dimanche 19 avril 2015

“The sleepwalkers — How Europe went to war in 1914” (« Les somnambules — Eté 1914 : Comment l’Europe a marché vers la guerre ») de Christopher Clark

The outbreak of the war was a tragedy, not a crime.
Le déclenchement de la guerre fut une tragédie, pas un crime.

Christophe Clark,
The Sleepwalkers, Conclusion, p. 561

L’Europe s’est suicidée sans que personne veuille vraiment la guerre : c’est la tragédie de la Première Guerre Mondiale, et une leçon pour le futur. Certaines causes résonnent encore au XXIè siècle.

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La séquence d’introduction porte déjà la violence des conséquences lointaines (oui, le titre français est trompeur : Christopher Clark commence bien plus tôt que l’été 1914). En Serbie en 1903, des officiers ultranationalistes assassinent sauvagement le roi Alexandre et sa femme. D’après la description de Clark, ce souverain n’était pas très sympathique, mais les tueurs ne le sont pas plus. Cette clique militaire régicide, notamment un certain colonel Apis, va acquérir une grande influence en Serbie dans les années suivantes, et de manière à peu près autonome semer le trouble dans la Bosnie-Herzégovine voisine (partiellement serbe mais annexée par l’Autriche), puis organiser l’assassinat de François-Ferdinand, l’allumette qui embrasera le continent.

Toute cette partie sur la politique serbe, le nationalisme intense, le déni par exemple de l’existence même de Slaves non Serbes en Bosnie et Croatie, les exactions pendant la conquête serbe de la Macédoine en 1912-13... rappellent furieusement ce qui s’est passé dans les années 1990 en Yougoslavie ; jusqu’au rôle de la Russie, ange gardien autoproclamé des Slaves des Balkans ; jusqu’au conflit est-ukrainien actuel (un russophone est-il forcément russe ?).

Les acteurs

Clark fait le tour de toutes les grandes puissances du moment, leurs gouvernants, leur organisation, leurs faiblesses, leurs relations mutuelles...

Tout le monde voyait la Russie, en croissance très rapide, comme la nouvelle superpuissance, malgré la défaite de 1905 face au Japon, malgré son gouvernement pas très stable et marqué par l’absolutisme — ce qui ne voulait pas dire que le Tsar donnait toujours le ton.

À l’inverse, l’Autriche-Hongrie semblait en décrépitude, paralysée par un gouvernement double et les revendications ethniques, malgré une économie florissante. Que serait-elle devenue si François Ferdinand avait vécu, lui qui ne voulait pas de guerre et ambitionnait de créer un État fédéral ?

Le fantasque Kaiser ne dominait pas une Allemagne envieuse des empires coloniaux de ses voisins.

La France ne s’impliquait pas dans les Balkans, sinon par ses banques et ses exportations d’armes. Face à des Ministres des Affaires étrangères instables, les diplomates étaient devenus autonomes ; mais en 1914 Poincaré, Président, donnait le ton et prônait la fermeté face à l’Allemagne. Clark n’est pas tendre avec lui.

L’Angleterre (comme souvent...) ne tenait pas à s’engager irrévocablement, comme la France auprès de la Russie. Au Foreign Office, Edward Grey n’en faisait qu’à sa tête et lia son pays à la France.

L’Italie, théoriquement alliée aux puissances centrales, se rapprochait de plus en plus de l’Entente.

Les états des Balkans combattaient depuis 1912, contre l’Empire ottoman et entre eux.

Les alertes et la déstabilisation

La Grande Guerre n’a pas éclaté dans un ciel serein. Sans remonter jusqu’au conflit franco-allemand de 1870, les années d’avant-guerre virent plusieurs affrontements dont certains auraient pu dégénérer, et dont le souvenir influença les décideurs de 1914.

Allemagne et France s’accrochèrent notamment au Maroc (crise d’Agadir en 1911), mais cela ne dégénéra qu’en marchandage (Maroc contre Cameroun). L’Allemagne remettait en cause la domination britannique sur les mers, mais ne l’inquiéta en fait jamais sérieusement. En Asie, les impérialismes russe et britanniques se heurtèrent plus d’une fois (Inde, Afghanistan, Iran...), sans conséquence majeure. En Afrique, les Anglais s’étaient heurtés aux Français (Fachoda en 1898), et, juste après, lors de la guerre des Boers émergea fugitivement l’idée d’une alliance franco-germano-russe contre l’Empire britannique.

627px-Balkan_1912.svg.pngLa vraie déstabilisation commença en 1912 avec l’agression italienne contre l’Empire ottoman, qui perdit Lybie et Dodécanèse. Les jeunes et ambitieux États européens fraîchement émancipés de la tutelle turque (Serbie, Bulgarie, Grèce) se ruèrent sur l’Empire malade. Le partage tourna mal : la Bulgarie finit en guerre contre ses anciens alliés, et la Serbie menaça déjà de déclencher une guerre européenne en voulant croquer l’Albanie (et l’on parlait déjà de purification ethnique au Kosovo). Autriche et Italie considérèrent cela comme une ingérence dans leur sphère ; l’Autriche mobilisa partiellement ; la Russie aussi. On fut à deux doigts de la guerre ; puis les Serbes, sous la pression internationale, renoncèrent. Ces fausses alertes éloignèrent le spectre d’un conflit continental, et en 1914 les décideurs y crurent hélas moins.

Des blocs non figés

Tout n’était pas figé, et la guerre n’était pas inéluctable. Certes certains l’attendaient, par exemple certains Allemands effrayés de la très rapide (mais fragile) évolution industrielle et militaire russe, ou certains généraux autrichiens belliqueux. Mais il existait à l’inverse une multitude de facteurs de pacification : Guillaume II, tout fantasque qu’il ait été, reculait devant cette perspective ; ses relations avec Nicolas II étaient cordiales ; la rivalité navale entre Royaume-Uni et Allemagne avait déjà été gagnée par le premier ; François-Ferdinand ne voulait pas de guerre... Les guerres d’agression entre puissances européennes étaient impensables[1], même l’attaque autrichienne sur la Serbie nécessitait une justification.

Enfin, les alliances étaient elles-mêmes mouvantes : la petit Serbie avait été protégée par l’Autriche avant de se retourner contre elle ; les alliés balkaniques de 1912-13 s’étaient entredéchirés immédiatement après leur victoire ; la Russie et l’Angleterre avaient de nombreux points de friction coloniaux ; l’alliance de la France démocratique et de la Russie autocritique n’allait pas de soi ; la Russie s’était focalisée sur les Balkans en partie parce que sa cible prioritaire (Constantinople et les détroits) restait pour le moment inaccessible ; la Turquie avait un général allemand pour moderniser son armée, mais aussi un amiral anglais pour sa flotte ; etc.

800px-Map_Europe_alliances_1914-fr.svg.png Cette instabilité des blocs provoqua d’ailleurs l’enchaînement inéluctable ! La France craignait que la Russie, puissance montante, n’ait plus besoin de son alliance, absolument vitale pour elle contre l’Allemagne : Poincaré l’assurait donc de son soutien indéfectible, y compris dans les Balkans, pourtant inutiles aux Français. Symétriquement, l’Allemagne ne faisait pas confiance à seul grand allié, l’Autriche, et la soutint donc inconditionnellement, là aussi dans les Balkans. La Russie se devait de soutenir son allié serbe, autrefois soumis à l’Autriche. L’Angleterre avait garanti la protection des côtes du nord de la France, dont toute la flotte croisait en Méditerranée : l’Angleterre se voyait donc entraînée par son alliée contre l’Allemagne.

Tous ensembles vers l’abîme

La Main Noire serbe, aidée par des services serbes, sans accord réel du plus haut niveau, place ses tueurs : Prinzip assassine l’archiduc François-Ferdinand. L’Autriche-Hongrie prend son temps pour l’enquête, finit par envoyer un ultimatum à la peu coopérative Serbie — ultimatum que Clark trouve presque acceptable, comparé à celui adressé de l’OTAN à la Serbie en 1999 ! La tradition occidentale veut que la Serbie ait quasiment accepté ces conditions coupant toute justification à l’attaque autrichienne ; en fait Clark qualifie la réponse serbe de « chef-d’œuvre d’équivoque » (a masterpiece of diplomatic equivocation). L’Autriche menace d’attaquer, la Russie mobilise (complètement), donc l’Allemagne prend peur et mobilise, provoquant la mobilisation française. La rapidité de mobilisation et d’attaque pouvant décider du sort de la guerre, les hostilités commencent, et à l’entrée du Reich en Belgique succède l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne.

Cet enchaînement, tout le monde l’avait vu venir, mais personne ne le voulait et chacun croyait faire toutes les concessions possibles pour éviter la guerre. Dans les deux camps, chacun pensait que ceux d’en face la voulait, et y recourrait sans une volonté de fer en face — toute conciliation ou désaveu d’un allié serait donc un dangereux signe de faiblesse, de plus inutile puisque l’ennemi voulait la guerre. La fermeté protégeait donc la paix. Sans cela, difficile d’expliquer que Poincaré en Russie lie sciemment la France aux événements d’une zone aussi instable que les Balkans. Et chaque progrès d’une alliance effrayait l’autre, la poussant à se préparer au pire (un grand classique).

Facteurs psychologiques

Ils jouèrent massivement dans l’enchaînement de la crise. Les Serbes en voulurent trop dès 1912, et surestimèrent le poids du soutien russe. Les Autrichiens, exaspérés par les Serbes depuis des années, furent légers en les attaquant sans penser aux terribles conséquences. En cette période sans instance supranationale reconnue, tout abandon de souveraineté était inconcevable — les Serbes ne pouvaient pas accepter l’ultimatum. Les Russes ne comprirent pas que les Autrichiens ne pouvaient pas laisser passer impuni le meurtre du prince héritier. Les Autrichiens auraient pu attaquer dès après le meurtre, ce qui aurait été bien mieux accepté, mais le processus de décision de la double monarchie se traînait (les Hongrois notamment craignaient une invasion des Carpathes par la Roumanie). Les Russes auraient pu attendre pour mobiliser, laissant aux Serbes une chance d’accepter l’ultimatum, ou se contenter d’une mobilisation partielle contre l’Autriche pour ne pas effrayer l’Allemagne, mais leur logistique ne le prévoyait pas. Les Allemands auraient pu se contenter de n’envahir qu’une petite partie de la Belgique (tout le monde s’y attendait) : cela aurait donné une chance aux pacifistes dans le gouvernement anglais. Mais les militaires allemands (contrairement aux civils) sous-estimaient la Grande-Bretagne.

Clark ajoute une note : la « masculinité » du mâle européen semblait menacée à cette période précise par les évolutions de la société et, par réaction, le besoin de s’affirmer dur et endurant prenait le pas sur les vieilles valeurs aristocratiques, plus accommodantes.

Une chose finalement est sûre : attribuer à l’Allemagne la responsabilité totale de la guerre dans le Traité de Versailles, en plus d’une faute politique à l’époque, était purement et simplement une erreur factuelle. Si les Alliés s’imaginaient dès le début que l’intransigeance autrichienne venait de Berlin, la paranoïa régnait partout.

Digestion

C’est un pavé (pas loin de 600 pages en anglais sans les notes) et, forcément, les affrontements diplomatico-commerciaux subtils et pleins de sous-entendus ne sont pas la meilleure matière pour des rebondissements trépidants mêlés de réparties cinglantes, surtout quand on connaît déjà la fin. J’ai été un peu frustré par la relation du déclenchement des hostilités : Clark s’arrête aux mobilisations et ne relate pas l’assassinat de Jaurès, par exemple (est-il tellement important d’ailleurs, vu par un Anglo-Saxon ?) ni les réflexions des Français dans les derniers jours.

Si le passionné d’histoire trouvera son compte dans les causes plus ou moins immédiates de la mort de millions de soldats et l’effondrement de quatre empires, le dilettante risque de trouver la chose indigeste. The Sleepwalkers est pourtant déjà devenu une référence sur le sujet. Et comme je le disais au début, le XXIè siècle semble en rejouer des pans entiers.

Quant à l’amateur d’uchronies, il croulera sous les points de divergence potentiels...

Note

[1] Contre les Turcs et autres non-Européens, on s’en donnait par contre à cœur joie.

vendredi 27 mars 2015

« Pour la Science » d’avril 2015 : écrans & sommeil, routes de 5è génération, fractales 3D

The Sleepwalkers attendra encore, en partie à cause de ce bon cru de mon journal scientifique favori. Comme d’hab’, l’italique n’engage que moi, et le romain vise le résumé objectif. Il est encore en kiosque.

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L’hygiène lumineuse

Un article très concret et immédiatement applicable dans Pour la Science, ça change : le neurobiologiste Claude Grondier a mesuré l’influence des lumières bleues de l’électronique moderne sur notre sommeil. En résumé :

  • c’est surtout la lumière bleue qui agit sur nos détecteurs ;
  • plus la lumière est froide, plus la mélatonine (l’hormone du sommeil) est inhibée : performances cognitives et bien-être sont meilleurs (Moralité : mettez vos ingénieurs et ouvriers sous les néons) ;
  • les écrans à LED ont le même effet ;
  • trois heures de lecture sur tablette le soir retarde de plus d’une heure l’horloge biologique par rapport à la lecture sur livre (ça doit expliquer pourquoi je me réveille le soir devant mon Mac) ;
  • et non seulement l’endormissement est retardé, mais la qualité du sommeil s’en ressent (moins profond).

Cas extrême : la station antarctique Concordia. Pendant les neuf mois d’hiver, le manque de luminosité provoque chez certains résidents un sommeil raccourci. Augmenter la lumière et l’enrichir en bleu a rallongé les nuits.

Chaque personne a un cycle propre, légèrement supérieur à 24 heures, recalé par la lumière. Chacun doit trouver sa propre « hygiène lumineuse » pour améliorer son sommeil. Pour la plupart des gens, un accès à la lumière solaire en journée sera suffisant, et il est un peu tôt pour traiter la dépression saisonnière par de la lumière bleue — on ne sait pas mesurer le dosage.

Un ado qui n’arrive pas à dormir le soir devra baisser la lumière en soirée, bannir l’électronique une heure avant de dormir, et éclairer au maximum le matin. Au contraire, quelqu’un qui s’endort en début de soirée se réveillera avec plus de lumière.

Détection du radicalisme

Avertissement de Gérald Bronner : la campagne de détection du radicalisme va noyer le ministère sous une avalanche de faux positifs.

Les djihadistes sont (heureusement) extrêmement rares. Même avec des symptômes supposés pertinents (méfiance, rejet, changements d’habitudes...), il y a aura inévitablement une part de faux positifs... multipliée par une population de plusieurs dizaines de millions. Quelques fous furieux vont donc être noyés parmi une mer de gens inoffensifs.

Les routes de 5è génération

Chemin muletier, voie romaine, macadam, autoroute... et à présent voie connectée, durable, automatisée, écologique, communicante, silencieuse, résiliente, bardée de capteurs... Bref, de la science-fiction au quotidien, qui démarre aujourd’hui.

Difficile de dire comment quelles options vont se développer, entre les routes recouvertes de panneaux solaires pour alimenter les voitures ; celles bordées de pistes cyclables solaires ; les routes démontables, ou préfabriquées avec tuyauterie prête pour différents modes de transport et interconnexion à tous les réseaux ; les bitumes intégrant du caoutchouc pour le silence, ou de l’oxyde de titane contre la pollution ; les murs antibruit à structure fractale ; les caténaires pour alimenter des camions électriques ; à moins que l’induction ne soit favorisée ; etc.

Cancer : ces cellules qui perdent le contact

Les thérapies ciblées déçoivent un peu, car les tumeurs peuvent être très hétérogènes — et donc ne pas être la conséquence d’une unique mutation.

Une nouvelle piste de recherche concerne une cause possible de l’apparition du cancer : des perturbations dans la communication entre la cellule et son environnement mènerait à lui faire exprimer d’autres gènes qu’en temps normal. À l’inverse, il est connu que des cellules cancéreuses in vitro peuvent retrouver un fonctionnement normal une fois réimplantée à leur place. On parle donc plus d’épigénétique que de génétique.

Manifestement, cette théorie n’en est qu’au début, l’article ne parle pas encore de thérapie.

La maîtrise de soi

Après bien des études, ils est établi que les enfants qui ont la meilleure maîtrise d’eux-mêmes réussissent mieux et sont plus heureux. Il faut donc développer cette capacité par des jeux et activités.

Il est bon de savoir que le sens commun touche parfois juste.

Une importante remarque : l’entourage (les parents surtout) ont leur rôle. Un enfant aux parents imprévisibles ou menteurs ne saura développer un sens du long terme, et privilégiera les gains à court terme (« un tien vaut mieux que deux tu l’auras »).

Je me demande comment tout ça peut être transposé à une société, avec un État imprévisible, des agents économiques qui ne voient plus que le court terme, et comment on pourrait rééduquer cette société...

Notre place dans l’univers

(Un article un peu longuet pour une idée simple.) Selon le principe copernicien, notre monde est quelconque. Selon le principe anthropique, nous sommes à l’endroit exact et exceptionnel où la vie intelligente est possible.

Il faut concilier cela : nous sommes en fait dans un quelconque très moyen, ni trop chaud ni trop froid, dans une période encore active mais déjà calmée de l’histoire de l’univers, au sein d’un système solaire un peu atypique mais stable. C’est le principe d’équilibre, et la vie n’est ni rare ni fréquente.

Art & fractales

JeremieBrunet-Treasure-pls_0450_delahaye_2.jpg Jean-Paul Delahaye expose le travail de Jérémie Brunet, spécialiste de l’art à base de fractales. D’où un questionnement sur la nature de l’art quand c’est un ordinateur qui calcule. Si la technique reste nécessaire, c’est bien un créateur qui fournit travail, imagination, génie, comme en photographie ou au cinéma.

Jeremie_Brunet_L_art_fractal.jpgEncore un bouquin d’art sur ma liste de cadeaux potentiels. Ça fait longtemps que les fractales me fascinent : au lycée sur mon Atari 520 STF je calculais l’ensemble de Mandelbrot, et en DEA je cherchais un attracteur étrange dans de la coalescence de bulles...

Divers

  • La maladie de Lyme est une maladie sournoise, mal diagnostiquée, aux symptômes banals. Ça ne date pas d’hier : Ötzi en était malade.
    J’en arrive à ne plus être tranquille en forêt. Si vous attrapez une tique ou détectez une tache mouvante sur votre peau, consultez un médecin.
  • Les chiens savent reconnaître les émotions de leur maître.
  • La quête de l’énergie sombre continue. Pour le moment des études sur le spectre des quasars permet de poser des contraintes sur une possible évolution du rapport des masses entre électron et proton (évolution donc indétectable depuis 12 milliards d’années), pour contraindre les modèles (« scalaires dits caméléon »).
    Je suis content que certains comprennent ce domaine.
  • Il y a 70000 ans, une étoile double constitué de deux naines a frôlé notre système solaire à moins d’une année-lumière, et traversé le nuage de Oort, lequel a sans doute été peu perturbé.
    Heureusement, sinon nous aurions eu droit à une pluie de comètes. Je me demande combien de temps ce genre de perturbation met à se manifester, et dure.
  • En creusant un peu, une planète comme Dune pourrait exister, par exemple une équivalente en taille de Mars, avec une atmosphère plus épaisse pour permettre une érosion suffisante.
  • Les enfants surdoués ne sont pas plus anxieux que les autres. Ce serait même parfois le contraire.

mercredi 25 février 2015

Préférences pubs de Google

Découvert au fil d’un article de C’t :

  • Se connecter sur https://www.google.de/ads/preferences avec son compte Google (qui n’en a pas, à part les possesseurs d’iphone, même si ce n’est que pour y connecter son smartphone ?).
  • Voir le nombre effarant d’informations déjà connues Google (centres d’intérêt notamment) en espionnant votre surf depuis tablette et smartphone (il faut reconnaître que sur un téléphone, Firefox avec Ghostery et Adblock, c’est pas aussi simple que sur un PC).
  • Effacer ou désactiver le maximum de choses, notamment les annonces par centre d’intérêt (éventuellement dans les deux colonnes !).
  • Ne pas se faire d’illusion sur l’amélioration de la confidentialité de sa vie numérique ainsi obtenue.

À savoir :

  • La date de naissance la plus ancienne acceptée par Google est apparemment 1885. Discrimination envers les plus de 130 ans ? (Oui, je réponds n’importe quoi à ceux qui me demandent des informations qui ne les regardent pas.)

Au moins Google est-il un peu ouvert sur ces sujets. Plus généralement je reste partisan d’une taxation de toutes les données nominatives stockées (hors données très agrégées ou d’utilisation impérative comme la facturation, la livraison...) : cela mettrait un frein au stockage ; les requêtes de la CNIL seraient plus respectées car accompagnées d’une évocation de redressement fiscal. Certes, pas facile de contrôler le contenu d’une base en pratique, mais la publicité de l’existence et de la volumétrie de ces bases, plus une commission sur le redressement par un informaticien délateur (même sous-traitant indien) devraient faciliter les choses. Aucune idée sur ce que cela pourrait rapporter à l’État (quoique : une telle taxe sur les données de la NSA réglerait le problème de la dette dans plusieurs pays).

jeudi 8 janvier 2015

« Le premier homme à jeter une insulte plutôt qu’une pierre est le fondateur de la civilisation. »

Derjenige, der zum erstenmal an Stelle eines Speeres ein Schimpfwort benutzte, war der Begründer der Zivilisation.

Le premier homme à jeter une insulte plutôt qu’une pierre est le fondateur de la civilisation.

Attribué à Sigmund Freud

La source de cette citation reste douteuse : raison de plus de garder la version française plus proche de la version anglaise qui coure sur le net (“The first human who hurled an insult instead of a stone was the founder of civilization.”) que de cette hypothétique version allemande originale qui parle plutôt de javelot.

