mardi 30 janvier 2018

« Le Français qui possédait l’Amérique : la vie extraordinaire d’Antoine Crozat, milliardaire sous Louis XIV » de Pierre Ménard

Toulousain, Antoine Crozat avait un père d’origine modeste, mais qui s’était déjà énormément enrichi sous Louis XIV. Bénéficiant de ses réseaux puis développant les siens, il atteignit un niveau de fortune monstrueux, prêtant même au Roi, allant jusqu’à se voir octroyée toute la gestion de la Louisiane française. Ce ne fut pas sa meilleure affaire.

Antoine Crozat, par Wikimédi) Sa richesse ne provenait pas que du commerce transcontinental, en plein boom, et d’innombrables trafics, y compris d’esclaves. Ajoutons la spéculation sur les monnaies, en des temps où l’État jouait en permamence avec leur valeur, et les premiers billets à ordre et de banque, aux valeurs aléatoires. Ou le copinage avec les plus grandes familles nobles, auxquelles ce snob rêva toute sa vie de s’allier (il y parvint) ; la mise en coupe réglée de pans entiers du commerce, avec des monopoles légaux ; l’achat et la revente des charges publiques, à titre personnel ou comme intermédiaire de l’État ; et le financement des corsaires ; ou encore la contrebande de grand style : les réseaux financiers se jouaient déjà des frontières.

Mais, surtout, le système fiscal de l’Ancien Régime était un tel bazar qu’une bonne partie était quasiment sous-traitée à de riches personnes avançant l’argent à l’État, parfois à l’avance et se débrouillant pour récupérer cet argent. Rémunérateur, le poste était comme tant d’autres une « charge » vendue par l’État, que l’on pouvait revendre ensuite. Il n’était d’ailleurs pas sans risque financier, et valait aussi en retour la haine du peuple ­— en plus du mépris que récolte tout parvenu dans une société si hiérarchisée.

Le Régent remit un peu d’ordre dans ces choses (malgré l’échec de la banque de Law). Crozat comme nombre de confrères, fut poursuivi, mais, de fait indispensable, il s’en tira mieux que d’autres, avec une monstrueuse amende.

Crozat est mort vieux, dans son lit, ayant marié ses enfants aux plus anciennes familles. Il fait partie de ces gens éloignés de toute politique ou idéologie mais égoïstes qui ont modifié l’histoire, pas forcément pour le mieux, et que l’on a très vite oubliés (pourtant il a fait construire les futurs Ritz et Palais de l’Élysée !).

vendredi 19 janvier 2018

John Wyndham : triffides, krakens, lichen, chrysalides, coucous et graines du temps

Je viens de relire des classiques de John Wyndham, ce maître de la science-fiction britanniques des années 50. Ça n’a pas forcément vieilli.

Un point rare dans les livres de cette époque  : les personnages féminins de Wyndham sont très loin des potiches, princesses à sauver ou méchantes sorcières. Elles sont aussi motrices de l’action que les mâles, sinon plus assurées qu’eux. C’est un signe de l’évolution sociale depuis les années 50, à la mentalité étonnamment éloignée de la nôtre (cf The Trouble With Lichen, notamment).

Ce n’est pas le seul point lié à la société : la difficulté d’une réponse collective à un danger extérieur, nos effets de troupeau, les foules stupides (y compris en haut de la société) reviennent systématiquement. Les réactions de l’URSS (à l’époque stalinienne) aux différentes menaces rencontrées relèvent du comique.

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samedi 11 novembre 2017

« Uchronie : l'Histoire telle qu'elle n'a pas été, telle qu'elle aurait pu être » (François Pernot & Éric Vial)

Ce livre rassemble des contributions d’une journée d’étude de 2013 incluant quelques pontes français du domaine (par exemple Éric Henriet). Au-delà de quelques rétrospectives sur l’évolution du thème dans le grand public et chez les historiens, on trouvera quelques bijoux, parfois très anciens.

En vrac : Uchronie : L’Histoire telle qu elle n’a pas été, telle qu’elle aurait pu être (François Pernot et Éric Vial)

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jeudi 18 mai 2017

Bouvines, Ramsès III contre les Peuples de la Mer, Murat et éléphants de guerre : « Guerres & Histoire » n°35 de février 2017

Guerre et Histoire n°35.jpg

Petit résumé encore plus en retard que d’habitude à cause de ces fichues épaules. Commentaires personnels en italique comme d’habitude.

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mercredi 8 février 2017

Blog en pause pour cause de tendinite...

