terreur, stalinienne cette fois, frappe, il ne peut s’échapper et finit torturé par le NKVD. Il ne reverra pas sa femme et ses enfants avant très longtemps.

Les Soviétiques le livrent à la Gestapo dans le cadre du Pacte germano-soviétique. Ses compétences et amitiés chez les savants allemands lui sauvent encore la vie. Mais il doit travailler notamment sur la bombe atomique allemande.

Après guerre, tenu à la fois pour un espion soviétique et un nazi, il doit encore à Heisenberg de retrouver du travail en Allemagne ; puis il termine sa carrière en Suisse.

Spéculations cosmique

Ce mois-ci Jean-Paul Delahaye part en vrille, et évoque le vertigineux The Beginning and the End: The Meaning of Life in a Cosmological Perspective de Clément Vidal. (Snif. Un livre en anglais quand l’auteur est manifestement français...)

La vie est-elle condamnée à disparaître à très long terme par les lois de la physique (entropie, expansion indéfinie de l’univers, mort du photon...) ? S’ensuivent toutes les possibilités plus ou moins envisageables selon la science moderne pour prolonger notre existence : les sphères de Dyson, le multivers, la sélection naturelle des univers qui explique à la fois la présence des trous noirs et le paramétrage fin de notre univers. Je connaissais l’échelle des civilisations de Kardashev selon le niveau d’énergie qu’elles maîtrisent, j’ai découvert celle de Barrow, en fonction de la taille des objets fondamentaux maîtrisés (nous arrivons au stade Ⅱ avec la génétique ; au Ⅵ nous créerions n’importe quoi à base de quarks ; à vous d’imaginer la suite). Et ce n’est que le début.

L’article n’est qu’un frustrant avant-goût : encore un pavé à rajouter dans la liste des bouquins à lire...

Dans le même registre, je voulais chroniquer depuis longtemps Voyages dans le futur de Nicolas Prantzos, tout aussi vertigineux, et sans doute plus accessible.’’

Divers

  • Après un demi-millénaire de recherches, la conjecture de Képler, portant sur l’empilement optimal des oranges, est enfin démontrée rigoureusement.
  • Le Soleil est stable depuis cent mille ans : en comparant les neutrinos (conçus au cœur du Soleil huit minutes avant leur détection) et les photons (qui ont mis cent mille ans à atteindre la surface et huit minutes à nous arriver), on a vérifié que les flux étaient très proches.

vendredi 10 octobre 2014

« Pour la Science » d’octobre 2014 (I)

Petit numéro, plus par la viande qui manque autour des sujets que par les sujets eux-mêmes. Comme d’habitude, les remarques purement perso sont en italiques.

Gaz de schistes

Gilles Pijaudier-Cabot, chercheur, parle longuement des gaz de schiste. En résumé :

  • Le prix du gaz a chuté aux États-Unis grâce aux gaz de schiste, et contribué à une réindustrialisation (pétrochimie). Les États-Unis redeviennent exportateurs.
  • Dans le monde, les réserves seraient d’un tiers du gaz exploitable. En France et en Europe les possibilités sont très aléatoires (facteur 100 d’incertitude !), et les Polonais ont pas mal déchanté.
  • En France, la situation est bloquée car l’État délivre les permis, et toute entreprise qui chercherait à explorer voudra forcément rentabiliser son investissement en exploitant. L’exploration du sous-sol est au point mort. On pourrait tout de même chercher tout de suite où les installations de surface polluantes seraient acceptables ou non.
  • La pollution directe ne devrait pas être un problème : la technique consiste à injecter de l’eau entre 1000 et 2000 mètres de profondeur alors que les nappes sont autour de 100 mètres... à condition que les puits soient étanches, ce qui coûte cher !
    De même, l’eau récupérée doit être dépolluée et traitée : cela réclame beaucoup d’installations et de place. Il ne doit pas y avoir de fuite de méthane, si les bonnes pratiques sont respectées.
  • Le risque sismique (affaissement de roches) est faible mais réel, comme dans l’exploitation traditionnelle. On n’a pas encore de recul sur l’impact de toute l’eau ajoutée en profondeur, qui y reste en bonne partie, et qui pourrait modifier le comportement de la roche, dans des décennies.
  • Se rappeler que le gaz naturel génère moins de dioxyde de carbone que le charbon.
  • Dans les recherches en cours, l’amélioration, la compréhension et la fiabilisation de la technique de fracturation actuelle prime sur la recherche d’alternatives.