Elle n’en reste pas moins douloureusement actuelle.

Elle commence très mal, mais bonne année à tous quand même.

jeudi 4 décembre 2014

“The Tawny Man” de Robin Hobb (suite de l’« Assassin Royal »)

(Attention, je me réfère à l’édition en anglais, en trois épais tomes. Pour la correspondance avec le découpage en sept tomes dans l’édition française, un scandale en soi d’ailleurs, voir par exemple http://critiques-imaginaire.com/blog/le-cycle-de-lassassin-royal/ )

Après avoir dévoré la trilogie des Farseer, où Fitz, bâtard royal dans un monde de fantasy, s’en prenait plein la gueule et disait « pouce » à la fin ; après avoir englouti aussi avidemment la trilogie parallèle des « Aventuriers de la mer » (Liveship Traders) ; je me suis lancé avec délectation dans cette troisième trilogie de pavés dans le monde de Hobb.

C’est une suite à la première trilogie, les gens pressés pourront donc sauter la deuxième sans trop de problème, mais ils ne savent pas ce qu’ils perdent en références et en arrière-plan.

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Fitz is back

Fitz reprend le rôle du narrateur. Quinze ans après avoir juré qu’on ne l’y reprendrait plus à risquer sa vie pour la dynastie des Farseer, Fitz est rappelé plus ou moins subtilement à la Cour. Le contexte politique l’exige : la Reine mijote un mariage royal pour faire la paix avec les envahisseurs simili-Vikings de la première trilogie, et la promise a un comportement bizarre ; des luttes internes déchirent les détenteurs du Vif (Wit), ce don qui mène droit au bûcher mais relativement répandu ; le royaume n’a plus de maître pour enseigner l’Art (Skill), la magie des Farseer, au jeune prince ; et autour de ce dernier rôdent des gens inquiétants.

Fitz n’étant plus un gamin, son retour au rang qu’il mériterait aurait eu l’effet d’un chien dans un jeu de quille, et de toute façon, littérairement, il valait mieux qu’il reste dans l’ombre : il ignore ainsi assez de choses pour continuer à faire des bêtises et se faire manipuler par tout le monde. Son rôle de simple valet de Lord Golden (nouvelle incarnation du Fou, délicieuse) sert de prétexte à nombre de quiproquos.

Parallèlement à son rôle de soutien de la dynastie des Farseers, il se retrouve à devoir gérer trois ados, alors qu’il n’est complètement le père d’aucun d’eux. Son statut de guerrier accompli ne pouvant plus mener à de grands développements (même s’il s’en prend encore plein la g...), c’est en tant que père qu’il angoisse — et se plante royalement. Avec les femmes, il n’a toujours fait aucun progrès. La routine, quoi, et c’est pour ça qu’on l’aime.

Ça fonctionne toujours

Comme pour les tomes précédents, impossible de les lâcher sans gros effort de volonté (l’actualisation de ce blog en a souffert). Les personnages sont tous fouillés, réfléchis, avec leurs failles, même les plus forts (Kettricken !). Et même si la plupart sont du même camp et sympathiques, leurs relations aigres-douces, de pouvoir et manipulations réciproques valent le détour.

Quelques scènes d’actions, rapides, rajoutent un peu de rythme, et une masse de détails réalistes sinon triviaux — le rendez-vous amoureux près des toilettes par exemple, ou les remarques sur la monotonie de la nourriture pendant l’expédition — donnent de la crédibilité entre deux lamentations du Fitz sur lui-même. Il y a toujours de la magie, utilisée de manière presque trop rationnelle à présent (et c’est un cartésien qui parle).

Petites déceptions

Je suis pinailleur et exigeant avec les œuvres que j’aime, donc je ne suis jamais content. L’histoire du premier tome met du temps à démarrer, mais l’exposition prend toujours son temps chez Hobb.

Même présentes, les histoires et relations de Fitz avec sa famille plus ou moins proche et d’autres personnages restent sous-exploitées. Quelques fils traînent, inutilisés (Rosemary !) et des scènes d’anthologie nécessitées par quinze ans d’absence, longtemps redoutées par Fitz et impatiemment attendues par les fans, passent tout simplement à la trappe. Ou se déroulent en son absence, à la grande frustration du lecteur. Hobb voulait peut-être épargner quelques raclées supplémentaires à son héros.

Frustrantes aussi les trop rares interventions de Tintaglia — oui, il y a encore des dragons. La Narcheska aurait mérité plus de dialogues avec son prince charmant, pour le côté fleur bleue. On n’était plus à cent pages près ; et à l’inverse trop de pages glissent sur la glace, ou s’appesantissent sur Thick. Mais contrairement aux autres trilogies, assez de pages sont consacrées à ficeler la fin.

Autre fausse note, certains artifices commencent à lasser : Fitz laisse dériver certaines situations sans réagir. Ou se résigne à mourir en faisant son devoir au moins une fois chaque tome. Ou cache des secrets à ses propres amis de manière assez irresponsables. Évidemment c’est le caractère du personnage et le non-dit a toujours été un des véritables ressorts du monde ; mais cette ficelle pour compliquer la situation commence à se voir. Hobb continue à torturer ses héros, et à les sortir des griffes de la mort in extremis (ou pas) de manière de plus en plus improbable.

La Grande Méchante du troisième tome pue le recyclage de thèmes de la première trilogie, alors que les intrigues du premier tome (nouvelles et internes aux Six-Duchés) passent à l’arrière-plan. Elles n’auraient peut-être pas suffi à remplir une trilogie — quoique.

Thèmes

Ce recyclage concerne aussi certains thèmes : la fidélité à la famille ou au devoir, aux traditions ou à l’avenir, à ses semblables discriminés ou à la société entière ; la manipulation par des apprentis dictateurs (plus faciles à vaincre cette fois) ; la capacité qu’a chacun de choisir.

Plus nouveaux : le choix entre différentes formes d’amour ; le rôle du père ; l’absence du père ; la nécessité de laisser les enfants refaire les erreurs de leurs parents ; la mort qui sépare les couples.

Bref, une lecture indispensable pour un adorateur, comme moi, du monde de Hobb ; mais avec la déception d’avoir été spolié de quelques scènes délectables ou tragiques.

(Et pour la suite, ce sera The Rainwild Chronicles, tétralogie qui suit la deuxième trilogie. Quand j’aurais lu ça, peut-être Hobb aura-t-elle achevé la trilogie Fitz and the Fool, pour un total de 18 tomes de 500 à 900 pages. Miam.)

samedi 1 novembre 2014

Linux planté dans le métro

À une époque déjà reculée où les réseaux sociaux se résumaient à l’e-mail, il était de bon ton de poster les écrans d’aéroport, ou autres endroits publiques, affichant de magnifiques écrans bleus de Windows royalement plantés. (Les sites où les images ont été pillées sont en lien.)

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Et ce, encore récemment, jusque dans les occasions les plus publiques :

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Cette mode a disparu pour diverses raisons :

  • c’est rigolo au début, mais au centième plantage, ça lasse ;
  • ça rappelle trop le bureau ou la maison ;
  • Windows s’est quand même pas mal stabilisé depuis l’an 2000 ;
  • Windows 7 n’affiche presque plus d’écran bleu, il reboote ;
  • et souvent ce n’est que l’interface graphique qui pèche :

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Il n’y a pas eu que Windows. J’ai eu droit à un plantage en direct d’un OS/2 sur un distributeur de tickets de tram à Strasbourg, à une époque où mon téléphone n’avait pas d’appareil photo.

Et puis le mois dernier, à Paris, sur la ligne 4 je crois, je suis tombé là-dessus :

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Oui, c’est un noyau Linux qui panique.

Deux questions :

  • Linux est-il devenu instable ? (Et est-ce sa faute si, par exemple, un disque dur est mort ? [1])
  • Est-ce la rançon du succès, des Linux se retrouvant de nos jours absolument partout, même dans les endroits les plus improbables, au sein des Freebox, des téléviseurs, des briques Lego (EV3), et jusque dans le métro ?

Note

[1] On notera que pour Windows, on ne se pose même pas la question.

dimanche 12 octobre 2014

« Pour la Science » d’octobre 2014 (II)

Suite du résumé du numéro d’octobre... (partie 1 ici)

Houtermans

Friedriech Houtermans n’a pas eu de chance dans la vie : non seulement il fait partie de ces grands savants du XXè siècle inconnus du grand public (la compréhension de la fusion au centre du soleil ou l’âge de la Terre à 4,5 milliards d’années, c’est en partie lui) qui ont raté de peu de grandes découvertes (le laser).

Mais sa vie est un long calvaire : juif et communiste dans l’Allemagne d’avant-guerre, il doit émigrer avec sa famille dès 1933, et finit par diriger un laboratoire de physique à Kharkov. Quand la terreur, stalinienne cette fois, frappe, il ne peut s’échapper et finit torturé par le NKVD. Il ne reverra pas sa femme et ses enfants avant très longtemps.

Les Soviétiques le livrent à la Gestapo dans le cadre du Pacte germano-soviétique. Ses compétences et amitiés chez les savants allemands lui sauvent encore la vie. Mais il doit travailler notamment sur la bombe atomique allemande.

Après guerre, tenu à la fois pour un espion soviétique et un nazi, il doit encore à Heisenberg de retrouver du travail en Allemagne ; puis il termine sa carrière en Suisse.

Spéculations cosmique

Ce mois-ci Jean-Paul Delahaye part en vrille, et évoque le vertigineux The Beginning and the End: The Meaning of Life in a Cosmological Perspective de Clément Vidal. (Snif. Un livre en anglais quand l’auteur est manifestement français...)

La vie est-elle condamnée à disparaître à très long terme par les lois de la physique (entropie, expansion indéfinie de l’univers, mort du photon...) ? S’ensuivent toutes les possibilités plus ou moins envisageables selon la science moderne pour prolonger notre existence : les sphères de Dyson, le multivers, la sélection naturelle des univers qui explique à la fois la présence des trous noirs et le paramétrage fin de notre univers. Je connaissais l’échelle des civilisations de Kardashev selon le niveau d’énergie qu’elles maîtrisent, j’ai découvert celle de Barrow, en fonction de la taille des objets fondamentaux maîtrisés (nous arrivons au stade Ⅱ avec la génétique ; au Ⅵ nous créerions n’importe quoi à base de quarks ; à vous d’imaginer la suite). Et ce n’est que le début.

L’article n’est qu’un frustrant avant-goût : encore un pavé à rajouter dans la liste des bouquins à lire...

Dans le même registre, je voulais chroniquer depuis longtemps Voyages dans le futur de Nicolas Prantzos, tout aussi vertigineux, et sans doute plus accessible.’’

Divers

  • Après un demi-millénaire de recherches, la conjecture de Képler, portant sur l’empilement optimal des oranges, est enfin démontrée rigoureusement.
  • Le Soleil est stable depuis cent mille ans : en comparant les neutrinos (conçus au cœur du Soleil huit minutes avant leur détection) et les photons (qui ont mis cent mille ans à atteindre la surface et huit minutes à nous arriver), on a vérifié que les flux étaient très proches.

vendredi 10 octobre 2014

« Pour la Science » d’octobre 2014 (I)

Petit numéro, plus par la viande qui manque autour des sujets que par les sujets eux-mêmes. Comme d’habitude, les remarques purement perso sont en italiques.

Gaz de schistes

Gilles Pijaudier-Cabot, chercheur, parle longuement des gaz de schiste. En résumé :

  • Le prix du gaz a chuté aux États-Unis grâce aux gaz de schiste, et contribué à une réindustrialisation (pétrochimie). Les États-Unis redeviennent exportateurs.
  • Dans le monde, les réserves seraient d’un tiers du gaz exploitable. En France et en Europe les possibilités sont très aléatoires (facteur 100 d’incertitude !), et les Polonais ont pas mal déchanté.
  • En France, la situation est bloquée car l’État délivre les permis, et toute entreprise qui chercherait à explorer voudra forcément rentabiliser son investissement en exploitant. L’exploration du sous-sol est au point mort. On pourrait tout de même chercher tout de suite où les installations de surface polluantes seraient acceptables ou non.
  • La pollution directe ne devrait pas être un problème : la technique consiste à injecter de l’eau entre 1000 et 2000 mètres de profondeur alors que les nappes sont autour de 100 mètres... à condition que les puits soient étanches, ce qui coûte cher !
    De même, l’eau récupérée doit être dépolluée et traitée : cela réclame beaucoup d’installations et de place. Il ne doit pas y avoir de fuite de méthane, si les bonnes pratiques sont respectées.
  • Le risque sismique (affaissement de roches) est faible mais réel, comme dans l’exploitation traditionnelle. On n’a pas encore de recul sur l’impact de toute l’eau ajoutée en profondeur, qui y reste en bonne partie, et qui pourrait modifier le comportement de la roche, dans des décennies.
  • Se rappeler que le gaz naturel génère moins de dioxyde de carbone que le charbon.
  • Dans les recherches en cours, l’amélioration, la compréhension et la fiabilisation de la technique de fracturation actuelle prime sur la recherche d’alternatives.

Décryptage du cerveau

La une est réservée à cet article sur l’exploration du cerveau, et les techniques en développement : imagerie par ADN, analyse des monstrueuses masses de données générées... Il manque un peu de recul.

Gaz galactique

On sait enfin modéliser la formation des étoiles au sein d’une galaxie. Tâche difficile, car les phénomènes se jouent à plusieurs échelles différentes. Au final, le gaz se contracte à cause de la gravité, et se redisperse à cause du vent de particule des étoiles.

Épidémies 2.0

La spectrométrie de masse appliquée à l’ADN couplée à des bases de données permet de créer des détecteurs de pathogènes rapides et efficaces. L’auteur prêche pour la mise en place d’un réseau de détecteurs dans les hôpitaux, qui permettrait de détecter bien plus vite une épidémie, une attaque bioterroriste ou une contamination grave. Quelques dizaines de millions de dollars d’investissement en économiserait des milliards.

J’ai découvert là l’« effet entonnoir » : les patients sérieusement atteints se dirigeant d’eux-mêmes vers les urgences, où les médecins peuvent rapidement sélectionner les cas suspects. Au final, très peu de détecteurs dans les hôpitaux couvrent une très large population.

Pyramides de Ponzi dans l’économie

(Article extrêmement frustrant qui manque d’exemples et de développement) Ponzi comme Madoff payaient les intérêts à leurs premiers clients avec le capital des derniers pigeons ; cette escroquerie existe depuis une éternité. Un tel système s’écroule fatalement un jour. Hors cette structure de pyramide se retrouve dans nombre de domaines, alimente des bulles spéculatives, voire peut s’avérer un modèle économique.

Une bulle financière se rapproche d’un système de Ponzi « naturel », où l’anticipation joue le premier rôle (exemples : l’immobilier à bien des périodes, la bulle autour de l’or récemment...). Il suffit que certains achètent juste parce qu’ils estiment qu’un bien va prendre de la valeur.

Des entreprises légitimes en difficulté, voire des gouvernements, pariant un peu trop sur l’avenir, en viennent parfois à un système de pyramide. Difficile de lutter contre cela sans effet sur les activités saines.

Offrir des stock options pour compenser un salaire bas ne fonctionne que pour les entreprises en croissance rapide, dont la chute peut être brutale quand les dettes s’accumulent.

Légiférer n’est pas si facile : une entreprise peut démarrer de manière très aventureuse puis, avec de la chance et du talent, stabiliser sa croissance. La règlementation est de plus en plus complexe.

Le syndrome du too big to fail n’aide pas : la pérennité de la pyramide est garantie pour les plus gros bonnets, au dépens du contribuable !

À suivre...

dimanche 21 septembre 2014

Strasbourg-Marseille

Il y a quelques petites compensations à se lever très tôt pour aller prester quelques heures à Marseille : un lever de soleil sur une mer de nuages.

Ce qui suit n’est pas si mal, pour des photos prises à main levée au travers d’un hublot sale, avec un smartphone de trois ans d’âge, et une maîtrise de Darktable de seulement quelques heures. J’espère améliorer ça bientôt.

Le troisième cliché, décliné en trois versions, me laisse perplexe : quelle est la plus proche de mon impression originelle ? Ce que capture un appareil photo n’a pas forcément grand-chose à voir, et la post-production (interne à l’appareil ou volontaire sur ordinateur) peut en faire n’importe quoi.

Au retour le soir même, la pleine Lune éclairait des nuages traversés épisodiquement par des éclairs : impossible à immortaliser.

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mercredi 3 septembre 2014

« Guerres & Histoire » n°20 d’août 2014 : qui a eu la peau de la Wehrmacht ? et le C-130 Hercules

« Alliés ou Armée rouge : qui eu la peau de la Wehrmacht ? » : voilà un titre bien vendeur, comme si la défaite du Reich n’était dû qu’à l’un ou l’autre (et sans qu’aient pesé les combats en Italie ou dans les airs au-dessus de l’Allemagne). Le texte est plus sérieux (et ne répond pas à la question d’ailleurs). Un autre article s’étend sur l’increvable avion de transport (et plus) C-130 Hercules.

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Overlord et Bagration : la tenaille

La France a été libérée par les Anglo-Saxons à la suite du Débarquement de Normandie, et des combats se sont déroulés chez nous, il est donc normal que nous nous souvenions mieux de ces événements que de « Bagration », offensive soviétique lancée à peu près au même moment. La synchronisation des deux attaques date de la conférence de Téhéran de 1943, moment où Churchill doit abandonner sa stratégie « périphérique » (Italie, Balkans...) face aux Américains qui veulent foncer sur la Ruhr.

Le résumé d’Overlord n’apprend rien de neuf, et résume que la préparation de cette opération effroyablement complexe a été exemplaire, y compris les volets sur l’intoxication de l’ennemi (Fortitude...), et l’exécution en général saine.

À l’est, Staline et Joukov veulent profiter à fond de l’effet Overlord, et montent une opération bien plus ambitieuse que les précédentes. Ou plus exactement, suivant l’art soviétique de la guerre, une cascade d’opérations, de la Finlande à la Roumanie. Bagration, sur l’axe central en Biélorussie, n’est que la plus notable. Staline veut récupérer le maximum de territoires : sa paranoïa lui fait craindre un renversement d’alliances, notamment si Hitler est renversé. Le but ultime (atteint) est le passage de la Vistule, avec la moitié ouest de la Pologne et l’Allemagne en perspective.

Bagration et consorts alternent les attaques sur différents fronts, attirant les blindés allemands là pour attaquer ailleurs. Les Soviétiques, saignés pendant la guerre, compensent des effectifs plus réduits par une expérience croissante et surtout une écrasante supériorité en matériel (en partie américain). Les Allemands doivent lancer leurs réserves en France et ne peuvent résister.

L’effondrement du groupe d’armées Centre (Biélorussie) signe la pire catastrophe de l’histoire de la Wehrmacht, marquée par des paniques rarement vues jusque là. Hitler, fidèle à lui-même, retarde au maximum des retraites qui auraient permis de raccourcir le front. Le rouleau compresseur est lancé, il progresse sur des centaines de kilomètres, dépasse les frontières soviétiques de 1941, entre dans les Balkans, pour ne s’arrêter qu’à Varsovie. Les Allemands perdent un million d’hommes à l’est entre juin et fin août 1944. Model, brillant tacticien envoyé par Hitler de la Biélorussie à la Normandie, ne peut que limiter les dégâts, mais porte des coups rudes aux unités trop avancées (Arnhem, Varsovie...).

Les Alliés exploitent à fond leurs deux percées : à la fin de l’été 1944, Hitler a perdu la France, la Belgique, la moitié de la Pologne et de la Grèce, quasiment tous les États baltes ; la Finlande, la Roumanie et la Bulgarie ont changé de camp ; les Soviétiques sont même entrés en Prusse orientale.

Mais après soixante-dix jours, quasiment simultanément en septembre 1944, Russes et Américains arrivent au bout de leur logistique après avoir libéré des pays aux ports et réseaux routiers et ferroviaires ruinés, et vont donner aux Allemands le temps de se ressaisir pour leurs dernières offensives.

Un article termine sur le complot du 20 juillet contre Hitler : son échec, au moment où la situation militaire est catastrophique sur deux fronts, soude le pays autour du Führer, renforce la répression, et élimine la résistance. La peur de la défaite, des Russes, d’une révolution communiste permettent au nazisme de tenir l’Allemagne plus que jamais. La seule issue est l’anéantissement.

Au passage, je signale cette page sur le livre Bagration de Jean Lopez (auteur principal des articles résumés ici, et directeur de Guerre & Histoire), où Stéphane Mantoux trouve de nombreux trous dans la bibliographie et fait de nombreuses remarques sur tel ou tels point. Manifestement il y a un contentieux entre lui et Jean Lopez, je ne peux juger, je note que le livre est au moins une bonne compilation, et lisible, des recherches issues d’autres langues.

C-130

'RAAF Lockheed C-130H Hercules AVV Creek' by Ian Creek - http://www.airliners.net/photo/Australia---Air/Lockheed-C-130H-Hercules/1195243/L/. Licensed under GNU Free Documentation License via Wikimedia Commons

C’est un nom mille fois entendu ou lu : le C-130 Hercules est la bête de somme multifonction de nombre d’armées. L’ouranocratie américaine repose au moins autant sur cet avion de transport pas très sexy que sur les avions de chasse.

Soixante ans après sa conception, on le produit encore, évidemment remis au goût du jour et décliné en d’innombrables versions. Les avions conçu pendant la guerre avaient montré leurs limite pendant le pont aérien sur Berlin notamment, et l’Air Force avait commandé un avion conçu d’emblée comme militaire (et non une déclinaison militaire d’un avion civil), capable de remplir de nombreuses missions différentes.