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dimanche 22 janvier 2017

« Ravage » de Barjavel

Dans la SF française, qui ne s’appelait pas encore comme cela en 1942, c’est un classique et la première œuvre d’un de nos plus grands auteurs. Mais noyés dans les odeurs de cendres surnagent quelques relents un peu nauséabonds. C’est une des difficultés des anciens livres : discerner ce qui vient de l’air de son temps, ce qui est deuxième degré, et ce qui est vrai choix de l’auteur.

Ravage - Barjavel, ed. Folio, illustration Constantin) Dans le Paris de 2052, tel qu’imaginé juste avant-guerre, l’électricité disparaît inexplicablement. Pendant que la civilisation s’écroule puis que le monde flambe, le jeune François sauve sa jeune, innocente, belle et naïve Blanche, puis monte une expédition pour rejoindre la région rurale isolée où ils ont grandi.

Comme dans toute anticipation dont la date est dépassée ou proche, certaines pages font sourire. La nourriture ne provient que de la synthèse chimique, personne ne sait plus à quoi ressemble un poulet, mais les ouvriers meurent toujours à 50 ans à cause de la dureté de l’usine. Le « plastec » omniprésent n’est pas si loin de la réalité actuelle, et les trains à haute vitesse sillonnent l’Eurasie, mais les avions ne semblent pas voler plus loin qu’en 1939. Le téléphone est en 3D mais il faut toujours se déplacer dans la pièce où il sonne. Les mœurs nous sembleront surannées : Blanche suit une école pour futures « mères d’élite » et elle obéit sans mot dire à son homme. Il est facile de se moquer après coup, je pense que mes éventuelles prédictions pour 2117 feraient rire mes descendants (voire moi-même ?).

La partie la plus intéressante reste la description de la société qui s’effondre, du chaos et des méthodes de survie. On a sans doute fait mieux dans le domaine depuis 1942, mais le passage des individus policés aux bandes barbares reste convaincant : un sage a bien dit que la différence entre la civilisation et la barbarie n’était que de quelques repas, et je le crois volontiers.

Par certains côtés Ravage m’a rappelé Malevil de Robert Merle : destruction totale, barbarie des survivants, héros reconstituant une bande.

Tout cela a d’ailleurs un avant-goût assez inquiétant : combien de temps durerait notre civilisation si l’électricité, pour une raison ou une autre, disparaissait pour longtemps à une échelle continentale ? Sommes-nous certains d’être à l’abri du danger ? Saurions-nous rester assez disciplinés et éviter le chaos ? Barjavel a peut-être été inspiré en partie par l’Exode, tout proche.

Le personnage de François fait froid dans le dos par son adaptation froide à la barbarie de la situation. C’est l’« homme providentiel » par excellence, le guide-né sans lequel les autres ne sont que moutons stupides, et contesté par personne. C’est par lui que l’on retrouve peut-être le pétainisme à la mode en 1942. Barjavel a certes travaillé pour Denoël qui était collaborationniste et publié chez lui, mais il y travaillait avant guerre ; et si Ravage cadrait dans la philosophie de Vichy, le reste de l’œuvre de Barjavel n’a rien à voir. On peut ne voir dans Ravage que méfiance envers un progrès incontrôlé et regret de la France rurale, comme encore parfois aujourd’hui ; ce qui ne veut pas dire que l’on souhaite la destruction de la société moderne. Doit-on voir dans le chapitre final une apologie du bonheur par l’obscurantisme, ou un avertissement ? C’est sur cette grosse ambiguïté que se finit le livre. Même si le futur de cette société, entrevu dans le Voyageur imprudent paru peu après, ne fait pas rêver.

samedi 31 décembre 2016

Bombe atomique nazie, pentaquarks, guêpe parasite... dans Pour la science n°471 de janvier 2017

Pour la Science n°471 de janvier 2017Innovation de ma part : commencer le compte-rendu du meilleur d’un numéro de Pour la Science l’année précédant sa parution !

Faisons vite. Commentaires personnels en italiques comme d’habitude.

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samedi 26 novembre 2016

Deux choses qui me passent très au-dessus de la tête

keep-calm-and-solve-navier-stokes-equation-8.jpgJ’adore la vulgarisation qui fait presque comprendre des choses qui nous volent très très très au-dessus. Quelque part des gens y consacrent leur vie et comprennent, eux, quand j’ai juste saisi des bribes de connaissances, des éclairs d’au-dehors de ma caverne platonicienne, que je serais bien incapable de retransmettre.