Décryptage du cerveau

La une est réservée à cet article sur l’exploration du cerveau, et les techniques en développement : imagerie par ADN, analyse des monstrueuses masses de données générées... Il manque un peu de recul.

Gaz galactique

On sait enfin modéliser la formation des étoiles au sein d’une galaxie. Tâche difficile, car les phénomènes se jouent à plusieurs échelles différentes. Au final, le gaz se contracte à cause de la gravité, et se redisperse à cause du vent de particule des étoiles.

Épidémies 2.0

La spectrométrie de masse appliquée à l’ADN couplée à des bases de données permet de créer des détecteurs de pathogènes rapides et efficaces. L’auteur prêche pour la mise en place d’un réseau de détecteurs dans les hôpitaux, qui permettrait de détecter bien plus vite une épidémie, une attaque bioterroriste ou une contamination grave. Quelques dizaines de millions de dollars d’investissement en économiserait des milliards.

J’ai découvert là l’« effet entonnoir » : les patients sérieusement atteints se dirigeant d’eux-mêmes vers les urgences, où les médecins peuvent rapidement sélectionner les cas suspects. Au final, très peu de détecteurs dans les hôpitaux couvrent une très large population.

Pyramides de Ponzi dans l’économie

(Article extrêmement frustrant qui manque d’exemples et de développement) Ponzi comme Madoff payaient les intérêts à leurs premiers clients avec le capital des derniers pigeons ; cette escroquerie existe depuis une éternité. Un tel système s’écroule fatalement un jour. Hors cette structure de pyramide se retrouve dans nombre de domaines, alimente des bulles spéculatives, voire peut s’avérer un modèle économique.

Une bulle financière se rapproche d’un système de Ponzi « naturel », où l’anticipation joue le premier rôle (exemples : l’immobilier à bien des périodes, la bulle autour de l’or récemment...). Il suffit que certains achètent juste parce qu’ils estiment qu’un bien va prendre de la valeur.

Des entreprises légitimes en difficulté, voire des gouvernements, pariant un peu trop sur l’avenir, en viennent parfois à un système de pyramide. Difficile de lutter contre cela sans effet sur les activités saines.

Offrir des stock options pour compenser un salaire bas ne fonctionne que pour les entreprises en croissance rapide, dont la chute peut être brutale quand les dettes s’accumulent.

Légiférer n’est pas si facile : une entreprise peut démarrer de manière très aventureuse puis, avec de la chance et du talent, stabiliser sa croissance. La règlementation est de plus en plus complexe.

Le syndrome du too big to fail n’aide pas : la pérennité de la pyramide est garantie pour les plus gros bonnets, au dépens du contribuable !

À suivre...

dimanche 21 septembre 2014

Strasbourg-Marseille

Il y a quelques petites compensations à se lever très tôt pour aller prester quelques heures à Marseille : un lever de soleil sur une mer de nuages.

Ce qui suit n’est pas si mal, pour des photos prises à main levée au travers d’un hublot sale, avec un smartphone de trois ans d’âge, et une maîtrise de Darktable de seulement quelques heures. J’espère améliorer ça bientôt.

Le troisième cliché, décliné en trois versions, me laisse perplexe : quelle est la plus proche de mon impression originelle ? Ce que capture un appareil photo n’a pas forcément grand-chose à voir, et la post-production (interne à l’appareil ou volontaire sur ordinateur) peut en faire n’importe quoi.

Au retour le soir même, la pleine Lune éclairait des nuages traversés épisodiquement par des éclairs : impossible à immortaliser.

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mercredi 3 septembre 2014

« Guerres & Histoire » n°20 d’août 2014 : qui a eu la peau de la Wehrmacht ? et le C-130 Hercules

« Alliés ou Armée rouge : qui eu la peau de la Wehrmacht ? » : voilà un titre bien vendeur, comme si la défaite du Reich n’était dû qu’à l’un ou l’autre (et sans qu’aient pesé les combats en Italie ou dans les airs au-dessus de l’Allemagne). Le texte est plus sérieux (et ne répond pas à la question d’ailleurs). Un autre article s’étend sur l’increvable avion de transport (et plus) C-130 Hercules.

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Overlord et Bagration : la tenaille

La France a été libérée par les Anglo-Saxons à la suite du Débarquement de Normandie, et des combats se sont déroulés chez nous, il est donc normal que nous nous souvenions mieux de ces événements que de « Bagration », offensive soviétique lancée à peu près au même moment. La synchronisation des deux attaques date de la conférence de Téhéran de 1943, moment où Churchill doit abandonner sa stratégie « périphérique » (Italie, Balkans...) face aux Américains qui veulent foncer sur la Ruhr.