Lockheed créa alors un avion « bien conçu, mais pas révolutionnaire ». Bref, une merveille d’ingénierie bien pensée. Par exemple, la fameuse rampe arrière permet de débarquer du matériel (parfois sans atterrir !) ou de larguer des parachutistes. Les ailes sont hautes et les trains d’atterrissage rangés dans des nacelles pour dégager la cabine. Il se contente de peu pour décoller et atterrir : c’est le plus gros appareil à avoir apponté et redécollé d’un porte-avion ! Et l’autonomie est respectable.

Transport de troupes, de matériel, parachutages, ravitaillement en vol, bombardier d’eau civil, lance-drone, batterie d’artillerie volante... : il fait tout. Et partout : c’est un énorme succès commercial (y compris en Iran, en Inde ou en France, qui l’utilise pour l’intervention au Mali).

Bref, un coucou qui volera encore un siècle après sa conception !

Divers

Sinon dans ce numéro :

  • Un ancien pilote vietnamien raconte comment il a descendu un Phantom américain en 1972... et comment il a retrouvé l’un des pilotes et est devenu son ami. Quelque part, c’est totalement surréaliste.
  • Pendant l’évolution de l’espèce humaine, la face se serait aplatie pour mieux encaisser les coups de poings, au moment où la main devenait un poing bien percutant. Le mythe du bon sauvage en prend encore un coup. Nous descendons donc de ceux qui encaissaient — et donnaient — le mieux les coups. (Mise à jour : une grosse objectction ici)
  • Des photos des guerres balkaniques en 1912-1913 : un avant-goût de la Grande Guerre, y compris tranchées sur front bloqué, mitrailleuses et artillerie, qui aurait dû mettre la puce à l’oreille des grandes puissances sur ce qui les attendait.
  • Les généraux sudistes n’étaient pas forcément meilleurs que ceux du Nord. Cependant, la culture aristocratique au Sud favorisait le métier des armes, et une bonne partie des officiers était donc sudiste, du moins au début.
  • La plupart des Français évacués à Dunkerque en 1940 étaient revenus en France avant même l’armistice : ils n’étaient donc pas « disponibles » pour de Gaulle.

lundi 18 août 2014

« Pour la Science » d’août 2014 : généalogie des mythes, Anthropocène, indécidabilité & complexité, supernova

pls_442.jpg Espérons que les kiosques le présenteront encore quand je publierai ceci. Pour une fois, je vais tenter de faire court. Avis personnels en italique comme d’habitude.

La généalogie des mythes

En cataloguant les mythes de nombreux peuples, Julien d’Huy a trouvé des liens très surprenants, et constitué un arbre phylogénétique qui recouvre bien ce qu’on sait des migrations humaines anciennes.

Un grand classique : la Chasse Cosmique. Le mythe grec de Callisto transformée en Grande Ourse a des équivalents un peu partout dans le monde, y compris chez les Indiens d’Amérique, mais pas en Papouasie ou Australie : ce mythe daterait donc d’avant la conquête de l’Amérique. Julien d’Huy esquisse même un rapport (discutable) avec certaines scènes de la grotte de Lascaux.

Pour prouver tout cela, il a fallu décomposer les légendes en « mythèmes » élémentaires, montrer les divergences progressives, traquer les chaînons manquants, et appliquer des algorithmes utilisés à l’origine pour tracer la diffusion des gènes.

Exemple frappant : l’évolution du conte de Cendrillon, méconnaissable il y a 4000 ans au Moyen-Orient (une vache est tuée par une marâtre et devient un arbre nourricier !), devenu celui que nous connaissons vers l’An Mil en Scandinavie, en passant les Balkans dans l’Antiquité (une jeune fille peut aller au bal grâce à l’arbre nourricier).

Ulysse a échappé au Cyclope en se cachant sous les moutons de son troupeau sortant de la grotte : une version existe en Amérique, où deux compagnons enfermés échappent à Corbeau en se cachant sous des bisons. Le mythe de Pygmalion, sous diverses variantes, semble aussi universel.

L’Anthropocène

L’historien des sciences J.-B. Fressoz explique ce qu’est l’Anthropocène, c’est-à-dire l’ère géologique actuelle, marquée d’abord par l’homme avant même la nture. Cette ère n’est pas encore reconnue par les définitions officielles internationales qui nous situent encore dans l’Holocène.

Le début pourrait en être la Révolution Industrielle (à partir de 1750), et les marqueurs géologiques majeurs seraient bien sûr l’explosion du taux de CO2, mais aussi de bien d’autres gaz, parfois absents auparavant comme les CFC ; puis l’évolution climatique accélérée actuelle ; et enfin les extinctions d’espèces massives ; mais aussi la perturbation du cycle de l’eau (drainages, barrages...), de l’azote (pollutions, engrais), et même du phosphore !

La perspective est intéressante : nous en sommes arrivés là d’abord par un système inégalitaire, les nations dominantes des deux derniers siècles (Grande-Bretagne et États-Unis au premier chef) accaparant les ressources de leur empire. La France y a participé aussi, à un coût moindre en émissions.

L’Anthropocène n’était pas inéluctable. Une bonne partie des émissions est due à un système basé sur le pétrole, lequel a été (et est encore...) encouragé par des intérêts pétroliers. Une publicité de 1892 pour un chauffe-eau solaire est fascinante : c’est l’électrique qui l’a tué. Les canaux ont été remplacés par le chemin de fer, les lampes à huile par les lampes à gaz, les millions d’éoliennes américaines de 1900 par l’électrification rurale, les tramways par la voiture (des lignes ont été rachetées pour être fermées...), les banlieues « rouges » concentrées par des banlieues périurbaines très étendues. (NB : ne pas y voir systématiquement une volonté délibérée derrière. La recherche d’un profit ponctuel, l’efficacité économique à l’échelle de quelques années, la recherche de tous du confort et d’un meilleur cadre de vie expliquent une bonne partie de tout cela sans recourir à des théories de la conspiration comme seul moteur.)

Les alertes environnementales sont aussi anciennes, par exemple à propos de la déforestation (et on pourrait noter que le problème, en Occident, a été en partie résolu... et grâce au charbon !), ou même de l’industrie de l’époque (dans les cahiers de doléances de 1789 !). Si la science de l’époque se trompait, la conscience du danger existait.

Bref, la manière dont nous sommes entrés dans l’Anthropocène doit nous donner une idée sur les leviers à activer pour en réduire l’impact. (C’est pas gagné...)

Indécidabilité et complexité

L’article de Jean-Paul Delahaye se situe à la limite de mes capacités de compréhension, catégorie vertigineux. Depuis Gödel, on savait que tous les théorèmes n’étaient pas démontrables, quelques axiomes que l’on rajoute. Il semble qu’une bonne partie de l’incomplétude puisse être comblée (au moins pour les besoins pratiques, du genre de tous les théorèmes « pour tout x, on a telle propriété », conjectures de Goldbach et Riemann comprises) en rajoutant un certain nombre (parfois aléatoire, potentiellement infini...) d’axiomes liés à la complexité de Kolmogorov des suites finies.

La complexité de Kolmogorov correspond au plus petit programme nécessaire pour écrire une suite de chiffres. La complexité d’un milliard de zéros est ridicule, celle de π est très faible (il existe des programmes très courts), celle d’une suite aléatoire est proche de la longueur de la suite, et la majorité écrasante des suites ont une grande complexité.

Philosophiquement : « ce qui manque dans une théorie formalisée, c’est essentiellement de l’information sur la complexité et le hasard ».

Je n’ai pas fouillé la bibliographie pour les applications en psychologie (!!). Et non, je n’ai pas tout compris. Il y a des choses qui sont assez merveilleuses pour qu’on ne cherche pas à creuser plus.

Divers

  • New York serait la ville la plus écologique des États-Unis, en terme d’émissions de CO2, et le bucolique Vermont est de ce point de vue catastrophique. En effet, concentration urbaine signifie transports en communs efficaces et chauffage plus économe. S’éloigner des villes est la pire décision écologique qui soit... (Du moins en gardant le mode de vie actuel avec les technologies présentes.)
  • Les Tibétains ont hérité de gènes des hommes des Denisova.
    Après les Européens qui descendent de Néandertal, voici une preuve de plus que l’arbre généalogique de l’homme est touffu et complexe. Et vus les gènes de certains ancêtres du côté de ma belle-famille, mes enfants descendent probablement des Denisova et des Neandertaliens.
  • Des images de filaments liquides visqueux qui s’empilent me rappellent bien des souvenirs de DEA.
  • La « course aux armements acoustique » décrit le sonar des chauve-souris et des cétacés, et les contre-mesures des papillons de nuit (le F117 n’a pas inventé la furtivité !).
  • Les astronomes attendent la prochaine supernova galactique (proche) avec impatience. Les neutrinos, émis peu avant l’explosion, annonceront peut-être l’événement assez tôt pour que les télescopes soient pointés à temps. En 1987, la première supernova observée dans notre galaxie depuis que le télescope existe avait permis de valider cela. Les détecteurs sont prêts à lancer l’alerte, en espérant que ce sera plus demain que dans un siècle.

    (Rappelons que le fait que l’on puisse comprendre l’explosion d’une supernova, phénomène hors norme où toutes les sciences se trouvent rassemblées, constitue un des plus grands prodiges de la science moderne, et la preuve de sa cohérence.)
  • La paléontologie est en partie une affaire de chance, on creuse parfois sans rien trouver. La détection des sites fossilifères par satellites, en fonction de signatures spectrales bien particulières et avec l’aide de réseau de neurones, dans chaque type de terrain, pourrait économiser énormément de temps aux chercheurs. Premiers tests réussis dans le Wyoming.
  • Dernière estimation du nombre de planètes dans la galaxie : entre 100 milliards et 2000 milliards ! Dont des dizaines de milliards de super-Terres en zone habitable...

mardi 29 juillet 2014

Fin de karma

Il y a sept ans je faisais l’acquisition de deux machines de bureau HP d’occase, construites avant la fin du millénaire dernier, destinées à servir comme serveur de mail/sauvegarde/VPN/versioning/web/juge Diplomacy... au sein de mon placard, la deuxième machine servant de remplaçant à la première. Vu le tarif, elles m’ont plus coûté en électricité qu’en matériel.

Deux machines semblent un luxe, mais cela permettait de mutualiser les composants et de remplacer très vite la machine défaillante. L’une a donc vampirisé disque et mémoire (256 Mo au total, ouaouh !) de la seconde, et vécu deux ans dans un placard avant de migrer dans la cave de la maison. À son décès, une partie de son silicium a rejoint son clone qui a vaillamment pris la relève. « Karma » je l’avais appelée, ne me demandez pas pourquoi.

Elles en ont vues, des versions de Debian, ces machines : Sarge, Etch, Lenny, Squeeze. Je crois me souvenir qu’il y a eu une réinstallation de zéro au milieu à cause d’un décès de disque dur. Mais à chaque itération le nombre de paquet augmentait, et chaque aptitude update ; aptitude safe-upgrade prenait plus de temps.

Pendant ces années le monde, la technologie et mes besoins changeaient. Ma bureautique passait sur Mac, et l’ancien desktop Linux plus puissant (dual core !) migrait dans une cave où je n’avais jamais le temps de me réfugier, reprenant de plus en plus le rôle de serveur. Les services finalement ont tous migré sur cette dernière machine, ou disparu, faute de besoin réel, de curiosité ou de temps. Les machines virtuelles sont devenues enfin pratiques sous Linux (KVM), mais inutilisables sur Karma. Dans mon infrastructure personnelle les contraintes tournaient à présent autour de la consommation électrique, du choix entre service hébergé (d’un prix à présent ridicule) et auto-hébergé (limité en bande passante), et de la réduction du temps de maintenance (finie l’époque héroïque où je compensais la nullité de Cybercable en gérant domaine et serveur de mail chez moi) .

La technologie continuait de galoper, et le pauvre karma, incapable d’évoluer en RAM, limité à des disques IDE trop petits et à présent hors de prix, devenait de moins en moins utile. Mon Raspberry Pi, tellement peu cher que ce fut un achat d’impulsion, a un peu plus de puissance de calcul — mais pas de carte Gbit ni de mémoire de masse, ok. Le présent site tourne sur la machine virtuelle la plus minimaliste que vend Gandi, avec dix fois plus de bogomips et cent fois plus de bande passante — mais moins de disque et hors de mon réseau.

Est arrivé ce qui devait arriver : l’existence de karma, encore fonctionnel, ne peut plus se justifier, surtout s’il coûte du courant, surtout s’il prend une étagère dans une cave totalement saturée. Mon manque de temps chronique et ma procrastination naturelle n’ont fait que repousser l’inéluctable agonie. La fin de Squeeze força les choses, la machine était en général éteinte depuis l’automne.

J’ai récupéré les dernières données hier, et éteint définitivement karma. L’étagère va être libérée pour du stockage quelconque. J’ai du mal à jeter, donc je garderai sans doute karma quelque temps, au cas où quelqu’un ait besoin d’un disque dur IDE un jour.

Tous les PC n’ont pas la chance de servir quatorze ans.

samedi 21 juin 2014

« Rêves de gloire » de Roland C. Wagner

Il n’y a pas des tonnes d’uchronies françaises de haute volée. La trilogie de la Lune de Johan Heliot restait assez utopique et légère. J’ai récemment parlé ici de deux autres, sympathiques mais manquant d’ampleur : Françatome, toujours d’Heliot, et le Dernier des Francs de Michel Pagel. Enfin, les deux tomes déjà parus de La France continue la guerre, fouillés et passionnants, ne relèvent pas de la littérature.

RolandCWagner-Rêve_de_Gloire.jpgLa dernière œuvre [1] de Roland C. Wagner relève brutalement le niveau. Le pavé pèse son poids, le monde est vaste, le sujet original, le style travaillé. Le point de divergence est flou : il est antérieur à l’assassinat de De Gaulle en 1960. Par exemple, von Braun va travailler non pour les Américains comme dans la réalité, non pour les Français comme dans Françatome, mais pour les Soviétiques (et Béria !), d’où une course à la Lune différente, et une Guerre Froide qui évolue différemment, ce qui aura son importance pour Alger.

Car c’est à Alger que tout va se passer, une Alger restée française après l’indépendance de l’Algérie, transformée en melting-pot où vont se retrouver les vautriens, version française des hippies, une ville d’Alger qui en 1977 proclame purement et simplement son indépendance... et la Commune.

Mais Alger n’est qu’un arrière-plan, terriblement important, et un point de convergence des nombreux fils narratifs. Ceux-ci concernent un nombre mal défini de personnage souvent secondaires, Algériens, Français et Algérois, rarement nommés, dont les histoires évoluent par flash, même pas en ordre chronologique strict, entre la Guerre d’Algérie et le XXIè siècle. Si les plus importants fils (la quête du personnage principal, la « tante » de Mélusine, la révolution) se suivent assez bien, pour d’autres c’est plus flou. Je mentirais en disant que ça ne gêne pas la lecture, mais ça en fait un peu le charme.

Et ce charme il vient aussi du sentiment de dépaysement d’une bonne uchronie, et je ne parle pas que des mille détails techniques et de vocabulaire, comme les « minifiles » qui menacent de remplacer les platines laser lectrices de vinyles, le « mulot », l’évolution fédérale de l’Algérie indépendante, le putsch militaire de 1973 en France, l’arrivée de Shepard sur la Lune, une fédération israélo-palestinienne, un vieil Albert Camus qui pense écrire une uchronie, ou la référence obligatoire au Maître du Haut-Château de Philip K. Dick. Non, l’arrière-plan capital, c’est celui des vautriens, et des adeptes de la Gloire — dans notre fil temporel : hippies et LSD. Timothy Leary lui-même débarque à Paris et la répression policière fait le reste. Toute cette faune non violente d’une époque à présent disparue se retrouve dans l’Algérois pas encore indépendant, déportée ou attirée par le joyeux bordel de la casbah, avec ses utopies, ses dérapages et son déclin. Un chroniqueur a justement parlé de « contre-histoire de la contre-culture » : même pour moi trop jeune pour l’avoir connue, c’est un des attraits du livre.

L’autre, c’est une histoire alternative de la musique. Elle a toujours tenu une grande place chez Roland C. Wagner, et là il s’en donne à cœur joie. Le héros, incarnation uchronique de l’auteur (lui aussi né en Algérie d’un père légionnaire), collectionne et vend des disques, et traque une perle rare introuvable de « rock psychodélique » algérois autoproduit, Rêves de Gloire par les Glorieux Fellaghas. Un disque dont la quête s’avère finalement très dangereuse : on ne remue pas impunément un passé qui remonte au Prophète de l’Aurès, sur fond de barbouzeries et de menaces d’une invasion française d’Alger. Mais le bouillon culturel algérois devient le refuge des musiciens français, les chroniques et histoires de groupes qui n’ont jamais été, ou qui auraient dû être, foisonnent, quitte à tuer Johnny Hallyday au passage. On regrettera de ne jamais pouvoir entendre Dieudonné Laviolette (une sorte de Jimi Hendrix). Ce bouquin manque terriblement d’une bande son, Wagner n’a pas eu le temps de l’écrire.

Uchronie personnelle, uchronie proche comme lointaine, culturelle comme politique, et fouillée sur 700 pages (qu’on a envie de relire sur le champ pour remettre en place les pièces du puzzle laissées un temps de côté) : une belle réussite.

Note

[1] Définitivement dernière, Roland C. Wagner nous ayant quitté récemment pour un monde qu’on espère meilleur.

samedi 7 juin 2014

Science étonnante

Tout en haut de ma déjà très longue liste de blogs à lire régulièrement vient de se rajouter Science étonnante.

Bons articles, bonne vulgarisation, et des sujets que j’aime.

Parmi cent perles, quelques-unes, pas que mathématico-physiques, qui me font marrer ou provoquent chez moi un brain overflow :

lundi 5 mai 2014

“Fatherland” de Robert Harris

Cette uchronie date de 1992, donc du début de la mode sur le thème. C’est une des plus connues, et un coup de maître pour Robert Harris, dont c’est à la fois le premier roman et la première uchronie (et d’ailleurs la dernière).

Fatherland_Robert_Harris.jpgLe monde n’est pas original, c’est celui où Hitler a gagné la Seconde Guerre Mondiale, rayé les États slaves de la carte, et lancé la colonisation germanique jusqu’à l’Oural. Le point de divergence n’est pas très clair, il se pourrait qu’Heydrich ait survécu à l’attentat de 1942, et influé dans le « bon » sens.

Ce n’est pas le plus important car le cadre est le Grand Berlin (très grand Berlin) de 1964, capitale d’un continent, juste avant l’anniversaire du Führer, toujours actif, et après l’amorce d’une détente avec l’ennemi de la Guerre Froide, les États-Unis de Joseph Kennedy (non, pas John, mais son père, nettement plus à droite).

March, détective doué de la Criminelle, ancien combattant tourmenté et dont la vie privée confine au désastre, hérite du cas d’un noyé anonyme. Il s’agit évidemment d’une personnalité du Parti nazi, au passif chargé. Évidemment, March remontera à une machination impliquant Heydrich (on ne ressuscite pas un Grand Méchant de ce calibre sans l’utiliser), beaucoup plus subtile dans son but que les complots habituels de domination mondiale. Vu l’envergure et la mentalité des personnages impliqués, ça va vite sentir le roussi pour le matricule de March. On est bien dans un polar, et les personnages habituels sont au rendez-vous : le tueur sadique (un SS, forcément), la belle journaliste, le traître...

L’uchronie ne se limite pas aux figures imposées comme les allusions au point de divergence, aux changements dans la cartographie de l’Europe et de Berlin, ou au jeu des citations déformées ou des personnages historiques à reconnaître au détour d’une page. Les meilleures uchronies montrent le changement sur les hommes, et il ressort bien la mentalité de cette race de prétendus surhommes au sein d’un régime totalitaire toujours soumis au « terrorisme » des partisans slaves : les femmes dans un rôle de mères poules, la bureaucratie omniprésente, les regards prudents systématiques autour de soi à cause d’une Gestapo omniprésente, la crainte de se voir reprocher quoi que ce soit [1]...

J’aurais une réserve sur la mentalité du héros, pas rebelle mais assez insoumis pour que le lecteur ne se dise pas « mon Dieu, je sympathise avec un Oberstumführer ! ». D’accord, le héros d’un polar classique est volontiers borderline, et, évidemment, un flic bêtement obéissant n’aurait pas donné lieu à une intrigue. J’avais chroniqué il y a sept ans (déjà !) l’excellent In the Presence of Mine Enemies de Harry Turtledove, et là aussi le héros n’était pas un nazi mais un Juif planqué et intégré dans un Reich vacillant. J’attends l’uchronie dont le héros serait un vrai produit du Reich, nazi bien obéissant, mais forcément haineux mais bien endoctriné après deux générations passées à la moulinette des Jeunesses hitlériennes.

Bref : chaudement conseillé, et pas que pour les amateurs de Seconde Guerre Mondiale.

PS : Merci à Pedro, mon libraire favori [2], pour m’avoir rappelé l’existence de ce livre.

Notes

[1] Une scène où March bluffe auprès d’un sous-fifre en lui faisant craindre de se voir mis en cause auprès d’autorités supérieures avait un parallèle saisissant avec une histoire de mon ancien coiffeur, qui avait tenu tête à des policiers dans l’Allemagne de l’Est communiste : s’ils lui confisquaient son appareil photo destiné à ramener des photos aux camarades de Strasbourg, ils auraient des nouvelles du Parti. Un État de droit non corrompu, policier ou pas, est celui où un fonctionnaire ne craint pas qu’on lui reproche de faire son boulot, même face à des gens avec des relations.