Pour la génération avant la mienne, ce seuil était atteint par la description du moteur nucléaire d’Objectif Lune. Comme j’en ai été gavé avant même de savoir lire, c’est acquis. Par contre pour les deux exemples ci-dessous je m’émerveille mais intellectuellement je déclare forfait :

  • La gravité quantique à boucle expliquée en vidéo par David Louapre.
    C’est une concurrente de la théorie des cordes pour concilier la gravitation et les autres forces, le Graal des astrophysiciens. Nos outils ne permettent pas encore de trancher entre les deux mais c’est envisageable. Il faut lire aussi le long commentaire écrit à la vidéo.
    Ne pas s’effrayer des quelques équations dans la vidéo : de toute manière elles sont tellement ésotériques que ça aurait pu être des glyphes mayas.
  • C’est le futur, une traduction d’une parodie américaine cruelle sur la vogue des web services et virtualisations en tout genre à base de technos qui évoluent plus vite qu’on ne peut les absorber en empilant les couches d’abstraction, et passent de mode dès que le développeur moyen commence à en entendre parler. (Si quelqu’un passe ici, qui est du domaine j’aimerais son avis...)
    Je suis fort heureux de sévir dans la partie de l’informatique qui ne peut se permettre de céder au hype et aux effets de mode parce que les données, elles, devront encore être là dans dix ans.

vendredi 18 novembre 2016

Les mythes de la Seconde Guerre Mondiale

Les Mythes de la Seconde Guerre Mondiale Cet excellent et passionnant ouvrage collectif d’articles de pointures universitaires reste très accessible au lecteur un tant soit peu cultivé (celui qui sait distinguer Roosevelt et Churchill, Koufra et El-Alamein, et les deux Débarquements en France en 1944). Chaque thème se développe sur la bonne longueur, même si certains se sentiront frustrés de ne pas avoir tous les détails et croquis sur les Wunderwaffen ou la biographie complète de Montgomery, et d’autres auront l’impression de lire des travaux universitaires.

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dimanche 6 novembre 2016

Tout n’est pas noir dans ce monde : les leçons de Gapminder

Parmi les sites qui ne seront jamais assez connus, Thias m’a rappelé récemment l’existence de Gapminder, une merveille alliant histoire, technologie (à la portée des années 90), dataviz, doses massives de statistiques, bon sens et optimisme. Résumer en un graphique les fantastiques progrès de l’humanité sur les deux derniers siècles, chapeau !

2015

Gapminder 2015.pngEn ordonnée, l’espérance de vie de chaque pays. En abscisse, le PIB par habitant. Les riches avec une grande espérance de vie sont donc en haut à droite, les pauvres mourant jeunes en bas à gauche.

La taille de la bulle indique la population : la Chine est donc bien visible. L’autre bulle rouge est évidemment l’autre superpuissance en devenir dont on parle trop peu, l’Inde, juste derrière la Chine.

La couleur indique le continent. Les Européens (en jaune) sont concentrés dans le quadrant supérieur droit. L’Afrique, en bleu, s’étale entre l’extrême pauvreté (Centrafrique ou Congo Démocratique, à gauche, et un niveau de vie dépassant celui de certains États est-européens (Maghreb).

On a déjà une comparaison très visuelle des rapports entre pays. On peut ergoter sur la pertinence des indicateurs (notamment le PIB), il y en a une palanquée d’autres disponibles.

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samedi 17 septembre 2016

« La Forteresse perdue » (de Nathalie Henneberg)

Ma période Nathalie Henneberg n’est pas terminée, il me reste quelques livres issus des étagères remplies par mon père dans les années soixante.

La forteresse perdue, Nathalie Henneberg, Le Rayon fantastique, 1962La Terre de 2300, en pleines convulsions, envoie sa Légion Spatiale de « volontaires pour mourir ». Un navire échoue sur une planète maudite et stérile où de sombres forces maléfiques immatérielles manipule la faune et la population locales, pousse des humains à la trahison, pour se saisir de ces astronautes perdus — avec la Terre en ligne de mire.

La Forteresse perdue ne restera pas pour moi son meilleur ouvrage. Trop de thèmes déjà lus dans la Rosée du soleil ou le Mur de la lumière reviennent. Le couple des Amants-Parfaits-qui-se-sont-toujours-connus perturbé par un génie-tourmenté-presque tout-puissant, évidemment amoureux de la belle-pas-indifférente-car-ils-se-sont-connus-dans-un-autre-temps-mais-qui-le-repousse a déjà été utilisé dans le Mur de la lumière. La force occulte et la trahison dudit savant annoncent le prince Valeran de la Plaie. Autre rengaine : les mutants, positifs ou négatifs, qui modifient l’univers autour d’eux sans le vouloir ni même le savoir. Au moins n’a-t-on pas cette fois de mère folle prête à vendre sa fille, l’héroïne est orpheline.