Le résumé d’Overlord n’apprend rien de neuf, et résume que la préparation de cette opération effroyablement complexe a été exemplaire, y compris les volets sur l’intoxication de l’ennemi (Fortitude...), et l’exécution en général saine.

À l’est, Staline et Joukov veulent profiter à fond de l’effet Overlord, et montent une opération bien plus ambitieuse que les précédentes. Ou plus exactement, suivant l’art soviétique de la guerre, une cascade d’opérations, de la Finlande à la Roumanie. Bagration, sur l’axe central en Biélorussie, n’est que la plus notable. Staline veut récupérer le maximum de territoires : sa paranoïa lui fait craindre un renversement d’alliances, notamment si Hitler est renversé. Le but ultime (atteint) est le passage de la Vistule, avec la moitié ouest de la Pologne et l’Allemagne en perspective.

Bagration et consorts alternent les attaques sur différents fronts, attirant les blindés allemands là pour attaquer ailleurs. Les Soviétiques, saignés pendant la guerre, compensent des effectifs plus réduits par une expérience croissante et surtout une écrasante supériorité en matériel (en partie américain). Les Allemands doivent lancer leurs réserves en France et ne peuvent résister.

L’effondrement du groupe d’armées Centre (Biélorussie) signe la pire catastrophe de l’histoire de la Wehrmacht, marquée par des paniques rarement vues jusque là. Hitler, fidèle à lui-même, retarde au maximum des retraites qui auraient permis de raccourcir le front. Le rouleau compresseur est lancé, il progresse sur des centaines de kilomètres, dépasse les frontières soviétiques de 1941, entre dans les Balkans, pour ne s’arrêter qu’à Varsovie. Les Allemands perdent un million d’hommes à l’est entre juin et fin août 1944. Model, brillant tacticien envoyé par Hitler de la Biélorussie à la Normandie, ne peut que limiter les dégâts, mais porte des coups rudes aux unités trop avancées (Arnhem, Varsovie...).

Les Alliés exploitent à fond leurs deux percées : à la fin de l’été 1944, Hitler a perdu la France, la Belgique, la moitié de la Pologne et de la Grèce, quasiment tous les États baltes ; la Finlande, la Roumanie et la Bulgarie ont changé de camp ; les Soviétiques sont même entrés en Prusse orientale.

Mais après soixante-dix jours, quasiment simultanément en septembre 1944, Russes et Américains arrivent au bout de leur logistique après avoir libéré des pays aux ports et réseaux routiers et ferroviaires ruinés, et vont donner aux Allemands le temps de se ressaisir pour leurs dernières offensives.

Un article termine sur le complot du 20 juillet contre Hitler : son échec, au moment où la situation militaire est catastrophique sur deux fronts, soude le pays autour du Führer, renforce la répression, et élimine la résistance. La peur de la défaite, des Russes, d’une révolution communiste permettent au nazisme de tenir l’Allemagne plus que jamais. La seule issue est l’anéantissement.

Au passage, je signale cette page sur le livre Bagration de Jean Lopez (auteur principal des articles résumés ici, et directeur de Guerre & Histoire), où Stéphane Mantoux trouve de nombreux trous dans la bibliographie et fait de nombreuses remarques sur tel ou tels point. Manifestement il y a un contentieux entre lui et Jean Lopez, je ne peux juger, je note que le livre est au moins une bonne compilation, et lisible, des recherches issues d’autres langues.

C-130

'RAAF Lockheed C-130H Hercules AVV Creek' by Ian Creek - http://www.airliners.net/photo/Australia---Air/Lockheed-C-130H-Hercules/1195243/L/. Licensed under GNU Free Documentation License via Wikimedia Commons

C’est un nom mille fois entendu ou lu : le C-130 Hercules est la bête de somme multifonction de nombre d’armées. L’ouranocratie américaine repose au moins autant sur cet avion de transport pas très sexy que sur les avions de chasse.

Soixante ans après sa conception, on le produit encore, évidemment remis au goût du jour et décliné en d’innombrables versions. Les avions conçu pendant la guerre avaient montré leurs limite pendant le pont aérien sur Berlin notamment, et l’Air Force avait commandé un avion conçu d’emblée comme militaire (et non une déclinaison militaire d’un avion civil), capable de remplir de nombreuses missions différentes.