[2] À ma grande horreur, je ne trouve sur la toile que la page Facebook qui ait du contenu sur la librairie.

samedi 26 avril 2014

Skeptic vol.19 n° 1 : montée du QI, lanceurs d’alerte & exorcistes

skeptic redesignQuelques articles intéressant dans ma revue américaine militante préférée :

La montée du QI au XXè siècle

James R. Flynn a longuement étudié l’évolution du QI en Occident pendant le XXè siècle, et il s’étend dans une interview sur les différences restantes entre Blancs et Noirs, hommes et femmes, passé et futur. En espérant ne pas le caricaturer, j’ai retenu :

Les Occidentaux ont grimpé de 30 points de QI en un siècle. Comme par définition la moyenne est à 100, cela signifierait que nos ancêtres sont à 70 selon nos critères — la limite du retard mental. Les explications génétiques ne tiennent pas : ça ne fonctionne pas sur trois générations, et les Américains de 1900 étaient déjà très mobiles et mélangés. L’amélioration de la nourriture est un facteur, mais qui ne devrait plus influer après 1950 (et nous sommes par certains côtés moins bien nourris qu’à cette époque).

En fait, l’explication la plus probable est culturelle : le monde est devenu beaucoup complexe en un siècle, les cerveaux se sont entraînés, l’ouverture d’esprit et la capacité d’abstraction ont explosé, le système éducatif a aussi fait d’énormes progrès (favorisant le questionnement et la réflexion plutôt que la mémorisation pure, et le niveau des professeurs eux-mêmes est monté). La proportion de professions intellectuellement exigeantes a énormément augmenté.

L’augmentation n’est pas uniforme, certains groupes sont en retard, par exemple aux États-Unis les Noirs, même si l’écart se réduit. On pourrait considérer qu’ils en sont juste au niveau des Blancs de 1963. Flynn accuse une « sous-culture noir » qui n’encourage pas l’effort intellectuel, et des préjugés dans le reste de la société qui n’aident pas à en sortir. Il fait un parallèle avec ses propres ancêtres irlandais : en 1900 leur réputation de violence et d’alcoolisme n’était plus à faire. Ils provenaient d’un milieu de petits paysans illettrés (pas d’école pour les catholiques en Irlande...) puis ils se sont rapprochés du reste des Blancs américains. Mais il note que les Irlandaises avaient cependant plus de facilité à épouser un non-Irlandais qu’une Noire à épouser un Blanc, et ils n’avaient pas un passé d’esclaves démotivés. À l’inverse, les immigrés chinois investissent massivement dans la scolarité des enfants, alors qu’ils partent déjà de beaucoup plus haut : ils sont issus d’une civilisation déjà très organisée, commerçante et méritocratique.

Tout cela est évidemment à gros trait, ne doit en aucun cas décourager un investissement dans l’éducation des groupes moins favorisées (au contraire) et n’indique rien au niveau d’un individu. Si Flynn est convaincu que les différences de QI sont culturelles et pas génétiques (les bébés ne montrent pas de différence ; les enfants adoptés suivent le QI de leur groupe d’adoption ; la proportion adultes/enfants influence le niveau d’exigence cognitive d’une famille..), il déplore cependant le manque d’études : toute conclusion (génétique ou culturelle) serait politiquement explosive.

De même, les vieilles antiennes racistes sur les pays sous-développés, « trop stupides pour s’industrialiser » [1] n’a pas de sens : le QI moyen y est déjà partout plus élevé que le 70 des Occidentaux de 1900... Là où l’industrialisation commence, le QI monte en flèche.

Un petit paradoxe concerne les femmes dans les universités (américaines ?). Bien que le retard par rapport aux hommes se soit quasi annulé depuis trente ans, elles accusent 4 points de moins dans les universités, tout en récoltant de meilleures notes que les hommes à QI égal. Elles sont simplement nettement mieux armées en capacités de lecture et écriture que les garçons en fin de lycée et en profitent plus.

L’évolution du QI se ralentit toutefois, notamment dans les pays les plus avancés comme en Scandinavie (James Flynn semble les admirer, pour leur égalitarisme, leur système éducatif, leur capacité d’intégration) : on arriverait à un plateau.

L’évolution du QI après l’âge de 65 ans est déprimante : les capacités analytiques déclinent d’autant plus vite que l’on part de haut... Est-ce dû à une usure du cerveau ou un arrêt des sollicitations cognitives ?

Flynn est notoirement de gauche, et lance quelques piques sur la société américaine (ça nous concerne en partie) : à cause de l’inégalité des écoles, les gens dépensent des fortunes pour une maison dans le « bon » quartier, et réduisent les dépenses sur l’éducation pour récupérer une partie sur les impôts ; alors qu’au final investir le même argent dans le système scolaire rendrait service à tout le monde, et éviterait bien des problèmes coûteux comme la dérive criminelle des plus pauvres [2]. Rendre l’éducation payante est le meilleur moyen de prolonger les inégalités.

Il ne s’étend hélas pas trop sur ce qui est laissé de côté par le QI, indicateur tout de même très lié à l’abstraction. Quoiqu’un graphique (peu commenté) insiste que le progrès du QI s’est effectué d’abord sur les matrices plus que sur d’autres facteurs. Et Flynn dit bien que ces tests sont adaptés au monde moderne, pas à des civilisations disparues.

Religions et santé

Deux pages s’étendent sur l’impact désastreux de certaines pratiques religieuses sur la santé, des plus compréhensibles (le Ramadan mène à la déshydratation et d’autres maux, voire paradoxalement fait grossir, augmente les violences et l’accidentologie) aux plus criminelles et délirantes (des enfants américains sont morts faute de soins, leur secte considérant que seules les prières sauvent). Quelques cas sont bénéfiques : la circoncision réduit la propagation des MST, entre autres ; la pratique religieuse réduit globalement la mortalité. L’impact est par contre mauvais sur certains maladies mentales.

Quant à l’efficacité des prières à la place des soins, Francis Galton avait eu l’outrecuidance de calculer que la famille royale, pour qui tout le monde priait à l’époque, avait une espérance de vie inférieure à la moyenne !

L’existence de Jésus

Un beau blond fait la couverture, mais peu de pages traitent le sujet. Pas mal d’épisodes des Évangiles (les trente deniers de Judas et son suicide) renvoient à d’autres passages de l’Ancien Testament, et certains en déduisent que tout à été inventé. Il reste cependant de courtes mentions de Jésus chez des Romains peu suspects de sympathie. L’auteur conclut à la probable existence de Jésus comme personnage historique, mais « le Jésus historique est assez pénétré de caractéristiques mythiques pour rendre son historicité sans importance. »

L’exorciste

L’ancien jeune assistant d’un exorciste américain raconte ce qu’il a vu et fait. En résumé : les techniques sont celles des voyantes et autres illuminés, habitués de la collecte de renseignements préalable (incidemment ou avec des fouilles de domicile discrètes), de la mise en scène (le poltergeist qui met la pièce sens dessus-dessous est l’assistant ; dans les cas extrêmes l’exorcisé était payé et simulait) et d’autres techniques de prestidigitation, et de la suggestion envers des personnes faibles (« le démon va réagir de telle manière...» : le possédé suit ce qu’on lui a inculqué).

Les maladies provoquées par le démon étaient souvent imaginaires : l’exorciste s’interdisait prudemment de traiter de vrais cas médicaux. L’argent motivait l’exorciste : il disparut quand la manne se tarit. Son assistant pensait apporter un peu de confort aux gens, jusqu’à ce qu’il change de bord et devienne quasiment athée.

Les lanceurs d’alerte

Les whistleblowers sont censés être protégés par la loi. Mais qui dénonce les turpitudes de son service ou de sa caste a en général plus à perdre qu’à gagner. On peut expliquer cela par la théorie des jeux : si un équilibre, même malsain, s’est établi, chaque membre de ce corps social a personnellement intérêt à suivre l’omerta plutôt qu’à aider un accusateur interne — la loyauté prime sur l’honnêteté.

Un exemple dans la police de New York des années 70, ou la montée des irrégularités tolérées dans l’armée américaine même, sont des exemples inquiétants : l’intégrité serait même une valeur en baisse...

(Remarque personnelle : cela contraste avec ce que j’ai lu du système stalinien dans Joukov. La caste des officiers soviétiques, renouvelée par la Première Guerre Mondiale puis la Guerre civile, surveillée par un Parti paranoïaque et de très mauvaise formation, n’avait pu développer un esprit de corps. Elle fut donc incapable de résister à Staline et à ses accusations délirantes : la purge accentua le phénomène. Le manque de tenue de ce corps mena ensuite à de très graves dysfonctionnements pendant la Seconde Guerre Mondiale. À l’inverse, les médecins ou les policiers sont aussi connus pour un esprit de corps parfois excessif quand l’un d’eux dérape, et nous avons tous des réflexes corporatistes, car évidemment nous connaissons mieux notre métier et ses turpitudes. Peut-être y a-t-il un juste équilibre à trouver entre la cohésion d’un groupe, nécessaire à sa mission et sa capacité de résilience, et le droit de la société en son ensemble à surveiller les écarts de ses membres. Pas facile.)

Divers

  • Un article déprimant décortique les révélations de Van Praagh, un pseudo-médium américain spécialisé dans la communication avec les morts, notamment des enfants. Ses « révélations » sont pleines de contradictions, de bons sentiments jusqu’à l’écœurement, et bizarrement, toujours positives. Les idées de Van Praagh sur la réincarnation ou l’action des morts sur le monde physique sont tordues et font frémir. On sent l’auteur tellement affligé qu’il ne peut s’empêcher d’ironiser massivement, ce qui affaiblit finalement le propos.
  • Des chasseurs de fantôme sont partis en chasse à Sand Creek, lieu d’un massacre d’Indiens en 1864, et où de nombreuses personnes ont raconté avoir vu ou entendu des fantômes, bizarrement pas à l’endroit réel de la tuerie. Le journaliste (sceptique) qui les accompagnait a remarqué que leurs « détecteurs » étaient muets là où de nombreux restes ont été retrouvés, et semblaient s’agiter dans les endroits les plus boisés, là où l’esprit humain a le plus de matière à interpréter le moindre bruit, abusivement ou non. Quant aux esprits photographiés, ils ressemblent furieusement à des artefacts photographiques archi-classiques.

Notes

[1] Je ne me souviens pas d’avoir entendu de telles stupidités en France, mais je suis né après la décolonisation.

[2] « Ouvrir une école, c’est fermer une prison » aurait écrit Hugo.

dimanche 20 avril 2014

« Le Dernier des Francs » de Michel Pagel

Dans une uchronie on cherche toujours la petite bête. L’auteur a trop fait évoluer la société ici, pas assez là, tel comportement est anachronique, etc. Ça fait partie du jeu et n’enlève rien aux qualités de ce petit roman fort sympathique et riche en action, et qui aurait gagné à prendre de l’épaisseur (en pages, et en intrigue en conséquence).

Le_Dernier_des_Francs.jpg César a été assassiné à Alésia. Suite à leur victoire, les Celtes se sont unis. Huit cent ans plus tard, coincé entre entre les empires hun, celte et parthe, l’Empire romain de la dynastie des Pompée n’a pas la toute-puissance que nous lui avons connue.

Le narrateur, malheureux bossu peu porté sur les armes, accompagne son oncle, un sénateur romain, à Gergovie, pour son mariage, prétexte bidon au déplacement. Évidemment il tombe amoureux de sa future épouse, une belle Cananéenne (de religion non pas chrétienne, car Judas ne s’est pas pendu, mais « judassique »). Dans l’escorte figure un jeune Germain, le « dernier des Francs » [1], ceux-ci ayant été exterminés par les Huns. La mission secrète à l’ampleur géopolitique tourne au vinaigre, et s’ensuit une odyssée au sein de l’Empire celte.

Dans les premières pages je pensais redécouvrir une version romaine du grand classique de Silverberg, La Porte des Mondes, roman-d’initiation-d’un-jeune-par-le-voyage, qui a fait découvrir à plus d’un ado ou pré-ado les délices de l’uchronie. Si le héros est bien jeune et un peu niais au début, beaucoup moins à la fin, j’ai vite changé d’avis : le voyage en question tourne court, et la violence de bien des scènes [2] l’interdit aux plus jeunes.

Comme je disais, on peut ergoter : les Huns avaient plus tendance à soumettre les Germains qu’à exterminer totalement [3] ; la civilisation gauloise n’avait peut-être pas la cohésion nécessaire pour créer un État unifié capable de faire plier Rome ; les Parthes auraient-ils tenu cinq ou six siècles de plus avec une Rome affaiblie ? Le christianisme a été remplacé par une autre version et surtout ne s’est pas répandu dans l’Empire romain, et d’ailleurs l’Islam est passé à la trappe aussi (conséquence ? il manque un passage là-dessus), mais les anciennes religions romaines auraient-elles perduré encore des siècles ? Ce monde n’est-il pas une version figée des environs de l’an 500 ?

Ça n’a pas d’importance et ça ne gâche pas le plaisir — comme je disais, ça aurait été encore mieux avec quelques pages de plus.

Notes

[1] Référence évidente au Dernier des Mohicans, mais n’ayant pas lu celui-là, je ne sais jusqu’où va le parallèle.

[2] Manque de valeur de la vie humaine, abondance de sang qui gicle, mais aussi du genre de ce qui se passe entre soudards et donzelles capturées.

[3] Certains ont décrit la célèbre bataille des Champs catalauniques comme un affrontement entre Germains, soumis aux Huns d’une part, alliés à Rome d’autre part.

jeudi 10 avril 2014

« Joukov, l’homme qui a vaincu Hitler » de Jean Lopez & Lasha Otkhmezuri

Pas la peine de s’abaisser aux romans de fantasy pour rencontrer un destin titanesquement hors norme : dans un pays arriéré, un jeune paysan presque illettré, sorti du rang pendant une guerre civile impitoyable, a la chance de côtoyer des maîtres dans l’art martial, devient ensuite un des plus grands militaires de son temps, passe miraculeusement entre les griffes du Seigneur Rouge maléfique qui maltraite son peuple, se retrouve à affronter une cataclysmique invasion par le Mal absolu, transforme une armée d’incompétents déboussolés en un rouleau compresseur inexorable, finit vainqueur d’une guerre inexpiable, mais ne choisit pas de venir dictateur — quoiqu’il aurait peut-être dû, et enfin participe à l’éviction des criminels héritiers du Seigneur Rouge, tout cela pour finir écarté par cette bande de médiocres qui ne supportent ni son franc-parler ni sa popularité. Il y a aussi des femmes, des amitiés scellées dans le sang, et des haines mesquines pour la place dans l’Histoire.

Joukov

Joukov.gifL’histoire de la Russie au XXè siècle est une telle suite de transformations au sein d’une suite de catastrophes que tout survivant fait figure de héros ; et toute personne douée (et chanceuse) de génie. Mais le maréchal Joukov émerge.

Gueorgui Konstantinovitch Joukov n’avait pas terminé l’école primaire : il a écrasé l’élite du militarisme allemand, issu de deux siècles d’excellence militaire. Promis à une carrière de fourreur et sans goût martial particulier, il a su se nourrir de la littérature militaire de son temps, et plus tard planifier des opérations gigantesques impliquant des millions d’hommes sur la moitié d’un continent. Émotif, il a envoyé des milliers (sinon des millions) d’hommes se faire tuer — l’URSS et l’Europe ont été sauvées à ce prix. Brutal et vaniteux, il ne cède pas à la tentation bonapartiste. Russe, il n’était pas alcoolique. Franc et factuel, il réussit à gagner la confiance de Staline — et à y survivre. Communiste convaincu, il sauve et soutient un système qui le mettra deux fois au placard.

La biographie de Jean Lopez et Lasha Otkhmezuri tient de l’oignon : il y a plusieurs couches. Tout en bas, les Mémoires écrites par Joukov dans les années 1960 pour rétablir la vérité après sa mise d’office à la retraite, quand la réécriture de la Grande Guerre patriotique servait plus les intérêts des clans du Kremlin et du Parti que la vérité factuelle. Il y mit juste ce qu’il faut de mauvaise foi pour masquer quelques bourdes et régler quelques comptes avec d’autres maréchaux. Par-dessus, une bonne couche de censure et de déformation soviétiques pour encenser ses origines misérables, masquer sa conversion relativement tardive au bolchevisme, alléger les crimes de Staline ou encenser le rôle du Parti, ce Parti que Joukov tenait pourtant à écarter des affaires militaires. Puis les auteurs, à la suite de bien d’autres, comparent ces souvenirs déformés avec les archives des différents événements, ou les mémoires d’autres maréchaux, pas tous des amis de Joukov.

Formation et début de la Grande Guerre Patriotique

Pour Jean Lopez, le rôle de Joukov a été déterminant dans la Seconde Guerre Mondiale, il en est même le plus grand général par la durée, l’ampleur des opérations, la distance entre l’effondrement de 1941 et l’apothéose de 1945. En face, les Allemands ne comprenaient pas, et pensaient que Joukov était passé par leurs écoles à l’époque de la coopération secrète germano-soviétique entre les deux guerres. C’était faux, mais les Allemands ne comprirent jamais l’art opératif, le produit des meilleurs penseurs russes et soviétiques. Joukov y fut formé, et face aux nazis mieux entraînés et tactiquement très supérieurs, mais ne rêvant que de batailles décisives impliquant toutes les forces, cette optique nouvelle de la guerre fut une des clés de la victoire.

Certes, Joukov porte une partie de la responsabilité dans le désastre de l’été 1941, quand la Wehrmacht pulvérise la défense soviétique. Mais tout le système soviétique est coupable de cette catastrophe. Staline d’abord refuse de croire aux innombrables signaux annonçant l’attaque (Hitler ne serait tout de même pas assez stupide pour ouvrir un deuxième front quand l’Angleterre n’est pas encore hors-jeu ? Et bien si !). Le même Staline a éliminé physiquement en 1937-38 la majeure partie des officiers, par peur de toute tentation bonapartiste, alors que l’Armée Rouge, comme celle des tsars, souffrait d’un sous-encadrement massif. Bien que Joukov ait fait son éducation d’état-major avec la clique de Thoukhatchevski, intégralement liquidée, il s’en sort, peut-être par hasard. La plupart des autres officiers survivants sont déresponsabilisés par ce système paranoïaque, et à cause du manque de cadres et de l’explosion des effectifs avant la guerre, sont montés en grade beaucoup trop vite.

Joukov a eu la chance de ne pas avoir à apprendre son métier pendant la guerre. Car il a peut-être déjà sauvé une première fois l’Europe, indirectement : en 1939 il inaugurait sa carrière de redresseur de situations à Khalkin Gol. Grâce à lui, son souci de la logistique et sa maîtrise de l’art opératif, l’URSS infligeait une cuisante défaite aux arrogants Japonais partis à la conquête de la Mongolie. Le Japon, refroidi, ne participa donc pas à la curée en 1941 et préféra l’aventure dans le Pacifique.

Dans le chaos de l’été 1941, Joukov réussit (sur ordre de, avec et malgré Staline) à remettre de l’ordre dans cette armée en décomposition, à réinstaurer la discipline comme il a toujours fait, à trouver les chefs valables parmi les incapables, à apprendre la défensive à une armée dont la doctrine est exclusivement offensive, enfin et surtout à éviter l’effondrement total. Les ordres pour cela sont terribles, et rappellent ce que les Nazis imposeront à leurs troupes dans la situation inverse (j’avais parlé ici de The End) : punitions massives, déserteurs fusillés sommairement, voire représailles sur les familles... Aurait-il pu faire autrement ? Pas avec Staline dans le dos en tout cas. En face, Hitler n’a pas l’intelligence de chercher à s’attirer la sympathie des populations, il vise plutôt leur extermination ! Le Parti et l’Armée Rouge tiendront.

C’est le peuple russe qui porte le gros de l’effort, ce qui surprend les Allemands : la première défense enfoncée, ils en affrontent une deuxième, inattendue, puis une troisième qui livre une guerre d’usure, avant qu’une contre-attaque sauve Moscou. En moins de six mois, l’Armée Rouge peut à nouveau passer à l’offensive, certes avec des pertes énormes. La boue, l’hiver, les problèmes logistiques, les pertes plus sévères que prévues ont raison du blitztkrieg. Joukov en décembre 1941 n’a pas sauvé que Moscou, mais aussi l’URSS, voire l’Europe.

L’homme qui a vaincu Hitler

Après Moscou, Joukov poursuit son redressement et son projet de professionnalisation de l’Armée rouge, malgré un Staline toujours prompt à lancer ses maigres réserves dans des assauts tous azimuts, malgré les commissaires politiques qui parasitent le commandement habituel, malgré le clientélisme et le manque d’unité du corps des officiers.

Joukov participe au tournant majeur de Stalingrad, mais cache dans ses Mémoires l’échec de l’opération Mars. Puis le rouleau compresseur soviétique (aguerri et soutenu par l’industrie américaine, Joukov le reconnaît lui-même) s’enclenche face à une Wehrmacht qui est au bout de ses forces et sans vision stratégique. Joukov procède par de gigantesques offensives soigneusement et longuement préparées qui progressent de centaines de kilomètres d’un coup. Bagration amène l’Armée Rouge en Pologne au moment où les Alliés libèrent la France. Son armée s’arrête aux portes de Varsovie, pendant que les nazis écrasent l’insurrection : le livre ne s’étend pas sur l’attentisme ignoble des Soviétiques à ce moment (les insurgés n’étaient pas communistes...).

Autre exploit : le franchissement de la Vistule et la conquête-éclair de l’est de l’Allemagne au tout début 1945. Certains lui ont reproché de ne pas être allé jusque Berlin dans la foulée : c’est justement parce qu’il savait (en général...) jusqu’où ne pas aller trop loin qu’il n’a pas pris le risque. De plus se révèlent de nouvelles faiblesses de l’Armée Rouge : renseignement défaillant en territoire ennemi ; logistique défaillante dans des régions rasées et... indiscipline généralisée dans une troupe occupée à violer, piller et se venger !