Le style d’Henneberg reste matière de goût, un rien confus et flamboyant, instable mélange de lyrisme slave et de rationalité française. Et on ne goûte pas forcément l’utilisation systématique de ces personnages-archétypes.

Un intérêt quand même : le parallèle avec la vie de l’autrice et certains faits oubliés de l’histoire de la Seconde Guerre Mondiale. Impossible de ne pas retrouver Nathalie Henneberg et son mari, sous-officier de la Légion Étrangère d’origine allemande, basé en Syrie avant-guerre, dans le couple d’Alix & Arnold de Held (Held = héros en allemand). Les résurgences entre époques abondent chez Nathalie Henneberg.

Le couple était également aux premières loges pendant la campagne de Syrie de juin 1941, quand Britanniques et Français libres envahirent le territoire tenu par Vichy pour couper les voies de communication de l’Axe : des Français, dont des légionnaires, étaient dans les deux camps, et il y eut des morts. Dans quels camps de 1941 se transposent les légionnaires et les androïdes du livre ? La transposition est vaine mais la Légion de 2300 se bat inutilement pour l’honneur plus que pour d’autre cause, comme celle de 1941 par bien des côtés.

Bref, la Forteresse perdue est un ouvrage peut-être un peu superflu pour qui n’est pas un inconditionnel d’Henneberg, mais il m’a donné envie de lire les autres autour de cette histoire syrienne vécue réellement de près (notamment Hécate).

vendredi 16 septembre 2016

Petits plaisirs de la vie

  • Enlever les rubans de masquage après avoir passé plusieurs jours à repeindre une pièce.
  • Un bébé qui se lève à neuf heures du matin le week-end, et enchaîne deux heures de sieste l’après-midi.
  • Rouler fenêtres ouvertes en plein été sur une route des Vosges dégagée qui tourne gentiment.
  • Un ordinateur ou une base de données en croix qui redémarre enfin.
  • Vider sa vessie après des heures sans possibilité de se soulager.
  • Entamer le dernier tome d’une trilogie presque d’une traite, au calme.
  • Un bébé hilare et frétillant accueillant son papa le soir.
  • Retrouver des potes pas vus depuis deux ans autour d’une bonne table.
  • Bouquiner une heure peinard sur la terrasse en fin d’après-midi.
  • Deux mois en vacances en été entre deux boulots, à faire le tour de France, voir anciens condisciples et famille et à réduire infinitésimalement le stock de livres et revues en retard.
  • Annoncer sa démission à son chef après des années de recherche d’un meilleur boulot.
  • Paramétrer pour la première fois un bout d’électronique.
  • Découvrir le premier épisode d’une série dont tout le monde parle depuis des années.
  • Battre son (modeste) record de longueurs à la piscine, sans trop d’effort.
  • Réussir sa première réplication sous PostgreSQL, du premier coup.
  • Publier un billet de blog qui traînait depuis des années dans les brouillons.
  • Faire découvrir à ses enfants le premier Star Wars, la Grande Vadrouille ou Il était une fois l’Homme.
  • Ranger une pile de livres dans une nouvelle bibliothèque enfin assez grande (du moins pour le moment).

mardi 13 septembre 2016

« Guerres & Histoire » n° 32 d’août 2016 : l’armée invincible d’Alexandre le Grand

Guerres & Histoire n°32 (août 2016) C’est le dossier principal de ce numéro. J’ai traité les autres thèmes dans le billet précédent. Commentaires perso en italique.

D’un pays quasiment barbare, il a fait la première puissance mondiale de son époque : d’où vient le succès d’Alexandre le Grand ? Notes :

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dimanche 11 septembre 2016

« Guerres & Histoire » n° 32 d’août 2016 : Verdun, un borgne chez les aveugles

Guerres & Histoire n°32 (août 2016) Petit résumé rapide de ce dont je veux me rappeler du dernier G&H, à part la partie sur l’armée d’Alexandre reportée au prochain billet.

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dimanche 4 septembre 2016

« Skeptic » de Juin 2016 (vol 21, n°2) : la prochaine apocalypse

Dernière partie du résumé du dernier numéro de Skeptic (après articles divers, la numérisation du cerveau et l’épilepsie de Saint-Paul), avec un article effrayant de Phil Torres : le terrorisme apocalyptique va prendre de l’ampleur durant le XXIè siècle. (Manifestement Phil Torres est un athée militant. Je viens de voir que l’article dans Skeptic résume son livre.)

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