Lockheed créa alors un avion « bien conçu, mais pas révolutionnaire ». Bref, une merveille d’ingénierie bien pensée. Par exemple, la fameuse rampe arrière permet de débarquer du matériel (parfois sans atterrir !) ou de larguer des parachutistes. Les ailes sont hautes et les trains d’atterrissage rangés dans des nacelles pour dégager la cabine. Il se contente de peu pour décoller et atterrir : c’est le plus gros appareil à avoir apponté et redécollé d’un porte-avion ! Et l’autonomie est respectable.

Transport de troupes, de matériel, parachutages, ravitaillement en vol, bombardier d’eau civil, lance-drone, batterie d’artillerie volante... : il fait tout. Et partout : c’est un énorme succès commercial (y compris en Iran, en Inde ou en France, qui l’utilise pour l’intervention au Mali).

Bref, un coucou qui volera encore un siècle après sa conception !

Divers

Sinon dans ce numéro :

  • Un ancien pilote vietnamien raconte comment il a descendu un Phantom américain en 1972... et comment il a retrouvé l’un des pilotes et est devenu son ami. Quelque part, c’est totalement surréaliste.
  • Pendant l’évolution de l’espèce humaine, la face se serait aplatie pour mieux encaisser les coups de poings, au moment où la main devenait un poing bien percutant. Le mythe du bon sauvage en prend encore un coup. Nous descendons donc de ceux qui encaissaient — et donnaient — le mieux les coups. (Mise à jour : une grosse objectction ici)
  • Des photos des guerres balkaniques en 1912-1913 : un avant-goût de la Grande Guerre, y compris tranchées sur front bloqué, mitrailleuses et artillerie, qui aurait dû mettre la puce à l’oreille des grandes puissances sur ce qui les attendait.
  • Les généraux sudistes n’étaient pas forcément meilleurs que ceux du Nord. Cependant, la culture aristocratique au Sud favorisait le métier des armes, et une bonne partie des officiers était donc sudiste, du moins au début.
  • La plupart des Français évacués à Dunkerque en 1940 étaient revenus en France avant même l’armistice : ils n’étaient donc pas « disponibles » pour de Gaulle.

lundi 18 août 2014

« Pour la Science » d’août 2014 : généalogie des mythes, Anthropocène, indécidabilité & complexité, supernova

pls_442.jpg Espérons que les kiosques le présenteront encore quand je publierai ceci. Pour une fois, je vais tenter de faire court. Avis personnels en italique comme d’habitude.

La généalogie des mythes

En cataloguant les mythes de nombreux peuples, Julien d’Huy a trouvé des liens très surprenants, et constitué un arbre phylogénétique qui recouvre bien ce qu’on sait des migrations humaines anciennes.

Un grand classique : la Chasse Cosmique. Le mythe grec de Callisto transformée en Grande Ourse a des équivalents un peu partout dans le monde, y compris chez les Indiens d’Amérique, mais pas en Papouasie ou Australie : ce mythe daterait donc d’avant la conquête de l’Amérique. Julien d’Huy esquisse même un rapport (discutable) avec certaines scènes de la grotte de Lascaux.

Pour prouver tout cela, il a fallu décomposer les légendes en « mythèmes » élémentaires, montrer les divergences progressives, traquer les chaînons manquants, et appliquer des algorithmes utilisés à l’origine pour tracer la diffusion des gènes.

Exemple frappant : l’évolution du conte de Cendrillon, méconnaissable il y a 4000 ans au Moyen-Orient (une vache est tuée par une marâtre et devient un arbre nourricier !), devenu celui que nous connaissons vers l’An Mil en Scandinavie, en passant les Balkans dans l’Antiquité (une jeune fille peut aller au bal grâce à l’arbre nourricier).

Ulysse a échappé au Cyclope en se cachant sous les moutons de son troupeau sortant de la grotte : une version existe en Amérique, où deux compagnons enfermés échappent à Corbeau en se cachant sous des bisons. Le mythe de Pygmalion, sous diverses variantes, semble aussi universel.

L’Anthropocène

L’historien des sciences J.-B. Fressoz explique ce qu’est l’Anthropocène, c’est-à-dire l’ère géologique actuelle, marquée d’abord par l’homme avant même la nture. Cette ère n’est pas encore reconnue par les définitions officielles internationales qui nous situent encore dans l’Holocène.