Par contre, quelques semaines plus tard, Staline mettra la pression pour que Berlin soit prise par l’Armée Rouge, avant les Alliés. Comme à son habitude, le dictateur sème la zizanie entre ses propres maréchaux, et met Joukov et Koniev en compétition pour la prise de Berlin : bien des soldats payèrent de leur vie des opérations précipitées ou mal coordonnées dans la prise de cet objectif symbolique mais pas militaire. Joukov finalement entre dans l’Histoire en vainqueur de Berlin et signe la capitulation allemande.

Gloire et déchéances

Staline couvre son maréchal favori de gloire — momentanément. La paranoïa reprend le dessus, et les purges recommencent : des proches de Joukov disparaissent, et sont torturés pour monter un dossier contre lui — sa vanité va lui coûter cher, ainsi que sa part dans le pillage de l’Allemagne (généralisé par les Russes). Joukov est exilé à un poste subalterne dans l’Oural : il y trouvera sa dernière femme ! Comme tant d’autres de son époque, Joukov avait du mal à voir Staline comme un psychopathe manipulateur et criminel [1], mais il sera plus ambivalent : Staline avait commis d’énormes fautes, mais il avait été le moteur de la victoire de 1945.

À la mort de Staline, Béria manque de prendre le contrôle du pays. Khroutchev et ses alliés appellent Joukov pour procéder à son arrestation musclée. L’Armée Rouge ne se mêle pourtant jamais de politique : en l’occurrence, Joukov ne faisait là qu’obéir au Parti. Il en profite pourtant : Khroutchev le nomme Ministre de la Défense. Parmi ses tâches : la professionnalisation d’une armée toujours sous-encadrée et très mal formée (et très surestimée par l’Occident) ; la prise en compte du feu nucléaire ; l’écrasement du soulèvement hongrois de 1956 (après bien des hésitations, quand le pays semble vouloir passer à l’ouest) ; la réhabilitation des victimes de Staline ; la reconnaissance envers les anciens soldats et les anciens prisonniers...

Joukov soutient la déstalinisation de Khroutchev, mais ce dernier, en bon bolchevik, craint un général trop puissant, trop populaire, trop proche même de l’autre grand vainqueur, Eisenhower : Joukov est brutalement mis à la retraite à soixante et un ans. Le tombeur de Khroutchev, Brejnev, lui octroie quelques compensations symboliques, mais le maintient à l’écart. Joukov consacre la fin de sa vie à ses Mémoires, gros succès de librairie. Sa mémoire continue de suivre les vicissitudes et besoins de la politique russe : maudit un temps comme maréchal de Staline, il est maintenant au niveau de Souvorov et Koutouzov.

Quelques articles sur le web :

Note

[1] Le destin du maréchal Rokossovski est hallucinant : trois ans de prison et de torture avant une réintégration soudaine et inexplicable, et pourtant le maréchal se souviendra avec émotion plus tard de Staline.

dimanche 23 mars 2014

« Françatome » de Johan Heliot

Françatome.gif Johan Heliot sort régulièrement des uchronies à forte inspiration feuilletonesque (à commencer par La Lune seule le sait), et la dernière répond en partie à ceux qui se demandent « où sont les fusées, les stations orbitales, promises dans les années 1950 ? », celles de 2001, ou moins récemment celle imaginée par von Braun :

Von_Braun_1952_Space_Station_Concept_9132079_original.jpg

Justement, le point de divergence imaginé par Johan Heliot traite de von Braun : et s’il était venu travailler en France avec son équipe, au lieu de partir aux États-Unis après la Seconde Guerre Mondiale ? (En toute franchise, la divergence devrait être antérieure, pour que la France réussisse à mettre la main sur von Braun avant les Américains dans le chaos de l’Allemagne de 1945, le garde, et se permette un programme spatial). Et surtout, si on lui avait donné les moyens de ses ambitions, au lieu de le limiter à construire Saturn V pour une course à la Lune sans lendemain ?

Hélas, les conséquences sont beaucoup moins riantes que ne le laissent présager les personnages hilares de la couverture : si la France devient une superpuissance grâce à ces nouvelles technologies et les armes correspondantes, elle vire aussi à la dictature militaire qui ne veut pas lâcher son Empire colonial (De Gaulle aurait-il si mal évolué ?).

Vers 1988, le fils du premier adjoint scientifique de von Braun, brouillé avec son père, revient dans une France en pleine décomposition, et tombe en plein sac de nœud politico-familial. L’action s’entremêle avec les flashbacks sur son enfance, dans le désert algérien d’où partaient fusées et éléments de station orbitale.

Un bon cru, à la lecture facile (ce n’est pas péjoratif), même si j’ai trouvé la fin également facile. Ce n’est pas un livre optimiste.

PS : Livre découvert grâce à une conférence organisée par mon précieux libraire à Fegersheim il y a quelques jours, à laquelle Johan Heliot participait. Encore une soirée pleine de titres qui vont me coûter cher en temps de lecture !

mercredi 19 mars 2014

« Guerres & Histoire » n°17 de février 2014 : la Guerre de Sécession, l’art opératif, 300, le Mandchoukouo & Béria

Encore un numéro de ma revue historique préférée, et une fois de plus il est excellent. Petite prise de notes pour me souvenir de l’essentiel.

Guerres-Histoire-17.jpg

Guerre de Sécession, guerre d’amateurs

La Guerre de Sécession américaine (1861-1865) semble préfigurer les guerres mondiales du siècle suivant, avec leurs machines et leurs pertes massives (les Américains y perdent autant d’hommes pendant toutes les guerres du XXè siècle !). Cependant, même si le matériel était plus efficace et meurtrier qu’auparavant, cette guerre a été moins bien menée de part et d’autre que bien des guerres européennes, au premier lieu celles de l’Empire.

Non-préparation et amateurisme dans la conduite de la guerre : c’est la conséquence de l’isolement américain, jamais impliqué dans aucune guerre d’envergure depuis des décennies (sauf contre le Mexique, mais les guerres indiennes ne comptent pas). Peu d’hommes, peu d’officiers, et une masse de conscrits sans expérience : rien à voir avec la Grande Armée. Quand Lincoln est élu et qu’éclate la guerre, un peu par surprise même si le différent sur l’esclavage est ancien, il faut lever des armées des deux côtés, lesquelles ne sont souvent que des milices locales. L’infanterie représente 90% des troupes, la coordination avec la cavalerie est mauvaise. Les deux armées redécouvrent toutes les tactiques largement connues en Europe.

Parmi les points communs avec les guerres suivantes : les deux adversaires ont dû mobiliser toute leur population, toute leur économie, jouer à fond la carte de l’opinion et de la propagande, et déplacer de grandes armées sur des théâtres d’opération gigantesque. Mais tout cela sera peu étudié dans les décennies suivantes par les armées des autres puissances.

Le terrain joue également un rôle primordial dans la durée de la guerre : c’est l’équivalent de toute l’Europe de l’Ouest ! Peu densément peuplé, il ne permet pas à des armées de se déplacer facilement en vivant sur le pays, même si le train commence à être utilisé massivement. Les deux capitales sont proches et donnent lieu à de nombreuses batailles, mais la guerre d’usure s’effectue bien plus loin, d’abord sur le Mississippi.

Il faut cette immensité, et le talent du général sudiste Lee face aux généraux nordistes trop timorés, pour expliquer que le Sud ait tenu tête au Nord si longtemps. Le Nord possédait pourtant quasiment toute l’industrie (armes, locomotives, etc...), une population quatre fois plus nombreuse, mieux éduquée, et la totale maîtrise des mers pour étrangler le Sud. Ce dernier, rural et trop axé sur le coton, isolé sur tous les plans, économiquement exsangue, sans autorité centrale forte (l’indépendance des États est le fondement de la Confédération !) a pourtant tenu quatre années. Finalement la guerre d’usure a payé, le Mississippi est tombé, et de là les colonnes nordistes ont commencé à ravager tous les États jusqu’à l’Atlantique.

Les conséquences de la Guerre de Sécession s’étendent jusqu’au XXIè siècle : pendant la Seconde Guerre Mondiale comme en Irak, les Américains exigent souvent des victoires définitives, seule justification de la guerre pour une démocratie très religieuse.

1066 : la bataille de Hastings

Quand Guillaume le Conquérant écrase et tue Harold, dont il disputait le trône, il sort la Grande-Bretagne de la sphère scandinave et la lie à la France, où son rôle sera capital tout le Moyen Âge. Autant dire qu’Hastings figure dans les dates majeures à connaître.

De la description de la bataille, il faudra surtout retenir qu’elle oppose une armée de Normands et autres alliés fraîchement débarqués à une armée anglo-saxonne de valeur équivalente, mais épuisée par un aller-retour jusqu’au nord de l’Angleterre et une bataille brillamment gagnée contre des envahisseurs norvégiens.

L’armée du Kwantung & le Mandchoukouo

En 1931, la conquête de la Mandchourie chinoise est menée par quelques milliers d’hommes et une poignée d’officiers ultra-nationalistes qui gardaient un bout de voie ferrée japonaise, en mettant Tokyo devant le fait accompli. Le succès acquis, cette clique vit sur la bête, quasi-indépendamment du Japon. Elle y expérimente le totalitarisme, attire des colons japonais, tente vainement d’industrialiser le pays, puis se lance à la conquête de la Sibérie... et se prend une raclée par les Soviétiques en 1939.

Le militarisme japonais extrême a prit son élan en grande partie à cause de ces officiers, descendants de samouraïs déchus et appauvris par l’ouverture et l’industrialisation éclair du Japon, dépourvus d’autorité supérieure claire. De la Mandchourie, le poison a diffusé dans toute l’armée impériale. Cependant, l’armée du Kwantung, après l’échec en Sibérie, perd l’avantage face à la marine, qui lance le pays contre les Britanniques et les Américains. En 1945, l’URSS envahit la Mandchourie en une semaine.

L’art opératif

Jusqu’au XIXè siècle les militaires visaient la bataille décisive après laquelle l’ennemi accepterait de négocier : Napoléon en était le maître et a hélas mal inspiré l’Allemagne jusqu’aux deux Guerres Mondiales. Car au XXè siècle, les théâtres et les masses humaines acquièrent une telle échelle qu’aucune bataille n’est vraiment décisive : les masses acceptent bien moins facilement la défaite et la « résilience » d’une armée est bien plus grande qu’auparavant. C’est donc sur la durée, la logistique, la mobilisation de toutes les ressources d’un pays à tous les niveaux, la désorganisation progressive de l’adversaire que se gagne un conflit. Et surtout, le but politique à atteindre doit être précis pour permettre une bonne coopération.

Les penseurs militaires russes ont donc inauguré « l’opératique », intermédiaire entre tactique et stratégie ; puis Joukov a appliqué magistralement, aussi bien contre les Japonais en 1939 que contre les nazis, avec un grand succès.

Plus récemment, la Guerre du Golfe de 1991 contre l’Irak a été une superbe mise en œuvre de l’opératique : les Américains ont parfaitement intégré et coordonné leurs armes, atteignant l’objectif précis désigné par le politique (libérer le Koweït et affaiblir Saddam Hussein). Par contre l’invasion de 2003 revient au mythe de la bataille décisive, et croit que tout sera rose après la conquête de tous les lieux de pouvoir.

300

Le film déforme l’histoire : Léonidas a surtout payé de sa vie une erreur tactique (oublier un chemin de berger qui contourne les Thermopyles), et son combat n’a été qu’une manœuvre de retardement face au rouleau compresseur perse. D’ailleurs les trois cent Spartiates n’étaient qu’une minorité de cette arrière-garde sacrifiée, l’essentiel des hoplites lacédémoniens étant restés à la maison pour une fête religieuse. Les Grecs n’ont préservé leur indépendance que par la victoire navale de Salamine, suivie d’un étonnant manque d’agressivité de Xerxès.

Beria

Parmi les créatures les plus criminelles du XXè siècle, Béria, dernier chef de la police de Staline, organisateur de maintes déportations, figure en bonne place. Malgré tout, c’était un administrateur hors pair, à qui l’URSS doit notamment une part de sa victoire de 1945, et sa bombe nucléaire.

Étonnamment, il était totalement dépourvu d’idéologie, acceptait la discussion dans ses équipes dans des buts d’efficacité, et ne répugnait pas à prendre des idées à l’ouest. Plus radical que Deng Xiao Ping, plus marxiste que Gorbatchev, il était prêt à rendre leur place aux nationalités.

Après la mort de Staline, ses projets de réforme décapants ont effrayé ses collègue du Politburo, qui l’ont évincé et liquidé. L’URSS aurait été très différente — ou n’aurait plus été — avec lui à sa tête.

mardi 25 février 2014

Migration d’hébergement, de site, d’URL

Ce blog et tout le site autour a migré dans de nouveaux locaux.

Si vous lisez ceci, la migration et la redirection automatique se sont correctement déroulées !

Les URL deviennent :

http://www.coindeweb.net/

http://www.coindeweb.net/blogsanssujetprecis/

Au revoir Sivit, bonjour Gandi !

mardi 11 février 2014

Quelques heures avec Oracle 12c (après la crise de nerfs)

Certes, je ne suis pas le DBA d’un data center de Software As A Service dans le cloud genre Salesforce, marché où la pléthore d’instances à administrer et consolider pose un réel problème. Moi, j’ai au mieux deux-trois bases Oracle sous la main, de versions différentes pour correspondre aux besoins de mes clients.

Je ne m’appelle pas non plus Richard Foote, qui est sans doute l’homme de la situation pour gratter 5% de perfs sur une base de plusieurs pétaoctets ; mais comme mes clients ont parfois de la peine à dépasser le gigaoctet, je n’ai pas les mêmes besoins. Je lis survole le blog de Foote avec le même émerveillement que mes anciens cours de prépa (« si je le voulais vraiment, avec du temps, je pourrais comprendre ça, mais je n’en ni le besoin ni le temps ni l’envie »).

Dans le même ordre d’idées, ça fait des années que je ne cherche plus à comprendre les choix de l’optimiseur d’Oracle. Je tiens à jour mes stats, je lui fais confiance et inch’Allah.

Bref, quel intérêt peut avoir la nouvelle base 12c toute neuve pour moi et mes clients, dont les volumétries sont donc assez modestes, très loin du big data ?

c

Le c de 12c veut dire cloud. En suivant la mode, Oracle ne prend pas de risque. 8i et 9i (i pour Internet) surfaient sur la vague vers l’an 2000 ; par contre 10g et 11g (grid) n’ont pas marqué les esprits point de vue marketing.

Multitenant

Au premier abord, LA grande nouveauté annoncée à grands renforts de trompettes, l’architecture multitenant semble une usine à gaz.

Au deuxième abord, on comprend qu’elle peut rendre de grands services aux fans de SaaS ci-dessus décrits, qui pourront consolider de nombreuses bases sur un seul serveur en gardant le même moteur. Hé, même au boulot ça pourrait nous servir : ras-le-bol des instances ne contenant qu’un petit référentiel, et mangeant un gigaoctet de mémoire juste pour se tourner les pouces.

Au troisième abord, on réalise qu’Oracle ne fait que corriger une grosse erreur de conception du début, à savoir considérer que les utilisateurs sont au sein d’une base et non séparés de la base. Toute la concurrence que je connais (MySQL, PostgreSQL, SQL Server...) considère qu’un utilisateur peut utiliser plusieurs bases, tout en incluant la notion de schéma comme espace de regroupement des tables et autres objets au sein de cette base, et avec un et un seul moteur commun aux bases. Sur Oracle, ça n’était pas possible. On pouvait toujours importer le contenu d’une base dans une autre, mais ça gênait les imports/exports en bloc, et en cas de schéma/utilisateur commun aux bases, on était bien embêté. Impossible par exemple d’avoir la base de dév’ d’une application au nom de schéma codé en dur dans la même instance que celle de test : on devait se rabattre sur deux instances séparées se battant pour les ressources de la machine.

Comme toujours avec Oracle, la compatibilité ascendante et l’incapacité à penser simplement a mené à toute une usine à gaz de bases container et pluggables. Les utilisateurs restent indépendants mais on peut en créer des communs.

Certains à-côtés sont plaisants, comme le clonage d’une base en quelques commandes (et même quelques secondes si le système de fichiers est en copy-on-write comme ZFS, peut-être btrfs mais ça a planté quand j’ai essayé ; quoique il y ait des restrictions relativement raisonnables).

La possibilité de déplacer une base d’un serveur à l’autre (déplug et re-plug) peut sacrément faciliter des montées de versions base par base. Et du point de vue de l’utilisateur final, c’est transparent, il ne voit que des bases indépendantes.

Évidemment, nous sommes sous Oracle, il y a des pièges : le démarrage des bases pluggables n’est pas automatique, il faut ajouter manuellement un trigger (!) ; et la création de la console web d’administration n’est pas spontanée non plus...

Colonnes invisibles

C’est ballot, mais par défaut ni SQL Server ni PostgreSQL ni Oracle avant la 12c ne permettent de changer l’ordre des colonnes d’une table, au moins l’ordre apparent. Sous MySQL c’est possible. Des bidouilles existent, à base de recopie vers une autre table dans un ordre différent, mais deviennent pénibles avec de la volumétrie ou des contraintes entre tables. Ou encore les editioning views sous Oracle 11g, mais intercaler une vue rajoute un niveau de complexité (et de bugs vicieux).

Les puristes objectent que l’ordre d’un SELECT * n’a pas à être plus défini que celui des lignes d’une table (en clair : indéfini), et qu’il faut éviter de faire un SELECT *. Mais la réalité est là : le SELECT * est bien pratique en développement, et il existe malheureusement une foule d’outils qui se basent sur l’ordre des colonnes des tables. Le problème n’est pas qu’esthétique. Je rappellerai que le SQL est à l’origine destiné aux utilisateurs non informaticiens, il a une charge sémantique, et l’ordre des champs en fait partie.

Arrive Oracle 12c et ses colonnes invisibles, c’est-à-dire des champs de tables que l’on peut masquer dans le SELECT *. Ça n’a apparemment rien à voir avec le problème précédent, sauf que masquer une colonne cachée la fait réapparaître en fin de table. Pour réordonner des colonnes, on masquera donc presque tout, pour démasquer dans l’ordre esthétiquement et fonctionnellement le plus pertinent : par exemple clé primaire d’abord, clé alternative ensuite, puis clés étrangères, dimensions dégénérées, indicateurs, et chacun par ordre alphabétique.

Tout cela n’a pas d’impact sur l’ordre des champs dans la table physique (ce dont, fondamentalement, personne ne devrait avoir rien à battre).

Ajoutons des colonnes virtuelles : le résultat d’un SELECT * n’a plus qu’un lointain rapport avec ce qui se trouve sur le disque dur. Perturbant mais parfois très pratique.

Outils annexes

  • EM Express, en flash, postule au rang de nouvelle console d’administration de la base de données (pluggable ou pas). Comme j’ai écrit dans le billet précédent, elle fait plutôt de la pub à tous les outils concurrents. La console de surveillance se laisse voir, toutefois.
  • SQL Developer passe en version 4. J’ai testé et approuvé. Il remplace souvent avantageusement l’outil précédent pour les opérations d’administration.

Ce qu’il y a aussi

Le site de Digora résume bien d’autres nouveautés plus mineures (page 1, 2, 3) notamment pour l’administration.

Je retiens surtout le déplacement des fichiers de données sans arrêter la base, ou la fusion de partitions. Il y a plein d’autres petits détails qui ravissent les spacialistes.

Ce qu’il n’y a pas

Dieu Larry Ellison a promis que la base serait buzzword-compatible dès la prochaine release : en clair, la 12cR2 supportera le in memory. (Oui, chez Oracle, il faut toujours attendre la R2).

Cet effet d’annonce est probablement destiné à rattraper le retard sur la base HANA de SAP, en gros une base de données à peu près intégralement en mémoire, avec les améliorations en performance que l’on devine. À plus petite échelle, Qlikview a montré tout l’intérêt de tout monter en mémoire (malgré de sévères limites). Coup de bol, SAP a le « complexe du panzer géant » et l’habitude de rendre le plus simple trop complexe, laissant ainsi le temps à Oracle de torcher une option IN MEMORY sans doute pleine de limites, et dont il faudra prouver l’intérêt — après tout Oracle sait déjà utiliser en cache l’espace mémoire qu’on lui donne.

Dans le camp d’en face, Microsoft SQL Server 2014 annonce aussi une option in memory. Je suis curieux de voir le résultat sur de vraies tables de bases de données.

Bref, comme souvent chez Oracle : attendons la 12cR2 ! De toute façon le temps que mes clients migrent tous il y en a pour une demi-décennie...

samedi 1 février 2014

Crise de nerfs avec Oracle (bis) : Oracle 12c

Entre deux bouquins sur la Seconde Guerre Mondiale [1], petit retour sur un cauchemar personnel récurrent : l’installation d’Oracle. Je suis un peu maso, je cherche à l’installer sans qu’on me le demande.

La première partie traitait de la 10g et date un peu. Depuis bien des gigaoctets ont coulé dans les routeurs d’Internet, le Président tout neuf à l’époque a été changé, il y a eu deux réformes des rythmes scolaires, et deux versions majeures d’Oracle. Suite à toute la pub dans la presse archi-spécialisée (Oracle Magazine en tête), je me suis dit que j’allais tester la dernière version, et cette fois sous Linux. J’aime bien avoir un Oracle sur mon poste, ça m’a dépanné (et aussi dépanné des clients) plus d’une fois.

Oracle Linux

En effet, quitte à prendre du Oracle, autant prendre du Oracle Linux (du RedHat rebadgé, mais on reste dans l’esprit du libre, et Oracle participe bien activement au kernel). Il existe des machines virtuelles toutes prêtes sous VirtualBox (Oracle aussi…), donc j’ai installé ça sur mon beau portable professionnel tout neuf.