Le début pourrait en être la Révolution Industrielle (à partir de 1750), et les marqueurs géologiques majeurs seraient bien sûr l’explosion du taux de CO2, mais aussi de bien d’autres gaz, parfois absents auparavant comme les CFC ; puis l’évolution climatique accélérée actuelle ; et enfin les extinctions d’espèces massives ; mais aussi la perturbation du cycle de l’eau (drainages, barrages...), de l’azote (pollutions, engrais), et même du phosphore !

La perspective est intéressante : nous en sommes arrivés là d’abord par un système inégalitaire, les nations dominantes des deux derniers siècles (Grande-Bretagne et États-Unis au premier chef) accaparant les ressources de leur empire. La France y a participé aussi, à un coût moindre en émissions.

L’Anthropocène n’était pas inéluctable. Une bonne partie des émissions est due à un système basé sur le pétrole, lequel a été (et est encore...) encouragé par des intérêts pétroliers. Une publicité de 1892 pour un chauffe-eau solaire est fascinante : c’est l’électrique qui l’a tué. Les canaux ont été remplacés par le chemin de fer, les lampes à huile par les lampes à gaz, les millions d’éoliennes américaines de 1900 par l’électrification rurale, les tramways par la voiture (des lignes ont été rachetées pour être fermées...), les banlieues « rouges » concentrées par des banlieues périurbaines très étendues. (NB : ne pas y voir systématiquement une volonté délibérée derrière. La recherche d’un profit ponctuel, l’efficacité économique à l’échelle de quelques années, la recherche de tous du confort et d’un meilleur cadre de vie expliquent une bonne partie de tout cela sans recourir à des théories de la conspiration comme seul moteur.)

Les alertes environnementales sont aussi anciennes, par exemple à propos de la déforestation (et on pourrait noter que le problème, en Occident, a été en partie résolu... et grâce au charbon !), ou même de l’industrie de l’époque (dans les cahiers de doléances de 1789 !). Si la science de l’époque se trompait, la conscience du danger existait.

Bref, la manière dont nous sommes entrés dans l’Anthropocène doit nous donner une idée sur les leviers à activer pour en réduire l’impact. (C’est pas gagné...)

Indécidabilité et complexité

L’article de Jean-Paul Delahaye se situe à la limite de mes capacités de compréhension, catégorie vertigineux. Depuis Gödel, on savait que tous les théorèmes n’étaient pas démontrables, quelques axiomes que l’on rajoute. Il semble qu’une bonne partie de l’incomplétude puisse être comblée (au moins pour les besoins pratiques, du genre de tous les théorèmes « pour tout x, on a telle propriété », conjectures de Goldbach et Riemann comprises) en rajoutant un certain nombre (parfois aléatoire, potentiellement infini...) d’axiomes liés à la complexité de Kolmogorov des suites finies.

La complexité de Kolmogorov correspond au plus petit programme nécessaire pour écrire une suite de chiffres. La complexité d’un milliard de zéros est ridicule, celle de π est très faible (il existe des programmes très courts), celle d’une suite aléatoire est proche de la longueur de la suite, et la majorité écrasante des suites ont une grande complexité.

Philosophiquement : « ce qui manque dans une théorie formalisée, c’est essentiellement de l’information sur la complexité et le hasard ».

Je n’ai pas fouillé la bibliographie pour les applications en psychologie (!!). Et non, je n’ai pas tout compris. Il y a des choses qui sont assez merveilleuses pour qu’on ne cherche pas à creuser plus.

Divers

  • New York serait la ville la plus écologique des États-Unis, en terme d’émissions de CO2, et le bucolique Vermont est de ce point de vue catastrophique. En effet, concentration urbaine signifie transports en communs efficaces et chauffage plus économe. S’éloigner des villes est la pire décision écologique qui soit... (Du moins en gardant le mode de vie actuel avec les technologies présentes.)
  • Les Tibétains ont hérité de gènes des hommes des Denisova.
    Après les Européens qui descendent de Néandertal, voici une preuve de plus que l’arbre généalogique de l’homme est touffu et complexe. Et vus les gènes de certains ancêtres du côté de ma belle-famille, mes enfants descendent probablement des Denisova et des Neandertaliens.
  • Des images de filaments liquides visqueux qui s’empilent me rappellent bien des souvenirs de DEA.
  • La « course aux armements acoustique » décrit le sonar des chauve-souris et des cétacés, et les contre-mesures des papillons de nuit (le F117 n’a pas inventé la furtivité !).
  • Les astronomes attendent la prochaine supernova galactique (proche) avec impatience. Les neutrinos, émis peu avant l’explosion, annonceront peut-être l’événement assez tôt pour que les télescopes soient pointés à temps. En 1987, la première supernova observée dans notre galaxie depuis que le télescope existe avait permis de valider cela. Les détecteurs sont prêts à lancer l’alerte, en espérant que ce sera plus demain que dans un siècle.

    (Rappelons que le fait que l’on puisse comprendre l’explosion d’une supernova, phénomène hors norme où toutes les sciences se trouvent rassemblées, constitue un des plus grands prodiges de la science moderne, et la preuve de sa cohérence.)
  • La paléontologie est en partie une affaire de chance, on creuse parfois sans rien trouver. La détection des sites fossilifères par satellites, en fonction de signatures spectrales bien particulières et avec l’aide de réseau de neurones, dans chaque type de terrain, pourrait économiser énormément de temps aux chercheurs. Premiers tests réussis dans le Wyoming.
  • Dernière estimation du nombre de planètes dans la galaxie : entre 100 milliards et 2000 milliards ! Dont des dizaines de milliards de super-Terres en zone habitable...

mardi 29 juillet 2014

Fin de karma

Il y a sept ans je faisais l’acquisition de deux machines de bureau HP d’occase, construites avant la fin du millénaire dernier, destinées à servir comme serveur de mail/sauvegarde/VPN/versioning/web/juge Diplomacy... au sein de mon placard, la deuxième machine servant de remplaçant à la première. Vu le tarif, elles m’ont plus coûté en électricité qu’en matériel.

Deux machines semblent un luxe, mais cela permettait de mutualiser les composants et de remplacer très vite la machine défaillante. L’une a donc vampirisé disque et mémoire (256 Mo au total, ouaouh !) de la seconde, et vécu deux ans dans un placard avant de migrer dans la cave de la maison. À son décès, une partie de son silicium a rejoint son clone qui a vaillamment pris la relève. « Karma » je l’avais appelée, ne me demandez pas pourquoi.

Elles en ont vues, des versions de Debian, ces machines : Sarge, Etch, Lenny, Squeeze. Je crois me souvenir qu’il y a eu une réinstallation de zéro au milieu à cause d’un décès de disque dur. Mais à chaque itération le nombre de paquet augmentait, et chaque aptitude update ; aptitude safe-upgrade prenait plus de temps.

Pendant ces années le monde, la technologie et mes besoins changeaient. Ma bureautique passait sur Mac, et l’ancien desktop Linux plus puissant (dual core !) migrait dans une cave où je n’avais jamais le temps de me réfugier, reprenant de plus en plus le rôle de serveur. Les services finalement ont tous migré sur cette dernière machine, ou disparu, faute de besoin réel, de curiosité ou de temps. Les machines virtuelles sont devenues enfin pratiques sous Linux (KVM), mais inutilisables sur Karma. Dans mon infrastructure personnelle les contraintes tournaient à présent autour de la consommation électrique, du choix entre service hébergé (d’un prix à présent ridicule) et auto-hébergé (limité en bande passante), et de la réduction du temps de maintenance (finie l’époque héroïque où je compensais la nullité de Cybercable en gérant domaine et serveur de mail chez moi) .

La technologie continuait de galoper, et le pauvre karma, incapable d’évoluer en RAM, limité à des disques IDE trop petits et à présent hors de prix, devenait de moins en moins utile. Mon Raspberry Pi, tellement peu cher que ce fut un achat d’impulsion, a un peu plus de puissance de calcul — mais pas de carte Gbit ni de mémoire de masse, ok. Le présent site tourne sur la machine virtuelle la plus minimaliste que vend Gandi, avec dix fois plus de bogomips et cent fois plus de bande passante — mais moins de disque et hors de mon réseau.

Est arrivé ce qui devait arriver : l’existence de karma, encore fonctionnel, ne peut plus se justifier, surtout s’il coûte du courant, surtout s’il prend une étagère dans une cave totalement saturée. Mon manque de temps chronique et ma procrastination naturelle n’ont fait que repousser l’inéluctable agonie. La fin de Squeeze força les choses, la machine était en général éteinte depuis l’automne.

J’ai récupéré les dernières données hier, et éteint définitivement karma. L’étagère va être libérée pour du stockage quelconque. J’ai du mal à jeter, donc je garderai sans doute karma quelque temps, au cas où quelqu’un ait besoin d’un disque dur IDE un jour.