Je passe sur le clavier français pas reconnu au démarrage. Pas terrible pour taper le mot de passe par défaut. Ça fait plaisir de voir que le temps perdu dans ma jeunesse sur des jeux mal programmés m’a permis de mémoriser le clavier américain. Je corrige dans la config.

Plus grave : pas de réseau, un problème courant avec VirtualBox. Comme si les problèmes de proxy et de pare-feu ne donnaient pas assez d’occasion de se taper la tête contre les murs.

Finalement, ça marche, mais en bridge et pas avec le NAT qui fonctionne pourtant sans problème avec deux autres machines (une Windows, une Ubuntu). Ma machine virtuelle apparaît donc directement sur le réseau commun de l’agence : pas top du point de vue sécurité. Je m’en contente un temps histoire de pouvoir mettre à jour le système d’exploitation (yum update).

Oracle 12c

Dans ce nid douillet tout neuf, déposons l’installateur de la 12c, sous forme de deux gros zip d’un gigaoctet chacun. Rappelons qu’à la différence de pas mal d’éditeurs, Oracle permet à n’importe quel quidam de télécharger beaucoup de ses outils, même ceux archi-propriétaires comme la base, en échange de l’ouverture d’un compte [2]

Dézipper tout ça est une plaisanterie pour mon PC, la puissance des machines de bureau actuelle me fascinera toujours [3].

Une fois lancé, l’installateur hurle très vite qu’il est incapable de trouver le nom de la machine. J’avais eu le bug il y a six ans avec la 10g : le pauvre est perturbé par l’absence d’un autre nom que localhost dans le fichier hosts. Il suffit de rajouter le nom de la machine dans ledit fichier. Que ce problème si basique perdure des années plus tard, et qu’Oracle sot le seul logiciel que ce genre de chose perturbe, en dit long sur l’ouverture de la boîte. Bref.

Par la suite, l’installateur remplit sa tâche sans aucune originalité (choix/Suivant/choix/Suivant/Suivant…), ce qui est un bon point. Une question me taraude : pourquoi maintenir à grands frais un système d’exploitation propre (même repompé), et ne pas offrir le paquetage (RPM) adéquat pour cet OS pour son propre produit phare ? Parce que l’installateur est en Java (autre produit maison…) et contient trop de logique interne pour qu’il soit convertible en script ? Parce que les services responsables ne sont pas au même étage à Redwood Shores ? Il est vrai que l’éditeur a toujours eu du mal avec la facilité d’administration et l’intégration à d’autres systèmes : l’installateur Windows n’est pas un .msi, le requêteur SQL Developer n’a pas de programme d’installation au contraire du moindre petit shareware développé par un ado le week-end, et la base de données tient à sa propre hiérarchie séparée dans le système de fichiers. On a vu pire, et ça s’est amélioré depuis que Microsoft a croqué une belle part du marché, mais bon…

Le disque sur la machine virtuelle est trop étroit. En regardant de plus près, je m’aperçois que parmi les quatre disques durs (virtuels) fournis dans l’image d’Oracle Linux, deux ne sont ni utilisé ni formatés ; en tout cas parted ne trouve rien, même pas de table de partitions. Je me demande encore maintenant si je n’ai pas manqué quelque chose d’important. En tout cas j’ai découvert que la machine virtuelle utilisait LVM, et j’ai donc pu appliquer mes connaissances fraîchement acquises [4] pour intégrer au pool ces quatre disques après formatage.

L’installateur se plaint ensuite que la place manque dans le swap (corrigé mais ce ne sera pas immédiat pour un débutant), et que certaines bibliothèques optionnelles manquent. Un coup de yum install suffit mais on se demande pourquoi les paquets ne sont pas installés par l’installateur, et pourquoi d’ailleurs celui-ci demande à ouvrir une fenêtre root pour exécuter un script quand il pourrait le faire lui-même.

L’installation se clôt avec succès en créant une première base d’exemple. Je reboote la machine sur le champ et j’attends une minute.

Premier reboot, et rien.

Aucune base active. Aucune processus oracle dans un top après le reboot.

Ça aussi je l’ai déjà vu : sur Unix, Oracle ne daigne pas s’installer au boot. Dans la version Windows, tous les services (bases, listener, console web…) démarrent avec l’OS. Sous Unix, rien, le script d’install est à écrire ou trouver soi-même, et à lier aux endroits adéquats de /etc/init.d/rcX.d pour un démarrage spontané. Je suppose que quelque part chez Sun-Oracle un administrateur Solaris influent menace de tuer quelqu’un si le programme d’installation prend la moindre initiative, et aucun script proposé ne le satisfera.

Bref, Google m’envoie sur une doc Oracle officielle contenant le fameux script de démarrage. À froid il n’est pas compliqué, mais il y a des pièges :

  • il est exécuté en tant que root au boot, et cherche donc à se relancer en tant qu’utilisateur oracle pour être propre ; mais rsh n’est pas spontanément installé sur le système (ce que l’installateur n’a pas vu) et par défaut il semble totalement verrouillé, même de localhost à localhost : il est toujours marrant de voir root se faire jeter par son propre firewall ; je me suis rabattu sur le bon vieux su ;
  • il manque le listener (lsnrctl) qui s’occupe de gérer le port réseau.

Je me suis donc inspiré d’un script non officiel mais mieux pensé. (J’adore le commentaire sur dbstart et dbshut officiellement dépréciés depuis longtemps, remplacés par Oracle Restart, une usine à gaz impliquant sans doute l’utilisation de Grid Infrastructure, lequel Oracle Restart est lui-même déprécié.) Le bon côté de l’influence de l’administrateur barbu et agressif ci-dessus évoqué, c’est la haute compatibilité ascendante des anciens scripts, dont l’essentiel n’a pas changé depuis la 9i si je lis bien.

À quelques errements près qui auraient stoppé un débutant, tout marche bien, et la base se lance bien au boot. (Du moins la base container, on verra pour les bases gigognes, la grosse nouveauté, plus tard.)

Console flashie et un peu conne

Je le fais parfois, mais administrer une base de données uniquement à base d’ordres SQL gaspille un temps précieux, un outil graphique convient mieux pour le non-répétitif. En 9i on avait un outil (OEM) passable ; en 10g et 11g la console web énervait par sa lenteur et son ergonomie pourrie ; en 12c on s’enfonce encore plus avec EM Express. Tous les développeurs de chez Oracle n’utilisent plus depuis longtemps que le module DBA de SQL Developer, et ils ont laissé le projet de la console web au premier non informaticien qui passait par là : ça expliquerait qu’elle soit à base de flash.

Oui, du flash, pour un produit de 2013 ! Première conséquence : la console ne marche pas d‘entrée sur le Firefox inclus dans Oracle Linux. Deuxième conséquence : l’interface est beeaauuuuccooooppp plus lente que l’ancienne console web en HTML, bien qu’affichant dix fois moins d’informations et d’options. Troisième conséquence : le copier-coller n’est plus possible (ça servait parfois). Je passe sur le fait que la console ne répond qu’avec l’IP dans mon contexte, pas avec son nom. Je peux vivre avec.

Non, je ne regrette pas l’ancienne console, cette bouse d’emctl, son ergonomie pourrie, et sa propension à cesser de fonctionner au bout d’un certain temps pour des raisons obscures. Soit le look Fish-Price doit attirer de jeunes débutants ayant confondu MySQL (produit Oracle) avec Oracle (très grand O), assez courageux pour arriver à la fin de l’installation ; soit elle doit pousser l’utilisateur exigeant — et friqué — à migrer vers Grid Infrastructure (mais 2,5 Go à télécharger pour manager mon cluster de 1 machine virtuelle, ça fait un peu lourd) ; soit les équipes préfèrent bosser sur SQL Developer.

Conclusion énervée

Ces grosses boîtes sont fascinantes : d’un coté des produits parfois très bien pensés et puissants dans leur niche, des équipes regorgeant de gens brillants, et de l’autre des lacunes monstrueuses dans des domaines basiques comme l’installation ou l’administration de base. Même s’il ne s’agit pas de produits pour le péquin moyen, on s’attend au XXIè siècle à un minimum de facilité d’installation quand le système d’exploitation et l’outil proviennent du même éditeur.

Et je me demandais pourquoi mes collègues avaient tendance à ne plus installer que du Windows, même pour les outils non Microsoft… (Soyons honnête : l’installation du Management Studio de SQL Server 2012 dégaze tout autant, et il y a beaucoup plus à lire.)

Si quelqu’un est arrivé ici et se demande s’il y a un intérêt au bout de ce chemin de croix, il sera éclairé dans le prochain billet.

Notes

[1] J’en ai plusieurs à moitié chroniqués dans les brouillons…

[2] Évidemment, ce n’est pas gratuit : la licence doit prévoir que vous offrez votre âme et votre trois premiers enfants à Larry Ellison, et en cas d’utilisation réelle la facture de l’outil est très salée. Mais pour tester en vitesse, ou si l’entreprise a les licences qu’il faut, c’est super.

[3] Par contraste, la lenteur autant plus ahurissante de l’interface de Windows 7 pour la moindre opération de déplacement ou de clic droit dans l’explorateur me laisse rêveur.

[4] Presque deux ans tout de même, comme le temps passe…

jeudi 16 janvier 2014

« Offensive allemande en Europe (7 mars 1936 - 7 mars 1939) » de Gabriel Louis-Jaray

Nous apprenons tous à l’école les circonstances du déclenchement de la Seconde Guerre Mondiale, l’enchaînement des progrès hitlériens depuis 1936, et la dimension démentiellement criminelle du nazisme . Tout cela « pollue » notre vision des prémisses, et je me suis toujours demandé ce qu’en pensaient les gens à l’époque, eux qui ne connaissaient pas la « fin » [1].

Le bouquin, l’auteur, l’éditeur

Offensive-allemande-en-europe-Gabriel_Louis-Jaray.jpgCe bouquin trouvé par hasard chez un bouquiniste strasbourgeois date de mars 1939, c’est-à-dire après les accords de Munich (septembre 1938, où Français et Anglais abandonnent la région tchèque des Sudètes à l’Allemagne), et juste avant le démembrement complet de la Tchécoslovaquie par Hitler (sous la menace de bombardements massifs). Il ignorait alors le Pacte germano-soviétique (août 1939) et bien sûr l’attaque de la Pologne (septembre) et l’embrasement.

Je n’ai trouvé aucune information sur l’auteur Gabriel Louis-Jaray, sinon qu’il avait écrit de nombreux livres sur l’Europe de l’Est, avant même la Grande guerre (qu’on n’appelait pas encore la Première Guerre Mondiale). Je ne sais quelles opinions politiques influencent son récit, Google trouve surtout des liens de bouquinistes vendant son livre de 1913 sur l’Albanie. Google indexe paraît-il tout le savoir humain, mais cet illustre et prolifique inconnu n’a laissé aucune trace numérique sur lui-même !

Quant à l’éditeur (Fernand Sorlot), c’est celui qui a publié une version non autorisée de Mein Kampf en 1934, incluant les passages haineux sur la France ou exigeant la restitution de l’Alsace ; Hitler à intenté et gagné le procès, un beau succès de propagande (détails ici). Gabriel Louis-Jaray évoque rapidement le procédé des éditions caviardées de la bible nazie, destinée à assoupir le public français.

Quelques orthographes étonnantes détonnent et datent : Lithuanie, Esthonie, nazistes...

Le livre peut se lire chez Google, j’ignore ce qu’en pensent les éventuels ayant-droits...

Munich et le mécanisme

En résumé : Gabriel Louis-Jaray se rendait parfaitement compte des implications de Munich et du danger que le Reich représentait. D’après mes lectures, peu de gens à l’époque se faisaient des illusions sur la stabilité de la paix « gagnée » à Munich, l’inquiétude régnait, et le réarmement général battait son plein.

Il fait remonter la faute originelle à 1936 avec la réoccupation de la Rhénanie jusque là neutralisée, un acte auquel les Français n’ont réagi qu’en paroles, sous la pression des Anglais. Puis l’Anschluß a suivi en mars 1938, toujours sans réaction extérieure, puis il y eut les infâmes accords de Munich.

Selon lui (j’aimerais l’avis d’historiens) Hitler a remilitarisé la Rhénanie pour se prémunir contre la France, en construisant la ligne Siegfried. L’annexion de l’Autriche précédait forcément l’attaque de la Tchécoslovaquie, car celle-ci est entourée de montagne et s’attaque mieux depuis Vienne (j’ai du mal à le croire d’après les cartes, mais l’Autriche permettait de compléter l’encerclement). Cependant, Hitler n’a pas attendu l’achèvement de la ligne Siegfried : il devait intervenir très vite devant la mise en place d’une alliance de tous ses petits voisins.

En effet, Pologne, Tchécoslovaquie, Hongrie, Roumanie... craignaient tous ce Reich à nouveau conquérant, d’autant plus que les puissances occidentales ne semblaient plus s’opposer aux violations répétées des traités de Versailles ou Locarno. Pour briser leur alliance, Hitler dépèce la Tchécoslovaquie : s’il garde les Sudètes (et plus tard la Bohême-Moravie entière), la Hongrie grignote la Ruthénie [2] et un gros morceau de Slovaquie, et la Pologne annexe la ville de Teschen. Superbe application de la théorie du bouc émissaire pour détourner l’attention et compromettre tout le monde.

Les protagonistes

Les Anglais, Chamberlain en tête, se prennent une volée de bois vert : ils ne voient que les intérêts commerciaux immédiats de la Cité (la City) et de leur empire, pas le long terme. Suivant une ancestrale politique d’équilibre, ils cherchent à éviter une hégémonie française sur le continent. (Soixante-quinze ans après la branlée de 1940 puis la liquidation des Empires coloniaux, cela semble surréaliste.)

Comme la France, l’Angleterre n’est pas moralement prête au combat, et « la résistance d’un État se mesure autant au moral de sa population qu’à son armature militaire. » Elle se retrouve en position « critique » face un adversaire qui digère les industries autrichiennes et tchèques.

La perspective historique concerne aussi l’Allemagne : la politique étrangère d’Hitler profite de l’expérience des administrations précédentes, et il s’inspire de Frédéric II ou Bismarck.

Ce qui se passe aux États-Unis (isolationistes) à cette époque est intéressant : incompréhension devant Munich ; crainte de l’influence allemande en Amérique du Sud ; peur de l’établissement de bases allemandes sur l’Atlantique... Les Américains ne bougeront pas tant que les Anglais tiendront les mers et protégeront l’Amérique. (A posteriori, on pourrait en déduire qu’ils seraient entrés en guerre même sans Pearl Harbor, si le Japon ne s’était attaqué qu’à l’Empire britannique.) Louis-Jaray s’interroge : Roosevelt ira aussi loin que son opinion le permettra, mais jusqu’où ?

Le problème des minorités

Hitler était un menteur, et ses contradictions et mensonges sont détaillés [3]. Hitler maniait de manière très sélective le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, une pierre angulaire de la diplomatie de l’entre-deux guerres : le moindre Allemand ethnique vivant à l’extérieur du Reich justifiait une annexion (s’il n’était pas forcément très chaud, Louis-Jaray décrit la manière dont les nazis faisaient taire les opposants dans ces minorités, notamment dans les Sudètes) ; par contre les non-Allemands méritaient au mieux l’expulsion (il relate le cas des Tchèques à Vienne) [4].

Ce droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, Louis-Jaray le critique sur le principe même. Dans le cas précis de la Bohême, il défend son unité géographique et économique, qui remonte à des siècles. Les frontières du nouvel État tchécoslovaque, « mort-né » après Munich, sont un « véritable défi au bon sens » : « on aurait voulu démontrer l’absurdité de se servir comme base en Europe centrale de la carte des langues employées par la population, que l’on n’aurait pu pu mieux réussir. » [5] Les langues ne sont d’ailleurs pas un critère pertinent de volonté d’appartenance [6]. Et dans les cas extrêmes, n’importe quel petit groupe, une simple ville, pourraient se déclarer souverains : un État ne peut tolérer un tel droit à la sécession, pouvant mener à une constellation de micro-États à la merci d’une grande puissance voisine [7]. Il plaide pour des règles de « sage conduite et de bon sens » dans la gestion des minorités.

Une carte des nationalités figure dans le livre : les Allemands sont dispersés dans une myriade de contrées. Après les déplacements de population d’après 1945, cette carte a été monstrueusement simplifiée.

Bref, la Tchécoslovaquie d’après Munich, amputée d’un tiers de sa population, d’une bonne partie de son industrie, d’à peu près toutes ses fortifications (genre Ligne Maginot), se retrouve à la merci de l’Allemagne. (Effectivement, une semaine après la date du 7 mars 1939 qui clôt le livre, Hitler impose son protectorat sur la Bohême-Moravie, et sur une Slovaquie vassalisée).

L’économie

Les chapitres sur l’influence économique allemande valent le détour : le mark allemand ne vaut alors rien à l’étranger, car l’Allemagne a dû vendre tout son or (le réarmement a bien dû être financé d’une manière ou d’une autre), et le commerce extérieur est devenu déficitaire. En plus des facilités qu’offre une économie basée sur le socialisme de guerre, les nazis développent alors un système de troc avec les pays voisins jusqu’à la Turquie, échangeant des biens allemands contre des ressources naturelles, via des prêts en marks. L’économie est également un instrument d’influence politique. Et ça marche ! Toute l’Europe centrale est en 1939 dans l’orbite allemande. Pour Louis-Jaray, le but du Reich est de se libérer des « puissances de la mer » avec un empire terrien. C’est effectivement la volonté d’Hitler.

La conclusion

Les contre-poids à l’influence allemande ont disparu : comme Joffre l’auteur aurait aimé dépecer l’Allemagne en 1919 (il sera exaucé après 1945) ; il prend la sécurité collective de la SDN pour un « idéalisme » ; la Rhénanie n’est plus neutre ; les petits États d’Europe centrale et d’ailleurs (Belgique, Danemark...) ne voient plus dans la France un allié fiable après Munich et donnent des gages de neutralité au Reich ; et la Tchécoslovaquie, le premier allié de la France (« 40 divisions de bonnes troupes (...) pouvant atteindre l’Allemagne au cœur ») a disparu sans combat. Enfin, les grandes puissances ont montré qu’elles ne se sentaient jamais vraiment liées par les garanties qu’elles apportaient aux divers traités signés depuis 1919.

La conclusion : si les grandes puissances ne se reprennent pas pour faire respecter l’ordre et la liberté des nations, il craint que « Munich ne soit le prélude en Europe d’une longue période de troubles. » — l’euphémisme du siècle.

Le livre se clôt par un appel à un changement radical de comportement de la France et de l’Angleterre — qui à cette époque réarmaient déjà massivement. Et il cite Démosthène, mettant en garde les Etats libres contre ce dictateur de Philippe de Macédoine. Il ne savait pas encore que, comme Philippe, Hitler allait l’emporter, au moins pour un temps.

Et avec le recul...

On pourrait se dire que Louis-Jaray a tout compris et tout prévu du danger du nazisme. C’est évident quand il parle de ce qui est déjà le passé pour lui (Rhénanie, Anschluß, Munich).

Par contre, son souci de faire d’Hitler un continuateur, en plus brutal, de Bismarck le conduit à de bizarres prévisions. Il insiste à juste titre sur les visées allemandes sur l’Ukraine (Guillaume II avait déjà satellisé l’Ukraine en 1918) mais il les fait surtout passer par la Ruthénie, petit bout de Tchécoslovaquie contournant la Pologne. S’il mentionne un danger pour la Pologne, cernée mais amadouée jusque là par Hitler, il n’en fait pas la cible primaire et évoque même un échange de territoires aux dépens de la Lituanie et de l’Ukraine. Il parle de prétentions coloniales allemandes, mais Hitler n’était pas Guillaume II.

Il espère aussi (sans y croire) une alliance entre les deux puissances moyennes, Hongrie et Pologne, pour contenir le Reich à l’est, ou l’intervention de l’Italie. Il craint pour la Suisse alémanique ou la Belgique, dont les germanophones sont travaillés par la propagande nazie. Par contre, il y a peu de choses à propos des réactions possibles de l’URSS [8], comme si l’influence allemande n’était que le problème des puissances occidentales.

Il voit dans Hitler un continuateur du Saint Empire, qui ne serait détourné de Rome et de l’Occident que par la puissance anglo-franco-italienne, et ne viserait la Mer Noire, Constantinople, la Mésopotamie... que par défaut. Même s’il a compris dans Mein Kampf qu’Hitler ne rêve que d’un empire terrien et non maritime comme Guillaume II, il n’a pas pris la totale mesure de l’obsession hitlérienne du Drang nach Osten. Mais qui pouvait savoir que le nazisme était un si radical retour en arrière civilisationnel ?

Post scriptum

  1. Un bouquin historique écrit au présent, chroniqué le siècle d’après : il ne faut pas s’étonner si je me suis pris les pieds dans mes accords de temps. J’ai tendance à choisir le présent de narration, d’où le futur pour des événements passés pour nous.
  2. Bonne année, cher lecteur !

Notes

[1] Dans l’optique plus large d’essayer de deviner ce qui nous pend au nez, à nous.

[2] Zone ukrainienne, laissée « en dépôt » à la Tchécoslovaquie faute de mieux après la Première Guerre, et décrite comme particulièrement arriérée.

[3] « Nous n’avons aucune revendication territoriale à présenter en Europe » dit Hitler en 1936.

[4] Paradoxalement, Hitler a annexé au Reich des millions de Slaves, notamment Polonais. Certes, à plus ou moins terme il comptait bien s’en débarrasser.

[5] Rapprocher cela de se qui s’est passé en Yougoslavie avec sa mosaïque ethnique si difficile à partager.