Tous les PC n’ont pas la chance de servir quatorze ans.

samedi 21 juin 2014

« Rêve de gloire » de Roland C. Wagner

Il n’y a pas des tonnes d’uchronies françaises de haute volée. La trilogie de la Lune de Johan Heliot restait assez utopique et légère. J’ai récemment parlé ici de deux autres, sympathiques mais manquant d’ampleur : Françatome, toujours d’Heliot, et le Dernier des Francs de Michel Pagel. Enfin, les deux tomes déjà parus de La France continue la guerre, fouillés et passionnants, ne relèvent pas de la littérature.

RolandCWagner-Rêve_de_Gloire.jpgLa dernière œuvre [1] de Roland C. Wagner relève brutalement le niveau. Le pavé pèse son poids, le monde est vaste, le sujet original, le style travaillé. Le point de divergence est flou : il est antérieur à l’assassinat de De Gaulle en 1960. Par exemple, von Braun va travailler non pour les Américains comme dans la réalité, non pour les Français comme dans Françatome, mais pour les Soviétiques (et Béria !), d’où une course à la Lune différente, et une Guerre Froide qui évolue différemment, ce qui aura son importance pour Alger.

Car c’est à Alger que tout va se passer, une Alger restée française après l’indépendance de l’Algérie, transformée en melting-pot où vont se retrouver les vautriens, version française des hippies, une ville d’Alger qui en 1977 proclame purement et simplement son indépendance... et la Commune.

Mais Alger n’est qu’un arrière-plan, terriblement important, et un point de convergence des nombreux fils narratifs. Ceux-ci concernent un nombre mal défini de personnage souvent secondaires, Algériens, Français et Algérois, rarement nommés, dont les histoires évoluent par flash, même pas en ordre chronologique strict, entre la Guerre d’Algérie et le XXIè siècle. Si les plus importants fils (la quête du personnage principal, la « tante » de Mélusine, la révolution) se suivent assez bien, pour d’autres c’est plus flou. Je mentirais en disant que ça ne gêne pas la lecture, mais ça en fait un peu le charme.

Et ce charme il vient aussi du sentiment de dépaysement d’une bonne uchronie, et je ne parle pas que des mille détails techniques et de vocabulaire, comme les « minifiles » qui menacent de remplacer les platines laser lectrices de vinyles, le « mulot », l’évolution fédérale de l’Algérie indépendante, le putsch militaire de 1973 en France, l’arrivée de Shepard sur la Lune, une fédération israélo-palestinienne, un vieil Albert Camus qui pense écrire une uchronie, ou la référence obligatoire au Maître du Haut-Château de Philip K. Dick. Non, l’arrière-plan capital, c’est celui des vautriens, et des adeptes de la Gloire — dans notre fil temporel : hippies et LSD. Timothy Leary lui-même débarque à Paris et la répression policière fait le reste. Toute cette faune non violente d’une époque à présent disparue se retrouve dans l’Algérois pas encore indépendant, déportée ou attirée par le joyeux bordel de la casbah, avec ses utopies, ses dérapages et son déclin. Un chroniqueur a justement parlé de « contre-histoire de la contre-culture » : même pour moi trop jeune pour l’avoir connue, c’est un des attraits du livre.

L’autre, c’est une histoire alternative de la musique. Elle a toujours tenu une grande place chez Roland C. Wagner, et là il s’en donne à cœur joie. Le héros, incarnation uchronique de l’auteur (lui aussi né en Algérie d’un père légionnaire), collectionne et vend des disques, et traque une perle rare introuvable de « rock psychodélique » algérois autoproduit, Rêves de Gloire par les Glorieux Fellaghas. Un disque dont la quête s’avère finalement très dangereuse : on ne remue pas impunément un passé qui remonte au Prophète de l’Aurès, sur fond de barbouzeries et de menaces d’une invasion française d’Alger. Mais le bouillon culturel algérois devient le refuge des musiciens français, les chroniques et histoires de groupes qui n’ont jamais été, ou qui auraient dû être, foisonnent, quitte à tuer Johnny Hallyday au passage. On regrettera de ne jamais pouvoir entendre Dieudonné Laviolette (une sorte de Jimi Hendrix). Ce bouquin manque terriblement d’une bande son, Wagner n’a pas eu le temps de l’écrire.

Uchronie personnelle, uchronie proche comme lointaine, culturelle comme politique, et fouillée sur 700 pages (qu’on a envie de relire sur le champ pour remettre en place les pièces du puzzle laissées un temps de côté) : une belle réussite.

Note

[1] Définitivement dernière, Roland C. Wagner nous ayant quitté récemment pour un monde qu’on espère meilleur.

samedi 7 juin 2014

Science étonnante

Tout en haut de ma déjà très longue liste de blogs à lire régulièrement vient de se rajouter Science étonnante.

Bons articles, bonne vulgarisation, et des sujets que j’aime.

Parmi cent perles, quelques-unes, pas que mathématico-physiques, qui me font marrer ou provoquent chez moi un brain overflow :

lundi 5 mai 2014

“Fatherland” de Robert Harris

Cette uchronie date de 1992, donc du début de la mode sur le thème. C’est une des plus connues, et un coup de maître pour Robert Harris, dont c’est à la fois le premier roman et la première uchronie (et d’ailleurs la dernière).

Fatherland_Robert_Harris.jpgLe monde n’est pas original, c’est celui où Hitler a gagné la Seconde Guerre Mondiale, rayé les États slaves de la carte, et lancé la colonisation germanique jusqu’à l’Oural. Le point de divergence n’est pas très clair, il se pourrait qu’Heydrich ait survécu à l’attentat de 1942, et influé dans le « bon » sens.

Ce n’est pas le plus important car le cadre est le Grand Berlin (très grand Berlin) de 1964, capitale d’un continent, juste avant l’anniversaire du Führer, toujours actif, et après l’amorce d’une détente avec l’ennemi de la Guerre Froide, les États-Unis de Joseph Kennedy (non, pas John, mais son père, nettement plus à droite).

March, détective doué de la Criminelle, ancien combattant tourmenté et dont la vie privée confine au désastre, hérite du cas d’un noyé anonyme. Il s’agit évidemment d’une personnalité du Parti nazi, au passif chargé. Évidemment, March remontera à une machination impliquant Heydrich (on ne ressuscite pas un Grand Méchant de ce calibre sans l’utiliser), beaucoup plus subtile dans son but que les complots habituels de domination mondiale. Vu l’envergure et la mentalité des personnages impliqués, ça va vite sentir le roussi pour le matricule de March. On est bien dans un polar, et les personnages habituels sont au rendez-vous : le tueur sadique (un SS, forcément), la belle journaliste, le traître...

L’uchronie ne se limite pas aux figures imposées comme les allusions au point de divergence, aux changements dans la cartographie de l’Europe et de Berlin, ou au jeu des citations déformées ou des personnages historiques à reconnaître au détour d’une page. Les meilleures uchronies montrent le changement sur les hommes, et il ressort bien la mentalité de cette race de prétendus surhommes au sein d’un régime totalitaire toujours soumis au « terrorisme » des partisans slaves : les femmes dans un rôle de mères poules, la bureaucratie omniprésente, les regards prudents systématiques autour de soi à cause d’une Gestapo omniprésente, la crainte de se voir reprocher quoi que ce soit [1]...

J’aurais une réserve sur la mentalité du héros, pas rebelle mais assez insoumis pour que le lecteur ne se dise pas « mon Dieu, je sympathise avec un Oberstumführer ! ». D’accord, le héros d’un polar classique est volontiers borderline, et, évidemment, un flic bêtement obéissant n’aurait pas donné lieu à une intrigue. J’avais chroniqué il y a sept ans (déjà !) l’excellent In the Presence of Mine Enemies de Harry Turtledove, et là aussi le héros n’était pas un nazi mais un Juif planqué et intégré dans un Reich vacillant. J’attends l’uchronie dont le héros serait un vrai produit du Reich, nazi bien obéissant, mais forcément haineux mais bien endoctriné après deux générations passées à la moulinette des Jeunesses hitlériennes.

Bref : chaudement conseillé, et pas que pour les amateurs de Seconde Guerre Mondiale.

PS : Merci à Pedro, mon libraire favori [2], pour m’avoir rappelé l’existence de ce livre.

Notes

[1] Une scène où March bluffe auprès d’un sous-fifre en lui faisant craindre de se voir mis en cause auprès d’autorités supérieures avait un parallèle saisissant avec une histoire de mon ancien coiffeur, qui avait tenu tête à des policiers dans l’Allemagne de l’Est communiste : s’ils lui confisquaient son appareil photo destiné à ramener des photos aux camarades de Strasbourg, ils auraient des nouvelles du Parti. Un État de droit non corrompu, policier ou pas, est celui où un fonctionnaire ne craint pas qu’on lui reproche de faire son boulot, même face à des gens avec des relations.

[2] À ma grande horreur, je ne trouve sur la toile que la page Facebook qui ait du contenu sur la librairie.

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