[6] Penser aux Alsaciens ou aux Québécois.

[7] Si des divorces à l’amiable se sont effectivement passés (voir la scission de la Tchécoslovaquie en 1993 ou la dissolution de l’URSS), ils finissent effectivement souvent dans le sang : éclatement de la Yougoslavie, sécession du Sud-Soudan, de l’Érythrée... Jusqu’où cela pourrait-il aller ? Régulièrement des petits malins proclament l’indépendance d’une plateforme pétrolière ou d’un bateau, mais ils n’obtiennent aucun soutien et dépendent trop des continents. Le rêve des bâteaux-îles indépendants pour personnes fortunées refait régulièrement surface, mais là aussi on peut douter de la volonté des grands États à tolérer cela (un accident est si vite arrivé...). Il y a bien des micro-États comme Monaco, Andorre ou Bruneï, voire le Monténégro ou le Koweït dont on peut douter de la pertinence en tant qu’État, et qui n’existent que comme scories d’anciens empires ou pions des grandes puissances. Finalement, qu’est-ce qu’un État ? Les cantons suisses possèdent une large autonomie. Au sein de l’Union européenne, de petits États comme la Slovaquie ou la Slovénie peuvent exister sans problème.

[8] Gabriel Louis-Jaray reprend cependant une note anonyme sur l’armée soviétique, à ce moment totalement décapitée par les purges staliniennes : « le corps d’officiers serait de maigre valeur, le commandement découronné ». La dernière phrase gagne le prix de l’erreur de jugement logistique du siècle : « l’état des routes et des transports serait préjudiciable à toute attaque russe ou étrangère ».

jeudi 12 décembre 2013

Skeptic vol.18 n° 3 : 50 ans de conspiration sur la mort de John Kennedy

J’ai ici parfois évoqué Skeptic, ce magazine américain moteur du mouvement « sceptique », ou « zététique ». Un sceptique ne doute pas de tout par essence, mais cherche à appliquer la méthode scientifique à tous les sujets. Parmi les cibles habituelles de Skeptic : le paranormal, les gourous et autres voyants (le démystificateur James Randi est un pilier du magazine), les créationnistes (l’esprit de Stephen Jay Gould plane dans les pages) ou les sectes (scientologie au premier chef). Le numéro sur Dieu (The God Question) contenait de passionnants débats philosophiques. Quant à celui sur le réchauffement climatique (Climate Change Q&A), il ne laisse aucune ambiguïté sur la responsabilité humaine du phénomène.

JFK

Skeptic-18-3-50yearsJFK.jpg Cette fois, les théories de la conspiration sur la mort de JFK passent à la moulinette. Entre le goût pour les complots (toujours plus intéressants que les tristes agissements de semi-cinglés), la multitude de commanditaires possibles (Soviétiques, Cubains, anti-castristes, militaires américains, Mafia voire le Vice-Président…) et le battage médiatique (à commencer par JFK, le film d’Oliver Stone), il n’y a plus grand monde qui croit à la thèse officielle établie par la Commission Warren, soit un tueur unique et solitaire.

Et pourtant.

La Commission Warren a publié vint-six volumes, on y trouvera nombre de témoignages, plus ou moins contradictoires, et chaque détail permet de broder sur une ou l’autre théorie du complot.

Les témoignages doivent pourtant toujours être pris avec des pincettes : certaines personnes racontent plus ou moins n’importe quoi, même de bonne foi. Si 81% ont entendu trois coups de feu (thèse officielle), 12% seulement deux, et 5% quatre ou plus, peut-on si facilement conclure qu’il y a eu plus de trois tirs ? Comment prendre au sérieux les avis sur la provenance des tirs, dans un endroit plein d’immeubles et d’échos ?

Certains témoins apparemment plus sérieux ne sont pas plus fiables : des médecins et infirmières ayant vu de près le corps parlaient d’une balle entrée par devant (officiellement : Kennedy l’a reçue par derrière). Mais une étude sur d’autres cas montre qu’un médecin non spécialisé se plante une fois sur deux sur ce genre de blessure !

Les photographies ont livré nombre de pistes, sous forme d’ombres suspectes, candidates idéales pour des tireurs embusqués. Mais jamais rien de net ou qui résiste à l’analyse.

De simples quidams passant par là ont déchaîné les imaginations : trois clochards identifiés depuis ont été assimilés à des agents impliqués plus tard dans le Watergate. Un passant avec un parapluie (à Dallas en plein soleil, c’est suspect : le parapluie contenait donc une arme !) a été retrouvé : non, il voulait interpeller le Président avec une obscure référence à Chamberlain et Joseph Kennedy, et leur lâcheté face à Hitler [1].

Tous les gens morts bizarrement peu après les événements ? Une douzaine a été évoquée, dont un seul témoin réel de l’attentat, et pas mal de frères ou d’époux de personnes impliquées, et pas forcément de manière mystérieuse.

Le fameux film de Zapruder a été disséqué dans tous les sens, et notamment dans une des scènes principales du film d’Oliver Stone, où l’on voit le Président bouger comme s’il était frappé à l’avant. Mais un médecin nota cruellement qu’il ne faut pas s’inspirer des films de Schwarzenegger : ce mouvement dépend plus des spasmes nerveux que du choc de la balle !

Oswald et les balles

Les preuves matérielles accablent Oswald : les balles et douilles retrouvées proviennent du fusil qu’il avait acheté ; ce fusil porte ses empreintes digitales ; son séjour dans les Marines a montré qu’il était un bon tireur ; il possédait de faux papiers ; sa femme confirme qu’il a tenté d’assassiner le général Walker (d’extrême droite) peu avant ; etc. Son mobile ? Sa haine du monde, son besoin frustré de faire quelque chose de grand, suite à une enfance malheureuse, bien que personne ne semble avoir voulu de lui nulle part, enfin ses idées anti-capitalistes, marxistes et pro-cubaines… Kennedy incarnait ce qu’il haïssait.

Quant à la fameuse « balle magique », ridiculisée par Stone, si elle est fausse c’est que les diverses reconstitutions (en 3D, par la BBC et divers spécialistes) montrent qu’une balle unique allant droit pouvait effectivement frapper Kennedy et le gouverneur placé devant lui.

Les commanditaires

Il y a pléthore de candidats commanditaires pour un meurtre. La droite radicale d’abord, dont l’accueil à Dallas fut glaçant. Les Russes ensuite, ou les Cubains, puisque Oswald avait séjourné en Russie et aurait voulu rejoindre Cuba — mais aucun des deux pays ne voulait de cet excité, et il n’y a pas d’indication qu’il ait été un de leurs agents.

La CIA fait un coupable idéal, en partie parce qu’au contraire de nombre de sociétés secrètes manipulatrices et capables de tuer, son existence est certaine. Par contre, le mobile manque : Kennedy entretenait de bonnes relations avec la CIA, y compris avec son chef Dulles (certes limogé après la Baie des Cochons), lequel a été nommé à la Commission Warren par Bob Kennedy.

Quant au retrait (très limité…) du Vietnam, selon Stone la raison de l’assassinat, il n’en était plus question en 1963, tout simplement parce que le régime sud-vietnamien n’était pas du tout stabilisé : Kennedy approuva le coup d’État contre Diệm. Kennedy envisageait sans doute alors redéfinir les buts et les moyens à propos du Vietnam, mais bien malin qui peut connaître ses décisions s’il avait vécu.

La mafia ne manquait pas de raisons d’en vouloir à Kennedy qui lui a mené la vie dure, malgré les liens historiques entre sa famille et la Famille. L’argument habituel s’appelle Jack Ruby, celui qui a tué Oswald, un tenancier de boîte de nuit et bar à strip tease, donc forcément en lien avec la mafia. Apparemment très affecté par la mort de Kennedy, il aurait voulu le venger ou épargner à sa veuve le procès, et se mettre lui-même sous les projecteurs. Sa santé mentale (avant comme après le meurtre) avait toujours été vacillante, et il n’avait en fait rien du délinquant. Difficile de croire que la mafia l’aurait téléguidé.

Finalement

La conclusion de Reitzes : les théories du complot s’appuient toutes sur une série d’erreurs, à commencer par la sélection de certains témoins (par définition peu fiables), de théories scientifiques bancales, la recherche de coïncidences peu significatives… Et elles surfent sur une volonté de voir le monde selon un certain prisme, pas de se baser sur des faits : une sorte de cynisme extrême. À l’extrême, la croyance prime sur toute information officielle. Les conséquences de cette philosophie finissent par tuer : refus du vaccin contre la rougeole, négligence d’un SIDA soi-disant artificiel…

Il finit par le plaidoyer sceptique habituel : il faut baser ses croyances sur la réalité, et pas l’inverse. Et sur une remarque expliquant l’ampleur de la croyance au complot : la mort de Kennedy marque la fin d’une sorte d’Âge d’Or américain. Peu après suivent le Vietnam et le discrédit de la politique avec Nixon. Cependant, même si Kennedy a été assassiné, aucune des évolutions positives nées à cette époque (droit civiques pour diverses catégories, féminisme…) n’a été arrêtée !

La bibliographie est impressionnante.

Remarques personnelles

Évidemment, il est facile d’arguer que David Reitzes fait partie du complot ; que celui-ci a été extrêmement bien monté ; qu’Oswald a été manipulé ou a été un bouc émissaire pratique ; que les multiples théories avancées procèdent de l’écran de fumée ; et que détruire des théories bancales permet de décrédibiliser toute découverte de la vérité ; et ce même si les commanditaires ont éventuellement échoué dans leur buts à long terme. On peut choisir son complot de la version light (Oswald a tué de la manière « officielle », pour être éliminé par Ruby sur ordre des commanditaires) au délire paranoïaque (la CIA a tout noyauté de A à Z, rien n’est vrai de la version officielle).

En fait, croire à un complot implique le choix de contradictions à assumer. Dans le cas du complot intérieur, pourquoi Ruby, lui, a-t-il survécu ? Si tout est trafiqué par une organisation omnipotente, pourquoi pas les livres sur les complots, les photos, ou le film de Zapruder ? Une organisation incluant autant de personnes, dans tous les partis, aurait-il eu besoin de liquider physiquement le Président, au lieu de simplement lui mettre des bâtons dans les roues ? Et pourquoi le tuer en public ? Dans le cas du complot extérieur (Cubains, KGB…), comment expliquer toutes les complicités sans jeter aux orties toute l’histoire de la Guerre Froide ?

Évidemment, la méfiance est de règle, tous les acteurs impliqués ont tous prouvé leur maîtrise de la manipulation ou du mensonge : CIA et KGB, hommes politiques, mafia… Mais assassiner un Président en manipulant deux cinglés instables (Oswald et Ruby), masquer tout ça en impliquant toute l’élite du pays pendant cinquante ans, sans que le camp d’en face (Russes, FBI…) ne perce cela à jour, ne serait-ce pas leur donner trop de puissance ?

Les mobiles abondent puisque Kennedy naviguait entre les extrêmes, une bonne manière de se créer des ennemis en ces temps de polarisation extrême : Russes ou Cubains ; anticubains alliés mais trahis ; Mafia alliée de Kennedy père, mais attaquée par ses fils ; militaires obéissants mais accusant le Président d’être trop tiède, etc. Dans une réponse à un lecteur, Michael Schermer compte 300 personnes et organisations impliquées !

Si on se dit « à qui profite le crime », viennent à l’esprit Johnson (mais pourquoi a-t-il poursuivi la politique de Kennedy et gardé son équipe ?), les Soviétiques (Oswald avait ramené sa femme d’URSS) ou les Cubains (par vengeance, mais Castro aurait-il aussi froidement risqué une guerre ?). C’est plausible. On peut toujours rejeter les objections : Johnson tenait au pouvoir ; ni Castro ni le KGB n’obéissaient forcément au Kremlin, et la Commission Warren a préféré couvrir cela pour éviter une Troisième Guerre Mondiale, surtout que la mort du Président a arrangé pas mal de monde.

La dynamique de la théorie du complot ne peut être contrée par la raison. Tout argument contre la possibilité du complot n’est que manipulation, toute preuve matérielle qu’un trucage. Quiconque nie le complot en fait partie (l’auteur de l’article, votre serviteur, etc.). Mais toute incohérence apparente dans la version officielle ne peut être qu’un indice. Toute personne soutenant le complot est crédible, même si tous ces complots finalement se contredisent (qui croira à une collusion Johnson/KGB/mafia/anticastristes ?). Là où il n’y a pas d’informations, rien ne contredit le complot ; là où témoins et documents abondent, surgira toujours une petite bizarrerie à monter en épingle.

Ou bien on adopte une approche sceptique : on ne veut rien croire qui ne soit sérieusement étayé, on laisse de côté sa paranoïa, on essaie de faire le tri dans la masse de littérature, de témoignages plus ou moins tardifs et d’affirmations accumulées sur tous les points du dossier, et aucun complot n’est sérieusement démontré… et le plus probable demeure qu’Oswald a tué (seul) le Président pour des motifs idéologiques, malgré il est vrai pas mal de zones floues (mais quelle affaire n’en pas ?).

Pour ma part, l’exécution publique demain tant de témoins discrédite KGB ou CIA, dont les moyens d’actions peuvent être beaucoup plus discrets. Si un petit groupe (de Cubains, de gansgsters, d’extrémistes de droite…) a agi, la grande machination tentaculaire ne s’explique pas. Mon plus gros point d’interrogation s’appelle Jack Ruby : certes il était dérangé, mais l’assassinat d’Oswald tombe à pic. (D’un autre côté, il n’était sûrement pas le seul à vouloir la peau du tueur.) La mort de Bob (officiellement assassiné par un Palestinien) et de Martin Luther King (aux ennemis innombrables) peut faire tiquer également.

Sans scepticisme, la pente est glissante : plus rien n’est sûr, toute preuve est fabriquée, et rien n’interdit non plus de penser que les Petits-Gris ont téléguidé les Russes pour que la CIA (manipulée par leurs agents doubles), CIA elle-même très liée à la mafia, organise l’exécution de Kennedy, le Président (ex-Vice Président) Johnson, Dulles et Bob Kennedy himself couvrant le tout en inventant l’intégralité du rapport Warren, film compris (tourné par Kubrick bien sûr, comme les pas d’Armstrong six ans plus tard). Pour des entités aussi puissantes, Kennedy ne pouvait pas représenter une menace ou n’être qu’une marionnette, et s’il sortait de son rôle il pouvait tout aussi bien mourir d’un arrêt cardiaque. Le mobile d’une exécution publique ne pouvait donc être qu’une vengeance de Marilyn Monroe (bien sûr toujours vivante) envers son amant trop volage. À moins qu’Onassis (un Oriental, forcément perfide) n’ait trouvé que ce seul moyen pour attirer Jackie. Quant à savoir pourquoi le bouc émissaire Oswald a vécu suffisamment longtemps pour sortir de l’immeuble, rentrer chez lui, et tuer le premier policier qui l’a rencontré au lieu de l’inverse et sans disparaître dans une soucoupe volante, cela reste un mystère.

S’il y a eu complot, la vérité a été complètement noyée dans un flot d’immondices.

Note

[1] La droite accusait Kennedy d’être trop mou avec les communistes, malgré le soutien partiel aux anti-castristes et le passage à deux doigts d’une guerre nucléaire.

samedi 16 novembre 2013

Date de péremption de mariage

Dans une base de données quelconque qui restera anonyme [1] un mien collègue a déniché qu’un mariage pouvait avoir une date de fin future planifiée (nous ne parlons pas des divorces passés ou proches).

En l’occurrence, tous les mariages étaient censés se dissoudre le 31 décembre 9999. C’est évidemment stupide. Cette donnée aberrante est l’équivalent en date d’un nombre magique : une telle donnée possède un autre sens que sa simple valeur, en l’occurrence le fait que la date de fin de mariage n’existe pas, le mariage n’a pas été dissous.

Cela peut-il poser un problème réel dans le futur ? Je concède que la perspective est lointaine, mais il n’y a pas qu’un programme concerné par ce genre de phénomène, loin de là.

Il n’est pas complètement impossible que, grâce aux progrès de la médecine, du voyage dans le temps, de la cryogénisation, ou de la numérisation des cerveaux, certains d’entre nous voient l’an 9999 [2]. Il est encore plus improbable, mais pas impossible non plus, que les données de cette application aient été conservées [3], pour une raison ou une autre, jusqu’à cette époque reculée, pour payer une aide sociale ou une pension quelconque (de la part de quel État, caisse et en quelle monnaie ?). Au passage, il ne devrait rester aucun couple n’ayant pas divorcé (1% de taux de divorce annuel pendant 8000 ans multiplié par 4 milliards de couples = plus aucun couple du XXIè siècle encore marié en 9999), ce qui résoudra le problème par le vide.

Bref, nous nageons dans la pure spéculation, mais il reste une morale : cette application est mal programmée, elle ne distingue pas ce que toute base de données devrait connaître depuis plusieurs décennies, à savoir la distinction entre une donnée et une donne absente, ce qu’en langage de base de données on nomme NULL [4].

Au passage : Saint E. F. Codd aurait même voulu distinguer valeur existante inconnue et valeur sans signification, c’est-à-dire « Non renseigné » et « Non applicable ».
Exemple : dans un logiciel administratif, la date de naissance peut être « Non renseignée », mais on sait qu’il y en a forcément une [5] ; par contre le champ « Nom marital » vaudra « Non applicable » pour tous les gens non mariés ou qui ont déclaré ne pas en utiliser — mais il pourrait être « Non renseigné » si on sait que Mlle Dupont a changé de nom en se mariant.

Les développeurs informatiques ne sont parfois même pas fichus de gérer correctement le cas du NULL. Il a quelques propriétés surprenantes dont il faut tenir compte, comme 1 + NULL = NULL, ou comme la clause IF NULL = NULL qui renverra toujours « faux ». Noter que selon les bases de données, une chaîne vide est équivalente à un NULL (Oracle) ou pas (SQL Server, PostgreSQL...). Pour ne pas embrouiller plus les choses, le N/A a donc finalement été laissé de côté. Et, mine de rien, mes collègues et moi sommes obligés de le réintroduire de manière plus fastidieuse et visible dans les bases de données décisionnelles que nous sommes payés pour créer. Signalons également le cas pathologique de SAP R/3, qui n’utilise pas les NULL même s’il les connaît, et préfère INITIAL, matérialisé en pratique par un espace solitaire !

Pour revenir aux dates : j’ai rencontré tout récemment une autre application qui stockait des valeurs magiques : 1erjanvier 1900 (admettons, cette date ne reviendra pas), et 1erjanvier 2050. Une date pareille est une erreur, il y a une chance non négligeable que les données soient encore utilisées à cette date, même si le responsable de ce choix sera probablement à la retraite [6].

Dans un registre similaire, un nombre peut aussi être infini, c’est même standardisé, mais le support par certaines bases de données est bancal.... On dérive vers l’ontologie, puisque l’infini n’est pas de ce monde : une base de données le reflétant doit-elle pouvoir le contenir ?

Notes

[1] Parce que 1) je ne m’en souviens pas précisément, ce billet fut entamé il y a bien des mois ; 2) c’est sans doute une base d’un client ; et 3) ça n’a pas d’importance tant le problème est courant.

[2] En cas de cryogénisation, la blague dit que tous les programmeurs COBOL seront réveillés un peu avant cette date pour un remake du bug de l’an 2000.

[3] En fait, la NSA en aura probablement une copie jusqu’à la fin des temps.

[4] J’ai au passage une pensée (haineuse) envers les traducteurs de BusinessObjects qui ont traduit “Is not null” par « N’est pas nul » (soit : « n’est pas zéro »), un véritable contresens qui me coûte un quart d’heure d’explication à chaque formation que je donne. Si encore c’était la seule abomination linguistique du produit...

[5] Le cas de certaines divinités est négligé.

[6] Quoique par les temps qui courent, ça n’est même plus sûr.

samedi 2 novembre 2013

« Tambov » (livre collectif) : les Malgré-nous alsaciens & mosellans prisonniers des Russes

Tambov.jpg Tambov ne dira rien à la plupart des Français, mais il réveillera quelques souvenirs de famille douloureux à nombre d’Alsaciens et Mosellans (voire Luxembourgeois). C’était pourtant « simplement » un camp de prisonniers au milieu de la Russie d’Europe, où, à partir de 1942, les Soviétiques ont regroupé les prisonniers « allemands » originaires de l’Alsace et de la Moselle annexées par le Reich, et incorporés de force dans la Wehrmacht [1]. De ce camp, certains sont repartis dans des unités françaises, mais la plupart sont restés jusqu’à la fin de la guerre, ou y périrent.

Tambov n’était pas un camp de concentration, encore moins d’extermination comme en existait dans le camp d’en face : pourtant nombre de prisonniers y moururent ou survécurent dans des conditions misérables. Encore ces derniers figurent-ils parmi les plus chanceux : des 120 ou 130 000 Malgré-nous, incorporés de force dans la Wehrmacht, un tiers n’est pas revenu du front. Sur le front, les déserteurs risquaient l’exécution sommaire aussi bien par leurs camarades allemands que par des Soviétiques rarement au courant de leur situation, ou peu enclins à faire des prisonniers. Ils leur fallait aussi survivre au transfert vers le camp, dépouillés de tout ce qu’ils avaient pu posséder, et sans guère de possibilité de communiquer avec leur famille.

Le camp lui-même était au-delà de l’insalubre : baraques semi-enterrées sans chauffage, mal aérées, où l’on pataugeait parfois dans l’eau. 15 500 Français seraient passés à Tambov, et on ne saura jamais combien y sont morts, sans doute entre 3000 et 5000. Certains anciens accusent le système soviétique ; d’autres excusent les Russes, eux-mêmes réduits à la disette. Le coulage au fil des intermédiaires explique sans doute beaucoup de choses, ainsi que l’impossibilité de l’administration à remonter des mauvaises nouvelles dans le cadre du système stalinien [2]. Pour couronner le tout, comme il n’y avait pas d’officiers parmi les Alsaciens (les nazis se méfiaient !), il se mit en place dans le camp une hiérarchie bancale. Des décennies après, les conséquences tragiques de certains copinages ne sont pas pardonnées.

La libération des prisonniers a été instrumentalisée par les Soviétiques. Un premier groupe (les « Quinze Cents ») quitta la Russie par l’Iran dès juillet 1944, et l’URSS communiqua largement là-dessus, mais il ne fut pas suivi immédiatement d’autres. Les premiers libérés, une fois hors de portée du NKVD, vidèrent parfois leur sac à propos des conditions de détention. Cela ne plut pas au Kremlin. Ajoutons des tractations pour récupérer en échange des Soviétiques passés dans le camp allemand pour diverses raisons, et le fait que les ministres français de l’immédiat après-guerre étaient parfois communistes : si l’essentiel des détenus rentrèrent dès l’automne 1945, le dernier Malgré-nous ne revint à Strasbourg qu’en 1955, après avoir été condamné pour espionnage ! Les Soviétiques avaient aussi tenté de convertir certains prisonniers en agents, apparemment en vain.

Ces libérations au compte-goutte, l’isolement du camp, les lacunes dans les listes soviétiques, les destructions d’archives, le chaos apocalyptique et les pertes énormes de la fin de la guerre en Allemagne... laissèrent un illusoire espoir à beaucoup de familles pendant des années. L’activité fut intense lors du retour des prisonniers pour obtenir des précisions sur le sort de ceux qui n’étaient pas revenus.

Les archives se sont ouvertes massivement dès 1991. Les Soviétiques, en bons bureaucrates, avaient tout gardé, et la chute de l’URSS fut trop brutale pour qu’une destruction méthodique d’archives ait été entreprise par les dirigeants déchus. Le travail de dépouillement, délicat et fastidieux, continue encore de nos jours, alors que les survivants disparaissent.

Notes

[1] En cas de refus ou de fuite, la famille des déserteurs partait en camp de concentration. On devient beaucoup moins rebelle et héroïque dans ces conditions.

[2] C’est le syndrome « tout va très bien, Madame la Marquise », ou encore « surtout pas de vague », typique de nombre de bureaucraties.

vendredi 25 octobre 2013

« Guerres & Histoire » n°15 d’octobre 2013 : l’assassinat de la Luftwaffe, les châteaux forts japonais, Andrinople, la guerre du Kippour

Avec « l’assassinat de la Luftwaffe » en gros titre, G&H fait dans le racolage digne de ces revues militaires qui bavent devant le matériel, surtout celui avec croix gammée. Si je ne connaissais pas le sérieux de la revue et son manque d’admiration pour la Wehrmacht [1], je me serais méfié.

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En fait, point d’hagiographie des ailes allemandes, mais la description de l’opération soigneusement planifiée visant à briser la chasse allemande début 1944, en utilisant les bombardements sur l’Allemagne comme appât, et dans le but de conquérir la maîtrise du ciel avant le Débarquement.

À part ça, excellent numéro, avec les analyses de fond habituelles. Je suis à chaque fois fasciné par les tendances de fond ou les modèles mentaux des différents adversaires qui expliquent bien des événements. Et en même temps, bien d’autres choses ont tenu à si peu...

Comme d’habitude, les remarques personnelles sont en italique.

Le prisonnier miraculé

Le soldat soviétique Sacha Volkov raconte sa terrible odyssée dans l’interview qui ouvre le numéro. Prisonnier à Koursk en 1943, il subit les terribles marches vers les camps de prisonniers, eux-mêmes souvent des mouroirs [2], pour finir à Buchenwald. Il a survécu, mais il insiste sur sa chance.

La guerre des Boers

Entre 1899 et 1902, les Anglais en ont bavé pour mettre au pas et annexer deux États sud-africains fondés par d’anciens immigrants néerlandais (et français, des huguenots chassés par Louis XIV !). Ces teigneux fermiers, bien équipés en matériel allemand, n’ont été mis au pas que grâce au blocus naval, à la terreur, à la déportation des familles dans des camps de concentration au taux de mortalité effroyable. Un avant-goût des horreurs du XX è siècle...

Opération Pointblank

En 1943, les Alliés décident de se débarrasser de la Luftwaffe, condition sine qua non pour tenter un débarquement l’année suivante. L’année 1943 montre aussi que les bombardements massifs ne suffiront pas à faire plier le Reich, une illusion longtemps entretenue avant guerre (en 1940, le Blitz avait pourtant montré que bombarder les villes ne cassait pas le moral des agressés, au contraire). Pire, ils ont un coût humain effroyable pour l’attaquant : les forteresses volantes (B 17) ont beau être hérissées de mitrailleuses et voler en formation, mais sans escorte, elles se font souvent hacher menu (parfois plus de 30% de pertes).

La solution : escorter ces bombardiers par une chasse capable de les accompagner jusqu’à Berlin. Étonnamment, ce n’était pas prévu jusqu’ici : les réservoirs d’essence largables, pas si faciles à mettre au point sans altérer les capacités de l’avion, ne seront prêts que fin 1943, et l’avion idéal (P-51 Mustang) en 1944.

Cette escorte ne sert en fait pas à protéger les bombardiers. Début 1944 sa mission devient la destruction de la chasse allemande : les bombardiers ne sont plus qu’un appât. Les missions s’enchaînent, toujours plus massives (culminant en une bataille aérienne entre 2000 appareils le 24 février 1944 !). Les Allemands sont obligés d‘affecter des ressources énormes à la défense aérienne de leurs villes, et en quelques semaines de pilonnage intensif, la chasse allemande est laminée.

Göring n’avait pas prévu ces escortes lointaines et les chasseurs lourds allemands ne sont pas prêts face à la chasse allié. Ils deviennent la cible principale alors qu’eux-mêmes visent d’abord les bombardiers. Puis le cercle infernal s’enchaîne pour la Luftwaffe : pénurie de chasseurs, peu favorisés jusque là par la Luftwaffe au profit des bombardiers ; appareils pas assez vite construits par des usines elles-même cibles majeures, certes pas aussi gravement touchées que le pensent les Alliés, mais dispersées par crainte des bombardements ; pénurie de pilotes, de plus en plus vite et mal formés [3] ; siphonnage de tous les appareils disponibles pour la défense aérienne ; réquisition par la DCA de nombreux gros canons et de précieuses munitions qui manqueront sur le front...

L’opération Pointblank se révèle un succès total : en quelques semaines la Luftwaffe a perdu ses meilleurs pilotes de chasse et des milliers d’appareils, et peine à remplacer les avions quand les usines américaines tournent à plein. Les bombardiers se concentrent alors sur les voies de communications vers la zone du Débarquement, et le pétrole. La chasse allemande, dispersée sur trois fronts, laisse la totale maîtrise du ciel aux Alliés jusqu’à la fin de la guerre, ce qui facilitera grandement leur victoire.

Pointblank ne sera jamais rééditée. L’US Air Force acquiert son indépendance, et se concentre sur le bombardement, notamment atomique, revenant ainsi aux erreurs des débuts de la guerre. Le Vietnam et l’amélioration des défenses sol-air (guerre du Kippour) montrent que la supériorité aérienne n’est jamais un acquis. Surtout, les États-Unis considèrent le ciel comme leur chasse gardée et la base de leur puissance : on peut les considérer comme une ouranocratie [4].

Guerre du Kippour

Les espions annonçaient une attaque imminente, l’ennemi cachait à peine ses préparatifs, et ils avaient une connexion discrète sur ses communications : pourquoi la guerre du Kippour de 1973 fut-elle une telle surprise pour les Israéliens ? L’article rejette l’essentiel de la faute sur un péché d’orgueil (sous-estimer les Arabes après les victoires précédentes, et considérer que les Égyptiens n’attaqueraient pas tant qu’ils ne disposeraient pas de certains moyens de bombardements), et le refus du chef des renseignements extérieurs de ne pas activer ses « moyens spéciaux » (cette bretelle sur les communications égyptiennes) de peur de les griller. Israël croit à un exercice jusqu’au dernier moment, et passe à deux doigts de la catastrophe.

(Cette peur de trahir ses sources au point qu’on ne les utilise même plus est courante chez tous ceux qui sont sur la défensive et ont peu d’atouts, comme les Anglais avec Enigma pendant la Seconde Guerre Mondiale.)

Andrinople

Cette bataille marque peut-être la fin de l’Antiquité : les Goths écrasent l’armée romaine tout prêt de Constantinople. Pourtant les Goths étaient déjà des alliés (fédérés), venaient en réfugiés pacifiques, et on leur avait promis des terres en Thrace. La cupidité d’un gouverneur et l’incompétence de l’administration les poussent à la révolte [5].

Sous-estimation de l’adversaire (en partie déjà formé à la romaine !), incapacité de l’Empire à lever de grandes armées, stratégie inadaptée, indiscipline de troupes, et rôle décisif de la cavalerie lourde goth : c’est un désastre et l’empereur Valens y laisse la vie. Les conséquence directes sont finalement faibles (les Goths n’arrivent pas exploiter leur victoire, et le nouvel empereur d’Orient, Théodose, leur donne ce qui avait été promis au départ), mais symboliquement tout a changé : ni le prestige ni l’armée de Rome ne s’en remettront jamais, les Goths iront finalement piller les Balkans, Rome... et la cavalerie lourde dominera à présent les champs de bataille, comme tout au long du Moyen-Âge.

Les châteaux forts japonais

Même cause, mêmes effets : le Japon du XVè siècle se fragmente en seigneuries en guerre permanente, et comme en Europe un demi-millénaire plus tôt apparaissent des châteaux forts, à la fois résidence d’une lignée, centre de pouvoir et point de résistance majeur. Pourtant, le Japon connaît déjà l’artillerie, qui est à l’origine de la disparition des châteaux forts en Europe au même moment !

Le château fort japonais diffère cependant par sa structure. En raison des tremblements de terre, il se rapproche déjà plus de la cité fortifiée aux très épaisses murailles, quasiment des bastions, que des hauts châteaux élancés. L’artillerie ou la sape se révèlent donc beaucoup moins efficace. La conquête de ces châteaux pleins de pièges coûte très cher aux assaillants. (Vauban aurait été ravi.)

Divers

  • Le colonel Brémond devrait être aussi connu que Lawrence d’Arabie. Il commandait les quelques troupes françaises qui ont rendu de fiers services à la rébellion arabe de 1916. Mais la métropole lui accorda peu de moyens, et son talent littéraire était plus faible. (J’adore les faces cachées des légendes.)
  • Projet Habbakuk : en 1942, un projet de porte-avion géant insubmersible, à base de glace mélangée à de la pâte à papiers, enthousiasme Lord Mountbatten et Churchill. Le projet capote, à cause des difficultés techniques, et surtout parce qu’en 1943 les Alliés reprennent déjà le contrôle de l’Atlantique.
    (Encore un de ces projets fous pour les amateurs d’uchronie. D’un autre côté, si certains projets ont échoué, c’est effectivement qu’ils étaient vraiment infaisables ou avec un rapport bénéfice/coût trop faible. Un des avantages des Alliés sur les nazis était de savoir arbitrer en faveur du fiable/pas cher/facile à maintenir face au monstrueux/prestigieux/coûteux.)
  • Joukov, l’homme qui a vaincu Hitler : les chroniqueurs m’ont donné l’envie de me ruer sur cette biographie du maréchal soviétique (2014 : chroniquée ici) . Il n’avait reçu aucune instruction mais s’est révélé plus doué que les généraux allemands pour la guerre moderne ; il a survécu à toutes les guerres de la Russie et de l’URSS, et même au stalinisme.
    (Seul bémol : l’auteur comme le rédacteur de la critique font tous les deux partie du comité éditorial de la revue. Même si c’est ouvert, ça fait quand même un peu mauvais mélange des genres.)
  • J’aime bien la chronique dialoguée de Charles Turquin, à la fin : Waterloo et Bir Hakeim sont des victoires anglaise et française, mais... d’où venaient en fait les troupes ?
    (Rien de neuf sous le soleil. Aux Champs catalauniques, les Germains étaient majoritaires dans les troupes d’Attila comme dans celles d’Aetius.)

Notes

[1] Un des numéros précédents avait décrit les lacunes fondamentales de l’armée allemande, notamment la recherche systématique des batailles décisives, un concept anachronique au XXè siècle. Les gaffes stratégiques majeures des nazis (guerre sur deux fronts, fascination pour le gros matos invulnérable mais trop coûteux à produire...) n’a été qu’une seconde couche.

[2] Le traitement des prisonniers de guerre soviétiques relevait de l’extermination : 3,3 millions de morts, notamment de faim, et surtout en 1941-42 avant que les nazis se disent qu’il faudrait plutôt les faire travailler.

[3] Pendant ce temps les Américains développent des moyens de formation considérables, retirent leurs pilotes expérimentés du front et les utilisent comme formateurs.

[4] Terme forgé sur le modèle de la thalassocratie athénienne. C’est logique puisque les transports sont forcément aériens à l’échelle d’une superpuissance planétaire. Google ne connaît bizarrement qu’une occurrence du mot — comme quoi il n’indexe pas tout. Et je me demande si un jour il y aura une spatiocratie ou une cosmocratie ?

[5] Je sens comme une résonance avec notre époque...

lundi 14 octobre 2013

« Frankenstein » de Mary Shelley

L’histoire de Frankenstein a été totalement déformée par le cinéma, les dessins animés, bref toute la culture populaire du XXè siècle, sachant que ce livre a déjà deux siècles.

Frankenstein n’était pas le monstre, mais son créateur. Ledit créateur n’était pas un savant chenu et cinglé, mais un jeune homme brillant, qui ne perd la tête que progressivement.

La conception de la créature n’est évoquée que furtivement. Très frustrant.

Le monstre n’a rien de la brute épaisse et stupide souvent décrite. Au contraire : un an après sa création, il maîtrise déjà deux langues, sait lire et disserter mieux que l’essentiel de la population actuelle. Le monstre est parfaitement capable de rationaliser son comportement cruel, en résumé : « je suis malheureux parce que tout le monde me rejette, donc je deviens un méchant assassin parfaitement conscient de tuer des innocents pour me venger de mon créateur et de pauvres gens plus gâtés que moi par la nature » (donc encore un niveau de culpabilité au-dessus du serial killer psychopathe standard). Il maîtrise parfaitement le chantage.

Bizarrement, le génial jeune Frankenstein agit de manière impulsive, et bien que ses pérégrinations durent des mois, il est incapable de réfléchir à une échappatoire, d’appeler à l’aide, ou d’imaginer de protéger sa famille. Puis il met en danger la vie de ses proches de la manière la plus crétine possible. Il n’y a pas besoin d’avoir vu Scream pour savoir qu’un personnage secondaire isolé a de très mauvaises chances de survie quand le monstre rôde, on tient peut-être là l’origine de ce cliché des films d’horreur.

Le style a sacrément vieilli (et je ne pense pas que la traduction française soit la cause), mais je suppose qu’il reflète son époque. Autre tic de l’époque, les histoires imbriquées lassent : Untel raconte son voyage au Pôle (sans lien avec le reste de l’histoire), où il rencontre Frankenstein, qui au cours de son récit reprend un long monologue du monstre sur ses premiers mois d’existence, dont l’histoire (grotesquement et longuement hors sujet) de Français exilés en Suisse à cause d’une histoire avec une jeune Turque... [1] Et manifestement, à cette époque, une engueulade consistait en un échange de tirades de dix phrases sans interruption — on savait vivre.

L’influence romantique joue à plein (on est en 1818 !) et les sentiments sont étonnamment extrêmes. Nombreux sont les personnages qui tombent malades pendant des mois suite à une grosse contrariété. Le monstre a même lu Werther, c’est dire.

Ah oui : ça finit mal.

Note

[1] Avec une touche de racisme implicite, mais ça aussi c’était l’époque...

lundi 16 septembre 2013

« Pour la Science de septembre 2013 » : Universités en ligne, loi de Moore

Un numéro moyen avec quelques infos intéressantes. Comme d’hab’, les commentaires personnels sont en italiques.

De l’origine de la monogamie

Il y a 10% d’espèces monogames chez les mammifères : pourquoi ? L’intérêt du mâle serait plutôt de multiplier le nombre de femelles qui porteront ses enfants. Il y a deux explications à l’établissement de la monogamie, en fonction du comportement précédent de l’espèce.

D’abord, chez les espèces où la femelle avait son propre territoire, les mâles ne pouvaient s’assurer de la fidélité des femelles : ils seraient devenus monogames pour écarter la compétition.

Ensuite, surtout chez les primates, l’infanticide par le beau-père est courant : le père serait devenu fidèle pour protéger ses enfants.

L’amélioration des soins aux enfants ne seraient que la conséquence de la monogamie, pas la cause !

Neutrinos

Ils ont été inventé par Pauli pour compléter une équation bancale, ils sont quasiment indétectables, ils sont mal connus, ils ont des « saveurs », ils sont peut-être leur propre antiparticule : les neutrinos détiennent peut-être la clé de bien des problèmes de l’astrophysique moderne : asymétrie matière-antimatière, matière noire...

Trop éthéré pour que ça me passionne vraiment...

L’amour au temps des dinos

Comment les stégosaures, hérissés de pointes, faisaient-ils pour copuler sans que la mâle se fasse empaler ? Comment la femme diplodocus supportait-elle les assauts du mâle ? En fait, on n’en sait trop rien, et les fossiles n’ont pas conservé beaucoup d’informations.

Et ce petit article est frustrant pour cette raison : il se résume à dire qu’on ne sait quasiment rien.

La loi de Moore

À prix égal, la puissance informatique double tous les 18 mois : la loi de Gordon Moore, un des fondateurs d’Intel, a tenu quarante ans. Facteur de progrès cumulé : un million, dans des domaines aussi différents que le processeur ou le stockage ! Des limites infranchissables semblent en vue (on approche du transistor réduit à un atome, ou d’investissements dépassant le PIB), et le ralentissement des progrès explique en partie le faible renouvellement des PC, mais les optimistes considèrent que les progrès vont continuer au même rythme sur d’autres plans.

Il existe des généralisations du concept, par exemple sur la progression de l’efficacité énergétique. Plus spéculatif, la « Singularité  » concerne notre futur. Il existe aussi une sorte de loi de Sharov s’appliquant à la complexité du génome : sa complexité double tous les 350 millions d’années ! Le plus troublant est l’origine : dix milliards d‘années dans le passé, avant la formation de la Terre (et pas si loin du Big Bang). De là à imaginer que la vie primitive est apparue ailleurs...

Universités en ligne

Coursera (alimenté par Stanford ou l’X), edX (du MIT), Centrale Lille ou tout simplement Khan academy... : les sites offrant des cours en ligne, ne faisant payer parfois que les certificats, voire rien du tout, fleurissent. Les Américains d’abord y voient un moyen de réduire leurs colossaux frais universitaires. Les pays du Tiers-Monde, Inde en tête, cherchent à faciliter l’accès à une éducation de bon niveau, pas forcément supérieure... pourvu que les étudiants aient un ordinateur et sachent l’utiliser. Entre autres avantages, on y progresse à son rythme. L’enseignant n’est pas hors-circuit, mais il est libéré des cours magistraux. Place à l’interaction entre élèves !

Oh non, encore une tentation... Coursera ou edX fournissent des cours complets exigeant plusieurs heures par semaine, mais même les cours d’introduction m’attirent. Je dois déjà me faire violence pour ne pas dévorer toute la partie Histoire de Khan academy. Il faut dire que le format de quelques minutes est bien fichu (et en prime je bûche mon anglais). Dans le même registre il y a le Dessous des cartes.

Peut-on refondre ainsi le système éducatif ? La motivation et la discipline d’apprentissage n’en seront que plus cruciales. Quant à la tendance à faire bûcher les élèves avant le cours avec l’enseignant (pédagogie inversée), elle n’a rien à voir avec Internet : livre ou vidéo, les deux sont utilisables, même si un écran scotche plus facilement un gamin.

Ce qui est marrant, c’est l’inversion des évolutions entre la télé il y a quelques décennies, et Youtube (puisque tout ça dépend de Youtube) : la télé a été inventée pour éduquer à distance et est très vite devenue un outil de divertissement, sinon essentiellement un robinet à merde ; Youtube a commencé comme dépotoir, et permet de faire fleurir quelques perles. Dans les deux cas menace le piège de l’homogénéisation culturelle (le monde anglo-saxon domine massivement !).

Divers

  • Les neurologues ont autrefois découvert avec étonnement que le cerveau était aussi actif au repos (quand l’esprit vagabonde) qu’en plein effort de concentration. Il y a un lien avec la capacité humaine à se projeter dans les états mentaux d’autrui (« que pense/que comprend mon interlocuteur ? »), voire avec le langage.
  • Les rivières atmosphériques sont de gigantesques fleuves de vapeur d’eau en altitude, responsables de certains inondations gigantesques. Exemple majeur : l’inondation de 1861-62 qui noya Sacramento et ruina la Californie. La mémoire s’est perdue, et une répétition (fort possible dans les prochaines années) coûterait des centaines de milliards de dollars. Il n’y a pas que la faille de San Andrea...
  • Dans les années 50, Willi Hennig a mis au point la systématique actuelle, et fourni enfin les bonnes règles pour classer tous ces animaux en fonction de leurs ancêtres. Continuateur de Darwin, sa gloire a été éclipsée par la montée en puissance du tout-ADN, la technophilie, la confusion entre phylogénétique et biodiversité... Cette science qui consiste à ordonner le vivant a du mal à exister indépendamment.

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